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CHAPITRE XX

Pourquoi les innocents frappés avec les coupables ? — Pourquoi l'impunité et la prospérité des méchants?

La conscience de tous les peuples l'a reconnu : il existe une réelle solidarité entre les membres de la famille humaine, et cette solidarité règne d'une manière plus étroite et plus intime entre les groupes particuliers qui composent l'immense famille : cités, provinces, royaumes. Il y a plus : c'a été une persuasion universelle parmi les hommes, qu'il existe une loi générale qui condamne les innocents àsouffrir, à expier, pour les coupables. De là ce fait suprenant qui remplit l'histoire tout entière de l'humanité : l'usage constant du sacrifice sous les formes les plus diverses. Pour peu qu'on veuille étudier ce grand fait afin de s'en rendre compte, on est forcé d'en rapporter l'origine à

une tradition primitive' fondée sur la révélation même de Dieu (1).

Et en effet, nous le savons, la religion que Dieu a révélée aux hommes repose tout entière sur cette croyance : — Le genre humain déchu de ses privilèges surnaturels et exclu de la félicité céleste en vertu de sa solidarité avec le premier homme prévaricateur, a été réintégré dans ses droits et réhabilité par sa participation aux mérites de la victime innocente par excellence : Jésus-Christ, immolé sur la croix.

Rien donc de plus certain, de plus indubitable : Dieu veut que l'innocence et la vertu souffrent, versent des larmes et du sang au besoin, pour la rédemption des coupables. Cette loi ne s'est pas seulement accomplie sur le Calvaire, elle a reçu aussi sa perpétuelle exécution à travers tous les âges chrétiens, depuis les martyrs sans nombre des trois premiers siècles jusqu'aux nobles victimes de la dernière guerre et jusqu'aux otages sacrifiés parla Commune...

Ah! je le sais, je touche ici à une vive et profonde blessure qui fait toujours saigner les coeurs vraiment français... Comment songer sans une

(1) Voir dans les Etudes de M. Auguste Nicolas le chapitre relatif au Sacrifice. Voir aussi les Soirées de St-Pékrsbourg .

émotion poignante à ces veuves, à ces orphelins de la guerre ; à ces familles ruinées par le pillage et l'incendie; à ces valeureux jeunes hommes moissonnés à l'entrée d'une carrière qui s'annonçait si brillante ; à ces prêtres, à ces religieux immolés par la rage féroce d'une démagogie en délire?....

Mais ô vous, âmes chrétiennes, que la vue de tant de malheurs a douloureusement troublées et meurtries, gardez-vous d'accuser la divine Providence ! Dieu ne serait-il pas en droit de vous répondre que cette loi de l'expiation, il l'a subie tout le premier, puisqu'il a sacrifié son propre Fils pour la rédemption du monde ?j

La France, ne l'oubliez point, était prodigieusement coupable devant Dieu et devant les hommes. Il lui fallait donc une somme de sacrifices expiatoires proportionnée à la multitude et à l'énormité de ses crimes ; il lui fallait une immense rédemption nationale (1).

Il l'avait bien compris, ce brave général chrétien

(1) L'idée de rédemption nationale était connue de l'antiquité. On sait l'histoire de Codrus, de Curtius, etc. On sait aussi la fameuse parole prononcée par Caïphe sans qu'il eût conscience de sa signification profonde : Expedit vobis ut unus moriatur homo pro populo. (Joan. xr, 50.1

qui, en conduisant les zouaves de Pie IX sur le champ de bataille de Patay, s'écriait : « La France a besoin qu'un sang pur soit versé pour elle... »

Il l'avait aussi compris, ce vaillant religieux qui, à la veille d'être saisi par les séides de la Commune, adressait à ses frères réunis ces prophétiques accents : « Et maintenant, il faut à notre France ce qu'il fallut au monde, le rachat par le sang; non pas le sang des coupables, qui se perd dans le sol et reste muet et infécond, mais celui des justes qui crie au Ciel, conjurant la justice et invoquant la miséricorde! (1) »

