UNE CREMAILLERE AU CHATEAU
Je ne crois pas qu'un esprit droit puisse contester la vérité que je vais émettre : à savoir, que la peine qu'on se donne en vue d'un plaisir double, quadruple, centuple au besoin la jouissance qu'on en éprouve.
Pendre une crémaillère est en soi nue chose agréable, mais la pendre à une trentaine de lieues de Paris, daus un endroit où le village le plus
LA PROVI.VCK A r.HKVAL.
voisin csl éloigné do plusieurs kilonièlres, où la gare la plus proche est à plusieurs heures de voilure, où pour se procurer le moindre ruban de fil il laul enlrelenir une correspondance diploniati(pie avec les principaux coniinereanls du chef-lieu, cela se rapproche du tour de force, el c'est uue joie sans pareille pour de véritables amateurs de difficultés.
Considérez en outre (|ue les invités sont éparpillés sur nn territoire considéral)le ;
Que bon nombre d'entre eux demeurent à luiil ou neuf lieues du point de rendez-vous ;
Que la marquise des Étangs, dont la présence est essentielle pour la réussite
-^=- de votre fêle, a de vieux — — ^^ chevaux et des gens qui n'ont pas /sj^ 1'- bougé depuis dixans, passé six heures du soir;
Que le comte des Tiiliers, dont l'absence serait remarquée par tous vos invités, et commentée pendant toute la saison par leurs connaissances les plus éloignées, chasse deux fois par semaine, et ne quitterait pas son château pour le retour du roi, ni la veille, ni le jour, ni le lendemain de l'une de cesdiles chasses;
Qu'il est presque impossible d'obtenir des parents des demoiselles du Chesnay qu'elles assistent à une réunion nocturne, et que sans elles le nombre des danseuses serait trop limité, puisque, pour avoir le comte des Tiiliers, la marquise des Etangs, le duc de Chars, la comtesse de Chaumonl et la baronne de la Bonde, il faut de toute nécessité renoncer à inviter le monde officiel;
LA PROVIMCE A CHEVAL.
Qu'il est de plus iudispeusable de moatrer aux indigènes sédentaires quelques notabilités parisiennes!
Jugez après cela de l'état de fatigue, de liarassemeut, d'éuervement d'un maître de maison qui est parvenu à vaincre toutes ces difficultés et à réunir chez lui tous les personnages marquants de sou canton.
Qu'on le décore! dirais-je, si j'avais quelques chances d'être obéi.
N'en ayant aucune, je me borne à constater que peu de gens ont aussi bien mérité de porter un insigne qui les distingue des oisifs.
Huit heures.
La distance est longue de mon domicile au château qu'on inaugure. Nous nous installons en deux voitures qui se suivent pas à pas.
Il est huit heures.
Le village dort profondément : notre passage réveille quelques chiens qui font vacarme.
Le cocher tourne à gauche.
Nous sommes en plaine.
Absence complète de clair de lune; mon hôte, mon seul compagnon de route, en homme prudent qui prévoit qu'il s'éloigne de son lit pour toute une nuit, prend un sérieux à-compte de sommeil.
Impossible de suj)pléer au manque de conversation par la contemplation du paysage. \ous roulons au milieu d'un encrier, et, n'étaient les lanternes de la voiture de ces daines, qui jettent devant nous sur la route une traînée blanche, on se prendrait volontiers pour saint Paul sur le chemin de Damas.
LA l'IiOVI.VCK A CI lia AI,.
'l'diil à ((iiip iiiu- liimicre \ivo, j)uis deux, apparaissent à iiolic ;jauche. Nous approchons de la «[raiidc roule, cl ces pliarcs sont les laiilernes du liindaii du conile des Tilliers.
La roule s'anime.
Nous dépassons la marquise des Étangs, et le coupé de la baronne de la Bonde nous rattrape ; puis ce sont les demoiselles du Cliesuay, dont les figures encapuchonnées s'illuminent tout à coup sous la lueur de nos lanternes, nous donnant ainsi à l'improviste cl en rase campagne un premier aperçu de sourires jeunes montrant, au milieu de lèvres écarlale, une collection invraisemblable de dents blanches.
Le défilé me plait, et je profile du sommeil prolongé de mon camarade de coupé pour donner au cocher l'ordre de nous laisser dépasser par les voitures qui se succèdent.
Xeiiflicurcs et demie.
Les chevaux tournent vivement à droite, et le pavé, succédant au macadam, sonne bruyamment sous les roues; nous sommes arrives.
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V\^^ depuis un moment.
Sur les pelouses, à droite et à gauche de l'allée qui conduit au perron, de petites lampes, veilleuses, godets multicolores tracent le chemin à suivre.
Cette preuve de civilisation rassure et fait bonne impression après une étape faite entièrement à tâtons.
Plusieurs voitures reviennent sur leurs pas, regagnant la ferme où les écuries sont préparées.
Nous ne sommes donc pas les premiers arrivés. Tant mieux!
Dix heures.
Ce sont les grands parents cpii font les honneurs à l'arrivée.
On croit à un accroc, une indisposition subite de l'un ou l'autre des nouveaux châtelains.
Il n'en est rien. Le seul dinger qui nous menace est un à-propos dramatique, dans lequel tigurent le maître et la maîtresse de la maison.
Dix heures et demie.
Nouvelle alerte.
Des pompiers, casque en tcle, escaladcut l'escalier.
Est-ce un incendie?
Heureusement non.
Alais il faut tout prévoir, et, puisqu'il y a des coulisses, il est tout naturel qu'il y ait des pompiers — et, d'ailleurs, c'est une gloire locale, puisque nous sommes dans l'Eure.
