NOTRE ARRIVEE AU CAMP DU FU -T'AI
provinces, fait aclicter un grand nombre de fusils européens; or, comme il lui fallait beaucoup de capsules et que celles qui lui aiTivaient des ports de mer étaient souvent en mauvais état et fort chères, il pria le vice-roi de Nan-king de lui envoyer quelques ouvriers capables de fabriquer des amorces et de fondre des projectiles. Ces ouvriers arrivés en 1870, on emboutit des capsules à la main; mais quand il fallut faire du fulminate, ils ne purent y réussir. C'est sur cette composition inflammable qu'il voulait obtenir des renseignements et même assister à sa fabrication; il insista pour qu'une expérience fût faite sous ses yeux. Comme nos bagages étaient restés à la capitale, nous y retournâmes chercher les ingrédients nécessaires afin de satisfaire sa curiosité.
Pendant nos quelques jours d'absence de la capitale. Ma Ju-lung, informé de notre arrivée par les mandarins que nous avions trouvés à Chan-i-chou (^ ^ ^), avait dépéché un courrier de Hsin-hsing pour nous inviter à venir dans cette ville. Afin de ne pas perdre de temps, M. Dupuis s'embarqua le soir même pour se rendre à l'invitation de Ma Ju-lung, et le lendemain de son départ, le frère du Fu-fai ayant désigné un mandarin et des hommes pour porter nos bagages, nous quittâmes de nouveau la capitale pour retourner à ClVêng-chiang.
Depuis cinq jours que nous étions partis, des événements avaient eu lieu. Le Fu-fai, impatient de terminer ime campagne qui menaçait de se prolonger puisqu'il ne pouvait réduire les insurgés par la famine, chercha, par ses promesses, à les amener à se soumettre, et il pensa qu'un musulman seul serait à même de mener ce projet à bonne fin. Ma Chung\ qui
* Ce mandarin, élevé au grade de Hsieh-fai (colonel) par Ma Ju-lung, quitta ce dernier et passa, dans l'csiwir d'un avancement plus rapide, au service du
commandait un corps musulman, fut choisi pour remplir cette mission. H lui fut facile d'entrer en relations avec les insurgés, et il déploya toute son éloquence pour les convaincre des avantages que leur offrait une solution pacifique : quiconque ferait sa soumission aurait la vie sauve et les propriétés seraient respectées. Une vingtaine d'hommes se laissèrent gagner par ces paroles et sortirent à la faveur de la nuit ; car ils savaient que le grand chef Yao Hsiao-chî avait répondu au Fu-tai qu'il était décidé à se défendre jusqu'à la dernière extrémité. Furieux de cette réponse, le Fu-fai s'en vengea sur les déserteurs, qu'il fit exécuter, sans leur adresser une question.
Les chefs inférieurs crièrent vengeance, firent des sorties, surprirent quelques camps, et enlevèrent beaucoup d'armes et de mimitions. Le lendemain, nous étions de retour au quartier général. Le Fu-tai, encore surexcité, allait interroger quatre prisonniers lorsque, nous voyant arriver: «Voyez», dit-il, en montrant ces pauvres diables humblement agenouillés, « si les brigands d'Eui'ope ressemblent à » ceux-ci ; je ne crois pas, » ajouta-t-il, « qu'il y ait nulle »pai1; des coquins aussi tenaces qu'eux ». D'après la description qu'on nous avait faite des rebelles, nous pensions trouver chez ces fervents sectateurs de Mahomet des physionomies au moins farouches, sinon sauvages, mais ce fut le contraire: ceux qui étaient devant nous, jeunes encore, avaient des figures sympathiques et l'air fier. Ils répondirent avec fermeté et s'entendirent condamner h mort sans donner le moindre signe d'émotion; ils semblaient même heureux d'avoir fait le sacrifice de leur vie pour le succès de lem* cause.
Fu-t'ai, qui l'employa comme uu iustnimcnt. l\ fut depuis promu au grade de Chên-f ai (général de brigade).