En vérité, je ne sais aucune pensée plus capable de nous consoler des pertes douloureuses qui sont venues s'ajouter pour le familles chrétiennes aux grandes calamités de la patrie. Si ces victimes qu'elles ont tant pleurées étaient vraiment innocentes et pures, elles ont reçu, non-seulement la récompense des prédestinés ordinaires, mais encore le surcroît de gloire promis au sacrifice volontaire et au martyre. Leur mort, en consacrant leur éternelle félicité, est aussi devenue pour nous tous un gage d'espérance, et elle nous sera

(1) Paroles du R. P. Olivaint, citées dans les Actes de la captivité et de la mort des BR, PP. Olivaint, Ducoudray, etc., par le R. P. de Ponlevoy.

comptée comme l'un de nos meilleurs titres à la future rédemption de notre France....

Et il en sera de même de toutes ces récentes et si poignantes douleurs que les âmes chrétiennes ont supportées, — des vôtres surtout, généreux catholiques de l'Alsace et de la Lorraine, aujourd hui violemment séparés de la grande patrie ! Ah ! vous étiez mille fois plus dignes de porter le nom de Français, que tant d'autres qui ont déshonoré et qui déshonorent encore ce nom autrefois si glorieux ! La France chrétienne ( vous le savez bien, ce n'est pas celle-là qui a été la cause de votre malheur, mais la France antichrétienne ! ) la vraie France, dis-je, vous aimera pour jamais comme les plus fidèles de ses enfants, et, pour me servir d'une parole de Bossuet, elle sent toujours à ses tressaillements maternels que vous êtes à peine sortis de ses entrailles... Vous êtes à cette heure livrés à f inconsolable douleur de l'exil; mais, je me plais à le croire et je m'en assure, cette douleur même, chrétiennement acceptée, entrera pour sa grande part dans l'oeuvre de l'expiation commune ; elle contribuera puissamment à désarmer la justice de Dieu irritée par nos crimes, et à ramener sur nous l'effusion de ses bontés paternelles; car devant cette justice toujours miséricordieuse, aucun mérite n'est perdu; pas une

larme de juste n'est stérile, pas une douleur résignée ne demeure inféconde.

Quand Dieu laisse tomber ses coups sur les innocents, il se propose un autre dessein qu'il importe de bien comprendre :

« Un jour, dit l'Évangile, quelques Juifs vinrent raconter à Jésus la mort des Galiléens, dont Pilate avait mêlé le sang avec celui de leurs sacrifices. Le Sauveur prenant alors la parole leur dit : Pensez-vous que ces Galiléens fussent les plus grands pêcheurs de toute la Galilée, parce qu'ils ont été traités de la sorte ? Non, je vous en assure; mais si vous ne faites pénitence, vous périrez tous pareillement Croyez-vous aussi que ces dix-huit hommes sur lesquels la tour de Siloê est tombée et qu'elle a écrasés, fussent plus redevables à la divine Justice que tous les autres habitants de Jérusalem qui ont été préservés de cet accident ? Non, je vous en assure; mais si vous ne faites pénitence, vous périrez tous pareillement. » (Luc. xni, 1-5.)

Quel est ici au juste l' enchaînement logique entre les faits rapportés par le Sauveur et la leçon morale qu'il en tire? Si je ne me trompe, la pensée de ce texte évangélique est celle-ci :

La sagesse de Dieu qui est Tordre par excel-

lence, gouverne le monde et l'humanité par des lois générales et constantes. Parfois, il est vrai, elle suspend momentanément l'action des causes secondes; par exemple, quand elle veut faire droit à une prière qui vient s'interposer selon toutes les conditions prescrites à son efficacité. Mais en dehors de ces cas miraculeux et par là même rares, les causes naturelles suivent leur cours uniforme, et tous les hommes, les bons comme les méchants, demeurent assujettis à leur empire. Les lois physiques sont égales pour tous : qu'une tour tombe, bile écrasera sans distinction le juste et l'impie qui se trouveront sous sa masse. De même dans la guerre : les flèches ou les balles lancées par l'ennemi ne se détourneront point quand elles trouveront sur leur chemin la poitrine d'un homme vertueux. Vouloir qu'en pareil cas Dieu multiplie les exemptions et les privilèges, c'est vouloir renverser l'ordre de sa sagesse ; et puis, c'est vouloir aussi détruire les dispositions arrêtées par sa Providence en ce qui touche au salut éternel des âmes. La Providence, en effet, a établi cette loi, que tous les hommes doivent se trouver prêts à comparaître devant leur souverain Juge, quel que soit le moment où les causes naturelles amèneront pour eux la cessation de cette vie d'épreuve. Us en sont