Onze heures.
On a distribué les programmes, illustrés par un Clairin du cru.
L'à-propos, dû à la plume d'un habitue de la maison, comporte trois Silii; actes et un grand
nombre de la-
bleaux, mêlés de
I % ^ HnmU^ chant, de vers, de
™" ' """;^'"""""|]l|||lfl' danses et de pan-
(^^^^" ' tomimes.
Nous en avons pour deux bonnes heures ! I !
— Avez-vous déjà vu jouer ces dames?
— Non, et vous?
— Aloi non plus, mais elles peuvent jouer aussi mal qu'elles voudront, il me suffit de pouvoir les regarder pour être sûr de ne pas m'euuuyer.
— Et les acteurs mâles?
— Dame ! vous savez, j'aime autant Dupuis.
— Lequel?
— Les deux.
— Très-jolie, la salle.
— Certainemeut.
— II parait qu'en temps ordinaire c'est un atelier. Il y a donc quelqu'un de la maison qui fait de la peinture?
— Personne.
— C'est rare à l'heure qu'il est dans une famille nombreuse.
— Comme vous dites.
— Mais alors pourquoi une consfrucliou de cette inqjortance?
— Ça peut toujours servir aux invités.
— Vous avez raison, et puis ils pourront y mettre un billard.
— Assurément, ou y étendre le linge des enfants.
Onze /lettres et demie.
La salle est comble.
Presque tout le monde a pu s'asseoir.
On frappe les trois coups.
Le rideau ne se lève pas.
Pourquoi?
On entend derrière la rampe des bruits confus.
C'est la voix de madame :
— Non , mon ami , jamais je n'oserai. Tout ce monde, ce costume, je ne sais plus un mot de mon rôle; laites une annonce, dites que l'un des acteurs vient d'avoir une attaque.
IRO
LA PROVIMCK A CHF.VAr,.
— Clière ainir, vous n'y pensez pas (c'est la voix de monsieur, et elle est sévère) ; si vous voulez que lout le pays se moque de nous jusqu'à la vie éternelle, nous n'avons pas autre chose à l'aire.
Vous n'êtes plus une enfant.
La voix se perd dans un duicliolemcnt inarticulé... puis trois nouveaux coups. Les rideaux s'entr'ouvrent, et madame apparaît dans un costume admirablement décolleté.
Un tonnerre d'applaudissements éclate.
Minuit.
Roger et moi allons faire un tour à la ferme. Il y a là de quoi raonler un escadron, de manière inégale, il est vrai; mais le nombre y est.
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La taille varie entre un mètre soixante-dix et un mètre vingt ; l'âge, entre deux ans et trente-quatre; mais eu général le modèle est satisfaisant.
On voit qu'où a affaire à des chevaux de connaisseurs, de bourse et de prodigalité diverses, mais sachant choisir et tirant les uns et les autres le meilleur parti de leurs ressources.
Les hommes, étendus sur la paille, dorment d'un sommeil sonore qui fait envie.
Une heure.
Nous rentrons dans la salle.
On en est au hallet. Le succès s'accentue.
Excessivement gentilles, les danseuses en coslunie de bergers et de bergères.
On a supprimé l'élément mâle dans cette =- partie purement décorative.
On a bien fait.
Une fleure et demie.
C'est fini pour l'art dramatique. Tout le monde applaudit et prodigue à haute voix les compliments les plus hyperboliques.
C'est ravissant, invraisemblable.
Le monde est le véritable Conservatoire.
Les plus intrépides pénètrent dans les coulisses pour aller porter à domicile le compliment qu'ils ont élaboré au cours de la représenlatiou.
Dciix heures.
Le maître de la maison n|)|)araîl dans les salons; il est harasse, el, (juoiqn'il
ait enlevé la j)errnque et les l'avo- \ \~ /y^ f ''*" ''" premier rôle, on a peine à
' ' "^ '' le reconnaître; on se l'arrache.
— Quel mal vous avez dû vous donner, mais aussi comme c'est
réussi
— Mille fois trop bon ; mais ayant fait tout ce qu'on peut, on fait ce qu'on doit.
Trots Iienres, qualre heures, cinq heures.
On tourne, tourne, tourne; on cotillonue; la jeunesse s'entend; les gens graves tentent de quart d'heure en quart d'heure une motion en faveur du souper.
Démarche inutile; il y a là quelques enragées habituées à se contenter des sauteries diurnes, et qui ne sont pas disposées à lâcher pied.
LA PROVIiX'CE A CHEVAL.
Mêmes heures.
Ici l'on dorl. — Ce sont les parents résignés qui oui métamorphosé l.i pièce eu dortoir.
Les organisateurs de la fête, l'auteur du drame, le beaupère du châtelain , qui ont veillé aux répétitions , monté le théâtre, décoré la salle , gagnés par l'exemple , se sont joints aux premiers et ronflent sur leurs lauriers .
Six heures.
Ou soupe! enfin! disent les aucétres. Déjà! disent les générations nouvelles .
ilÎM!
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Cependant, une fois installé, chacun consomme consciencieusement.
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Le cliampayiin csl rra|»pc à poiiil ; il aplalil définilivemciit les sanguins et surexcilc à nouveau les iier\('ux.
Ces derniers divaguent et déclarent qu'ils ne sont absolument j)as faliyucs ; ils veulent chasser, monter à cheval, faire des armes; on les abandonne, cl l'on grinij)e en voiture.
Les routes sont bonnes, les ressorts moelleux, et chacun se réveille à sa porte, en plein soleil.