‹ La providence et les châtiments de la FranceChapitre 32 sur 36 · CHAPITRE XIX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIX

Une raison plus profonde qui explique les infirmités de l'Église.

S'il est certain que Dieu veut manifester clairement la divinité de sa religion, il n'est pas moins constant qu'il veut aussi laisser autour d'elle quelques ombres et quelques ténèbres. Assez de lumière pour rendre l'incrédulité inexcusable; assez d'obscurité pour rendre la foi méritoire : tels sont les traits distinctifs sous lesquels nous apparaît la vérité révélée.

Si je ne me trompe, c'est là qu'il faut chercher la dernière raison de beaucoup de choses qui étonnent à première vue les esprits superficiels.

Ils voudraient, par exemple, que les hommes qui représentent l'Église aux degrés divers de sa hiérarchie, fussent tous à peu près impeccables et presque étrangers aux infirmités de la condition humaine. Ils voudraient encore que le Gatholi-

cismo rendît ses défenseurs et ses disciples supérieurs à tous les autres hommes, non seulement en moralité, en vertu ; mais encore en science, en connaissances de tout genre, en sagesse politique, en sagacité militaire, en habileté économique et commerciale, que sais-je encore ? En un mot, ils voudraient que la religion de Jésus-Christ fût entourée d'un tel prestige humain et d'un tel rayonnement de gloire terrestre, que l'humanité entière fût comme forcée de se jeter à genoux et de s'écrier : Je crois !

Cette manière de concevoir les choses tient incontestablement à un sentiment de zèle trèslouable pour l'honneur du Catholicisme ; mais Dieu a ses raisons pour penser autrement.

Avant tout, il tient à compter avec le libre arbitre de l'homme ; car, selon une parole admirable des saintes Écritures, il ne dispose de nous qu'avec un grand respect, ne voulant point forcer notre volonté et lui permettant même de s'égai%r, plutôt que de la contraindre.

De plus, il entre dans ses conseils de soumettre la foi chrétienne à des épreuves qui procurent à celle-ci l'honneur et le mérite de la tentation vaincue. Il faut — c'est saint Paul qui parle ainsi — il faut qu'il y ait des hérésies , afin qu'on reconnaisse par là ceux qui ont une foi solide et à

l'épreuve de tous les assauts de l'ennemi (1). Prise dans son sens généra], cette parole signifie qn'il est nécessaire que notre foi soit exercée, éprouvée par des contradictions et même, pour employer une autre formule du même apôtre, par des apparences de scandale et de folie (2). « C'est pourquoi , dit Bossuet , dans la doctrine de l'Évangile, il a plu à notre grand Dieu qu'il y eût tant de choses étranges, dures, incroyables, extravagantes selon la sagesse du monde ; afin que la raison humaine étant confondue, la seule grâce de Jésus-Christ triomphât des cœurs par l'humilité chrétienne (3). »

Conformément à ce même dessein de Dieu, il faut aussi qu'il y ait dans l'Église catholique certains caractères qui déconcertent la sagesse humaine, un je ne sais quoi de divinement paradoxal (si je puis employer ce mot), qui porte un défi aux vues et aux pensées de la prudence charnelle. De même, il est nécessaire qu'on remarque dans cette grande institution de Dieu certaines faihles-

(1) Oporlet et hœreses esse, ut et qui probati sunt, manifesti fiant in vobis. ( I Cor. xi, 19. )

(2) Ghristum crucifixum, Judaeis quidem scandalum; gentibus autem stultitiam. (Ibid. i, 23.)

(3) Sermon pour le 2e dimanche de l'Avent.

ses, certaines infirmités, certaines bassesses : tout cela pour éprouver notre foi et montrer qu'elle se fonde, non sur une certitude humaine, mais sur la vertu de Dieu (1).

Supposez que le Catholicisme fût exclusivement professé, représenté et soutenu par des hommes tels que les voudraient les personnes dont je parlais tout-à-1'heure ; supposez que l'Église fût presque totalement affranchie des humiliantes misères de l'humanité : alors, j'oserai le dire, la vérité catholique serait trop humainement croyable, et le mérite surnaturel de la foi serait comme anéanti.

Je ne prétends point que ce soit là une raison suffisante pour Dieu de vouloir directement qu'il y ait, par exemple, des défauts dans les chefs ou les enfants de son Église ; mais je dis que c'est une raison suffisante pour qu'il permette ces défauts et qu'il ne suspende pas, afin de les empêcher, le cours ordinaire des lois de sa Providence ; indépendamment même des autres raisons qu'il a de ne point faire violence au libre arbitre.

(1) Ut Mes vestra non sit in sapientià hominum, sed in virtute Dei. (1 Cor. n, 5.) La même loi du gouvernement surnaturel se trouve énoncée en termes équivalents dans un autre texte de saint Paul : « Ut non evacuetur crux Christi; » la croix de Jésus-Christ ne peut être frustrée de ses effets. C'est un mot d'une admirable profondeur.

Du reste, si nous voulons bien y réfléchir, nous verrons que cette économie de la Providence fait ressortir d'une manière plus merveilleuse la divinité du Catholicisme.

Un jour Louis XIV, qui se mêlait volontiers de faire la leçon à l'Église, disait au nonce du Pape : « Si le Pape veut toujours me résister et hraver ainsi les puissances, il compromettra l'Église, il perdra le Saint-Siège. » — « Depuis dix-sept cents ans, répartit le nonce, nous y travaillons de toutes nos forces, et nous ne pouvons pas y réussir. »

Cette réplique n'était pas seulement une fine et spirituelle ironie; elle exprimait sous une forme originale et piquante, une vérité très-profonde. — La religion de Jésus-Christ et son Église étant l'œuvre de Dieu, les défauts, les infirmités, les imprudences des hommes en qui se personnifient ces institutions, n'ont pas le pouvoir d'en compromettre les destinées. D'où il suit manifestement que ces mêmes institutions sont divines; car, si elles ne l'étaient point, elles seraient infailliblement perdues par ceux qui les représentent.

Il serait beau sans doute que les chefs et les membres de l'Église catholique fussent sans aucune exception vertueux et saints; mais, en un sens, il est plus beau et plus merveilleux encore que l'Église accomplisse sa mission avec des ins-

truments pleins d'infirmités et de misères, sans que, ni ces misères, ni ces infirmités, puissent réussir à la perdre. Qu'une liqueur se conserve pure et sans mélange dans un vase d'or, et cela pendant des siècles entiers : ce sera un prodige, si vous le voulez; mais le prodige sera bien autrement étonnant, si cette même liqueur se conserve inaltérable dans un vase d'argile sans cesse exposé aux chocs qui peuvent le renverser et le mettre en pièces.

Sachons nous élever à ces hautes pensées, et nous nous expliquerons, ce semble, avec infiniment moins de peine toutes les choses^qui peuvent nous paraître plus ou moins humiliantes pour le Catholicisme. Ainsi, par exemple, pour ne faire ici qu'une application entre mille, quand nous verrons les enfants du siècle se montrer, comme il arrive si fréquemment, plus prudents et plus avisés que les enfants de lumière (l), souvenons-nous que Dieu veut éprouver notre foi, et n'oublions point que le Christ a dit : Heureux celui qui ne se sera 'point scandalisé de moi (2).

(1) Filii hujus sœculi prudentiores flliis hicis in gênera tionesuâ sunt.(£wc. xvi,8.)— Oh ! que cette parole est vraie 1

[%) Beaius est qui non fucrit scandalizatus in me. [Math. «, 6)

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