‹ La province ce qu'elle est, ce qu'elle doit être (volume 2)Chapitre 3 sur 58 · lettre · texte numérisé non relu

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< J ai parcouru, monsieur, dans mes lettres précédentes,

* les règnes d'un grand nombre de princes de divers carac-

> tères : ils ont tous été assis sur le même trône, mais ils

* s'y sont tous conduits d'une manière si différente, qu'à la

> réserve d'un seul point, qui a été l'idée de subjuguer » leurs peuples, d'anéantir les grands seipeurs et de rendre

» leur autorité despotique, on pourrait dire que leurs maxi- » mes de gouvemement n'ont pas eu plus de liaison entre » elles qu*avec ceUes de la monarchie chinoise ou tartare. On » peut remarquer cependant qu'elles n'ont pas laissé de con- » duire leur postérité au but qu'ils s'étaient proposé il y a » déjà tant de siècles ; mais que, pour atteindre efficacement » ce but, l'administration du cardinal de Richelieu et le » règne de Louis XIY ont plus fait en trente ans, que toutes » les entreprises des rois précédents n'avaient pu gagner en » douze cents ans. »

Voilà ce qui s'écrivait à la fin du règne de Louis XIY ; voilà ce qui prouve qu'au xviii' siècle ce n'était pas l'esprit de liberté qui était une chose nouvelle, mais bien cette centralisation oppressive qui paralysait toutes les forces intérieures de la nation, pour ne lui laisser qu'une force d'expansion brutale à l'extérieur. Sans doute cette force a été une sauvegarde aux premiers jours de la Révolution. Mais cornbien de fois, depuis, a-t-elle servi à combattre la Révolution elle-même I

Nous avouons bien aussi que le triste nivellement des volontés et des intelligences, accompli par la monarchie, rendit plus facile l'œuvre de la Révolution, parce que, dans l'abnégation générale des esprits, une parole prononcée à Paris retentissait comme un ordre jusqu'aux extrémités du territoire. La monarchie avait étouffé en province tout esprit de résistance, et la province devait suivre aveuglément toute impulsion venue du centre. Ce fut, en ce sens, un bon résultat d'une mauvaise administration, et ce n'est pas la première fois qu'un fait utile est sorti d'une mesure funeste. Hais de ce que le bien se produit quelquefois par le mal, il ne s'ensuit pas qu'on doive honorer le mal, parce que, dé-

viaDt dans sa marche, il a conduit à un bien imprévu. Un fait analogue s'était rencontré dans l'histoire ancienne. L'effroyable despotisme des Césars avait créé dans le monde entier cette uniformité dans la servitude que des esprits complaisants décorent d'unité politique. La centralisation dominait dans toute sa gloire. Ce fut pourtant ce fait monstrueux qui offrit les plus grandes facilités aux prédications des réformateurs chrétiens. L'affaissement général fut le meilleur acheminement à la conversion générale, et le vaste ensemble de l'esclavage prépara merveilleusement l'ensemble de l'affranchissement. Faut-il en conclure que le despotisme des Césars fut un principe bienfaisant? Telle est pourtant la logique des partisans exclusifs de la centralisation. Parce que la Révolution fut facilitée par elle, ils en concluent qu'elle fut le principe de la Révolution. Autant vaut affirmer que le despotisme des Césars fut le principe du christianisme.

N'est-il pas temps enfin de repousser cette triste solidarité que de maladroits partisans ont voulu créer entre la révolution et la centralisation. Il est vrai que nos plus grands révolutionnaires eux-mêmes n'ont pas peu contribué à semer et à fortifier cette funeste erreur ; car ils furent des premiers à y croire, sans se douter que c'était accepter naïvement la plus cruelle des accusations.

D'où leur vint cet étrange vertige î D'abord de ce que peu d'entre eux, après Mirabeau, furent des hommes d'État ; ensuite, de ce qu'ils étaient tous, à leur insu, dominés par la tradition monarchique. C'est ce dernier point que nous Toulons démontrer dans le chapitre suivant.

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