ÉTAT DE DÉSORDRE DE LA PROVINCE
Avant le massacre, la population de Kuaiig-i se composait d'environ deux tiers de Cliinois et un tiers de musulmans. C\>mme partout ailleurs, les Chinois furent entraînés, par les émissaires des mandarins, à s'armer contre leurs concitoyens. I/attaque eut lieu simultanément aux quatre portes du village; les musulmans se monti'èrent, là aussi, plus vaillants que leurs agresseurs et réussirent, après des combats sanglants, à chasser les Chinois. Ceux-ci, vu le nombre considérable d'iiommes dont ils disposaient, avaient escompté ^ leur victoire, mais ils se trouvèrent sans ressources et durent aller demander Fliospitalité à leurs voisins de la plaine.
Kuang-i, situé sur im plateau au sud de la vallée, présente un accès difficile; une petite rivière qui descend des montagnes de Fouest, coule au pied du plateau, et un pont de pierre, faisant suite à la grand' route, est la seule voie qui accède à ce village, dans lequel les musulmans tenaient une position stratégique d'une importance réelle; il devint donc rapidement un centre de refuge et de résistance. Ce fut quelque temps après cette affaire que les fugitifs de Hui-lung voulurent se réunir à leurs amis afin de donner plus de force à la défense.
Comme nous l'avons vu, les hauts fonctionnaires commençaient à s'apercevoir qu'au lieu d'étouffer le mouvement, ils n'avaient fait que le généraliser. Ce fut bien pis lorsqu'ils apprirent que les mandarins des districts du sud et de l'ouest avaient été chassés ou tués par le peuple révolté et que les Kuan-shih et d'autres chefs, élus à leur place, avaient pris les rênes de l'administration. Tous les chefs indigènes qui, (le père en fils, se partageaient l'influence dans le pays, gardaient une attitude neuti'e, sans dissimuler leur antipathie pour le gouvernement provincial, qui les avait dépouillés de
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leurs fonctions, et ils n'attendaient qu'un moment propice pour se déclarer en faveur des insurgés mahométans. En outre, une foule de lettrés et de mandarins militaires, que le gouvernement avait mis en disgrâce, saisirent avec empressement cette occasion de faire valoir leurs talents contre lui. Ils recrutèrent un peu partout des gens de toutes sortes, appartenant, en général, aux dernières classes de la population, et ils se mirent à parcourir le pays, semant sur leur passage la ruine et la désolation.
Dans un tel état de choses, le commerce ne pouvait plus fonctionner avec son activité accoutumée. Les marchandises, qui naguère affluaient de tous côtés, n'arrivaient à destination qu'à de rares intervalles, étant le plus souvent pillées en route. Les voies de l'est et du sud, comprenant, la première, la rivière de Canton, et la seconde, le fleuve Rouge, étaient en possession de chefs indépendants, qui ne laissaient passer les marchandises que lorsqu'ils le jugeaient convenable, et non sans avoir perçu au préalable des droits exorbitants; de là l'abandon de ces deux voies importantes. Il ne restait donc plus aux transactions commerciales que deux routes libres : celles de Chao-fung-fu (flg ^ J^) et de Yung-ninghsien (^^ ^ |p^), par lesquelles les produits de première nécessité circulaient sans danger, non, toutefois, sans un renchérissement considérable par suite de l'augmentation des frais de transport. Les négociants de la capitale et ceux des villes non encore envahies réalisèrent leurs fonds et allèrent dans le Ssil-clùian attendre la fin des troubles. L'émigration prit des proportions effrayantes, et le moment était proche oii ce pays, naguère si commerçant et si industrieux, ne serait plus que le théâtre d'une formidable insurrection.