avertis une fois pour toutes : la mort les frappera

218 LA PIIOVIDENCE

indistinctement quand son heure sera venue ; elle n'épargnera pas plus les justes que les pécheurs ; elle observera à l'égard des uns et des autres la plus stricte impartialité. C'est pourquoi, que tous se tiennent sur leurs gardes ; que les bons persévèrent, que les méchants se convertissent : sinon les premiers comme les seconds périront de la même manière : Nisi pœnitentiam egeritis, omnes simililer peribitis (1).

On le voit, nous avons tort de murmurer et de nous plaindre quand nous voyons les innocents frappés en môme temps que les coupables. Si regrettables et si douloureux que puissent nous paraître parfois ces sortes de malheurs, nous devons les accepter comme la conséquence nécessaire du plan général tracé par la divine Sagesse. Après

(l)Nous ne saurions affirmer avec certitude que tel soit le sens très-précis et très-rigoureux de ce passage du saint Évangile, et, à dire le vrai, les commentateurs semblent en donner une interprétation un peu différente. Toutefois notre explication s'adapte parfaitement et aux paroles citées et à celles qui les suivent immédiatement dans le texte sacré. Au surplus, l'important ici c'est que ces considérations soient vraies en elles-mêmes, quoi qu'il en puisse être de leur justesse simplement exégétique. Or, à cet égard, nul doute n'est possible.

tout, il n'y a rien en cela qui préjudicie aux véritables intérêts des justes; car, s'ils meurent dans l'état de justice et d'innocence d'âme, ils ne font qu'échanger une vie misérable contre une vie d'éternelle félicité. Vita mutalur, non tollilur! s'écriait une admirable mère chrétienne, en encourageant son fils au martyre (1).

Passons à la seconde difficulté qui fait l'objet de ce chapitre ; elle est tirée de l'impunité et de la prospérité des méchants.

Ici encore les desseins de Dieu nous sont en partie révélés par les mêmes considérations que nous venons d'indiquer. Du moment, en effet, que la divine Providence gouverne l'humanité par des lois générales, on comprend qu'elle n'intervienne peint toujours d'une manière directeet immédiate

(1) Il serait superflu de répéter ici ce que nous avons dit plus haut sur les avantages des épreuves et des souffrances pour le perfectionnement des âmes. Un philosophe païen, Sénèque, a fort bien résumé ces avantages dans son traité sur la Providence ; Bonum virum (Deus) t'n deliciis non habet; experitur, indurat, sibi eum préparât. « Dieu n'entretient point l'homme de Lien dans les délices; il l'éprouve, il le fortifie, il te prépare afin de le rendre digne de lui. »

pour châtier les crimes et les désordres moraux ; sans quoi, elle devrait troubler sans cesse l'action régulière des causes secondes.

« Qui ne voit d'ailleurs que si le châtiment suivait infailliblement et immédiatement le crime, il n'y aurait plus ni vice ni vertu, puisque l'on ne s'abstiendrait du crime, que comme l'on s'abstient de se jeter au feu (1) ? » Évidemment, ce serait là l'équivalent de la suppression du libre arbitre.

Autre inconvénient non moins grave : si le coupable était frappé à l'instant même où le délit vient de se consommer, quelle serait la place laissée au repentir? et comment Dieu manifesterait-il ses plus douces et ses plus chères perfections : la miséricorde, la patience et cette puissance même qui se plaît par-dessus tout à pardonner (2) ? Combien l'auteur inspiré avait meilleure idée de cette justice paternelle, lorsque, admirant sa conduite à l'égard d'un peuple criminel, il s'écriait : « Seigneur, vous avez compassion de tous les hommes... et vous dissimulez leurs péchés afin qu'ils en fas-

(1) M. de Maistre, dans sa traduction paraphrasée du Traité de Plutarque, intitulé : Les Délais de la Justice divine dans la punition des coupables.

(2) Deus qui potentiam tuam miserendo, maxime, et parcendo manifestas.. Sublime prière de la Liturgie.

sent pénitence... car vous ne haïssez rien de ce que vous avez fait... et vous êtes indulgent envers tous, parce que tout est à vous, ô Seigneur, qui aimez les âmes!... C'est pour cela que vous ne punissez que par degrés ceux qui s'égarent; vous leur faites sentir par vos avertissements les fautes qu'ils commettent, afin que, revenant de leur malice, ils croient en vous, ô Seigneur!... Étant juste comme vous l'êtes, vous gouvernez toutes choses justement... et comme vous êtes le dominateur souverain, vous êtes patient et tranquille dans vos jugements, et vous ne disposez de nous qu'avec une grande réserve, parce qu'il vous sera toujours libre d'user de votre puissance quand il vous plaira (1). »

Bien que, en traçant ces magnifiques paroles, l'auteur du livre de la Sagesse n'eût en vue que la conduite spéciale de Dieu vis-à-vis d'un certain peuple en particulier, nous devons néanmoins tenir pour assuré que la Providence agit de la même manière à l'égard de la généralité des hommes coupables, toujours pour les ramener au repentir de leurs fautes.

Mais gardons-nous de croire que ces coupables restent pour cela totalement impunis. Si Dieu use

(I) Sap. xi, xii, passim.

envers eux de miséricorde, c'est d'une miséricorde sévère, comme parle saint Augustin : severa misericordia ; car, d'une manière ou d'une autre, mais surtout par la voix intérieure de la conscience, il leur fait sentir la peine de leurs crimes. « Vous l'avez ordonné, Seigneur, dit encore saint Augustin, et il en est bien ainsi, — que toute âme sortie de l'ordre et du bien, trouve son supplice en ellemême ; Jussisti, Domine, et sic est, ut anima deordinata pœna sit ipsa sibi.

On sait que les Grecs avaient leur Némésis et leurs Furies infernales ; ce n'étaient point là, croyons-le bien, de pures fictions ni des mythes dénués de tout sens. Némésis et les Furies, tout comme les tragiques visions de Macbeth immortalisées par le génie de Shakespeare, et mille autres créations semblables de la poésie, n'étaient autre chose que la personnification de la conscience coupable et de ses déchirements vengeurs. Il faut entendre ici M. de Maistre traduisant et interprétant Plutarque :

« Je ne sais, dit-il, si, au lieu de suivre Platon, qui nomme la peine une suivante du crime, il ne vaudrait pas mieux écouter Hésiode lorsqu'il nous dit : Le crime est avant tout nuisible à son auteur, et ailleurs encore : Qui cherche à perdre autrui cherche

à périr lui-mcme. On dit que la mouche cantharide porte en elle le contre-poison du. venin qu'elle communique. Par un effet tout contraire, le crime, avec le faux plaisir qui nous séduit, verse dans l'âme la douleur et le remords, et non point dans un avenir reculé, mais dans l'instant même où l'homme se rend coupable. Gomme le criminel marchant au supplice est condamné à porter luimême la croix sur laquelle il doit expirer ; de même le méchant livré à sa conscience porte avec lui le supplice qu'il a mérité ; le crime, après qu'il a déshonoré une Aie entière, étant encore le bourreau le plus cruellement inventif pour la remplir de trouble, d'inquiétude, de cuisants remords et d'interminables frayeurs. — Certains hommes, dans les jugements qu'ils portent sur le bonheur des méchants, ne ressemblent pas mal à des enfants admis pour la première fois à contempler, sur la scène, des misérables jouant les rôles les plus nobles. Vêtus de pourpre et de brocart, le front ceint de couronnes, ces rois de théâtre en imposent à l'œil de l'enfance, qui les prend pour de grands personnages et s'extasie sur leur bonheur, jusqu'à ce que tout à coup on les voit frappés de verges, percés de coups, ou même brûlés vifs dans leur royale parure. C'est ainsi en effet que lorsqu'on voit des coupables illustres entourés

de serviteurs, distingués par une haute naissance et revêtus de grands emplois, on ne peut se déterminer à croire qu'ils soient punis, jusqu'à ce qu'on les voie poignardés ou précipités ; ce qui est cependant moins une punition que la fm et le complément de la punition. — Que sont donc ces prétendus retards dont on fait tant de bruit ? En premier lieu nous appelons de ce nom, dans notre ignorance, le temps que la Justice divine emploie à soulever l'homme qu'elle veut précipiter ; mais si [nous vo nions d'ailleurs nous exprimer rigoureusement, il n'y a point de retard, car c'est une loi divine que le supplice commence toujours avec le crime. L'ingénieuse antiquité a dit que la peine était boiteuse (1) : sans doute qu'elle n'atteint pas tout de suite le coupable; mais jamais elle ne cesse de le poursuivre; et le bruit de sa marche que nous appelons remords, tourmente sans relâche le coupable, de manière que lorsqu'elle le saisit enfin, ce n'est plus que la fin de son supplice. — Hérodique de Sélibrée parvint, en joignant la gymnastique aux remèdes intérieurs, à trouver

(1) Le poëte romain a fort bien dit :

Raro antecedentem scelestum Deseruit pede pœna claudo.

un palliatif, dont il fit le premier usage sur luimême, contre la phthisie, maladie qui jusqu'à lui avait résisté entièrement à tous les remèdes ; sur quoi Platon disait que ce médecin, et pour lui et pour les autres, avait inventé l'art de faire durer la mort. Ce mot heureux est applicable à la punition des méchants : on la croit lente parce qu'elle est longue ; et, parce que les coupables vieillissent sous la peine, on dit que la peine n'atteint que leur vieillesse... Si nous ne voulons compter pour rien les souffrances, les angoisses et les remords qui déchirent la conscience du méchant, il vaudrait autant dire que le poisson qui a mordu l'hameçon n'est point encore pris, jusqu'à ce qu'il soit grillé ou dépecé dans nos cuisines. Le crime est pour nous un véritable hameçon dont la volupté est l'amorce : à L'instant même où le méchant la saisit, il est pris. Il devient prisonnier de la Justice divine : sa conscience le traîne et l'agite douloureusement, comme le poisson qui, ne vivant plus que pour souffrir, se débat vainement sous la main qui l'entraîne à la mort (1). »

Qu'on ne dise donc plus que la justice de Dieu

(1) De Maistre dans sa traduction déjà citée. — Voir aussi divers passages de ses Soirées de Saint-Pétersbourg .

laisse les méchants jouir en paix du bénéfice [de leurs crimes. Sans doute les effets de sa vengeance ne se manifestent pas toujours avec la même intensité terrible; Aman ne sera pas toujours pendu au gibet qu'il avait préparé pour Mardochée ; Dunkan ne viendra pas toujours dire à Macbeth : Tu ne dormiras plus ! Mais qu'on y prenne garde : il y a un oracle bien connu des saintes Ecritures que rien jusqu'ici n'est venu démentir, c'est qu'il n'y a point de paix pour les ennemis de Dieu : Non est pax impiis, dicit Dominus ! (Is. xlviii, 22.J

Les âmes honnêtes, ne pouvant entrer dans une conscience criminelle, ne peuvent non plus se faire une juste idée de ce qui s'y passe. Cependant, malgré tout le soin attentif que mettent les coupables à dérober à tous les regards le secret de leur châtiment intérieur , d'ordinaire on en peut saisir bien des indices significatifs. Tels hommes dont la tranquillité apparente en impose au vulgure, laissent souvent échapper de ces cris qui trahissent une âme affreusement déchirée (1). Être

(l) Il y a peu d'années, un des écrivains apostats les plus scandaleusement célèbres de ce temps-ci, disait à un ecclésiastique : Priez pour moi; Je suis bien malheureux! — On serait étrangement surpris de ces paroles si nous faisions connaître le nom de celui qui les a prononcées c

condamnés, comme le sont la plupart de ces hommes, à ne jamais obtenir la seule estime qui puisse compter, la seule aussi qu'on puisse ambitionner, celle des honnêtes gens; avoir sans cesse à porter ce mépris vengeur qui tombe sur eux (ces misérables le sentent bien !) de toute sa hauteur et de tout son poids; ne pouvoir pas même accorder à leur propre personne un peu de respect sincère et de considération méritée, et cela malgré l'insolent orgueil dont ils font parade : non , croyons-le bien, ce n'est pas là un médiocre supplice ! Le poëte ancien avait bien deviné ce genre de châtiment quand il souhaitait pour punition aux déserteurs de la vertu et de l'honneur le cuisant regret de les avoir abandonnés :

Virtutem, videant intabescantque rélictâ!

Parmi les punitions que Dieu inflige aux grands coupables, sa justice semble affectionner de préférence celle qui porte à leur orgueil la blessure la plus douloureuse ; et le plus souvent cette blessure vient les atteindre au moment même où ils se croient parvenus au terme de leur ambition. — Ces vils courtisans de la fortune se sont dit que par tous les moyens ils arriveront à gouverner leur pays : un jour, en effet, je ne sais quel heureux accident vient les servir au gré de leurs désirs

et les porter au sommet des affaires. Un temps leur est alors donné pour se repaître du vent des honneurs et pour déployer sur un vaste théâtre ce grand mérite dont ils étaient si infatués. — Vous vous révoltez intérieurement contre cette élévation scandaleuse ; vous ne sauriez même vous résigner à ce silence triste des honnêtes gens dont Tacite a parlé quelque part; — mais attendez quelques moments : les voilà déjà par terre , tombés non pas tant sous le poids de leurs excès et de leurs monstrueux abus de pouvoir, que sous la simple constatation de leur impuissance et de leur nullité : « Juste retour, Messieurs, des choses d'icibas », dirait le poëte comique. La Providence a souvent de ces jeux et de ces ironies terribles. Et certes nous en avons vu d'assez illustres exemples dans notre histoire la plus récente ! Quel homme qui se respecte voudrait aujourd'hui porter devant ses semblables le stigmate d'ignominie qui restera éternellement gravé sur le front de telles et telles de ces grandes incapacités trop longtemps méconnues (1) ?

(1) Une grande incapacité méconnue : On sait de qui ce mot fut dit très-plaisamment.... Hélas! après celle-là, il en est venu d'autres que nous n'avons que trop bien appris à connaître.

Mais la Providence ne se contente pas toujours d'infliger à ses ennemis le châtiment de la honte : parfois aussi elle s'arme , pour les frapper , de ses foudres les plus redoutables. Lisez plutôt, dans le livre de Lactance , le récit de la mort des persécuteurs ; repassez dans votre esprit l'histoire de tous les princes qui ont osé porter Une main sacrilège sur l'arche sainte de la Papauté ; rappelez - vous ces punitions mystérieusement effrayantes qui, depuis nombre d'années, viennent périodiquement frapper les ministres et les agents de la Révolution en Italie : et vous conviendrez que la divine Justice sait bien se manifester, quand il lui plaît, par des interventions extraordinaires.

Toutefois, redisons-le, la Providence ne s'est pas imposé pour loi d'exercer toujours ses jugements avec la môme rigueur.

« L'ordre et le dessein de Dieu, dit un orateur chrétien, c'est de ne garder en apparence aucune uniformité dans ses châtiments, afin de mettre par là les pécheurs hors de mesures... ; punissant quelquefois avec lenteur pour signaler sa patience, et quelquefois avec promptitude pour faire appréhender sa sévérité ; quelquefois en secret pour éviter le scandale, et quelquefois avec éclat pour faire des exemples publics ; quelquefois séparant les méchants d'avec les justes, pour faire adorer

son discernement, et tantôt confondant même les justes avec les méchants, pour obliger les justes à fuir ou à corriger les méchants ; quelquefois s'attachant aux fautes les plus légères, pour montrer que rien n'est impuni, et quelquefois laissant échapper les plus grands crimes, pour nous montrer que ce n'est pas ici-bas que tout doit être puni, et qu'il y a une autre peine et une a,utre vie (1). »

La vie future avec ses châtiments et ses récompenses, voilà la grande et décisive réponse aux esprits chagrins qui se scandalisent de la prospérité des méchants et du malheur des justes. Nous reviendrons tout à l'heure sur ce sujet.

(1] Sermon sur la Providence, parle Père de la Rue.

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