‹ La province chinoise du Yün-nanChapitre 1 sur 91 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

LES ABORIGENES DU YÛN-NAN

Dans le résumé liistorique qui précède cette partie, nous avons vu qu'antérieurement à la conquête du YUn-nan par les Chinois, cette vaste région, connue alors sous le nom ^I-chou, et répartie aujourd'hui entre les trois provinces du Sâû-ch'uan, du Kuei-chou et du Yiin-nan proprement dit, servait de domaine à un giand nombre de tribus vivant à rétat barbare; de mœurs et de coutumes à peu près semblables, elles étaient sous la conduite de chefs différents, qui, poussés par un sentiment belliqueux -ou par l'ambition d'agrandir leur territoire, se déclaraient la guerre sous le plus léger prétexte. La suprématie passagère que parvenaient à exercer certains chefs, en abusant vis-à-vis des faibles de moyens violents ou perfides, entretenait l'état d'anarchie.

Telle était la situation de l'ancien Yiin-nan quand l'em-pereur Han Wu-ti y envoya une armée, sinon pour le soumettre, du moins pour y faire reconnaître l'autorité de la Chine. Les tribus, dont l'invasion étrangère menaçait l'indépendance, firent trêve, en face du péril commun, à leurs disputes étemelles, et les chefs, redevenus un moment unis, se liguèrent contre l'ennemi. Nous avons vu également

LES ABORIGÈNES DU YtÎN-NAN.

l'heureux succès des armes chinoises et, enfin, comment les tribus, naguère libres et maîtresses du sol, furent Tune après Tautre refoulées dans les montagnes.

Les tribus qui, malgré tous les efforts du gouvernement, n'ont jamais voulu subir le joug des Chinois, sont réduites à deux: les Miao-tzû et les Man-tzù.

Nous parlerons d'abord des Miao-tzù.

Avant l'occupation, ils habitaient la partie orientale du YUn-nan et une grande partie du Kueî-chou; chassés des plaines où s'étaient établis les nouveau-venus, ils se concentrèrent presque totalement dans le Kuei-chou et se reti'anchèrent dans les districts montagneux de cette province. Depuis lors, bien que quelques-uns d'entre eux, sous la pression du gouvernement impérial, se soient soumis en apparence, la majorité a conservé son indépendance. . Se tenant tout-à-fait en dehors de la population chinoise, les Miao-tzû installent leurs villages au sommet des montagnes, et les entourent de murailles en terre ou de palissades, destinées à les protéger contre les maraudeurs et les bêtes féroces. Us cultivent aux environs du blé de Turquie, beaucoup de sarrasin, et du riz, si le sol est favorable à cette plante. Outre les travaux des champs qui ne les occupent qu'une faible partie de l'année, ils se livrent à l'élève ' des chevaux et des bestiaux et à l'exploitation de quelques mines de galène argentifère.

Parmi ceux que nous avons vus dans l'est du Ytin-nan et dans le Kueî-chou, on distingue trois variétés : les Blancs, les Rouges et les Noirs. Ces épithètes leur ont été appliquées pour désigner non la couleur de leur peau, mais celle de leurs vêtements. Il serait, du reste, fort difficile, si ce

LES MIAO-TZP.

n est de cette manière, de remarquer dans lew uns et les autres la moindre différence : ils appartiennent tous à une seule et même race.

De petite taille en général, les Miao-tzil sont robustes et bien pris ; leur teint est un peu bistré, mais leurs traits sont réguliers et ils n'ont pas les yeux obliques; ils portent les cheveux très longs et les massent au sommet de la tête en forme de chignon. Néanmoins la toilette ne les préoccupe guère, et chez les femmes on ne constate que le sentiment de coquetterie naturel à leur sexe. Chasseurs adroits et déterminés, ils se mettent en campagne durant la morte saison; ceux des frontières du YUn-nan chassent le cerf musqué et le léopard, et comme ces animaux y sont nombreux, leur chasse est lucrative : les peaux et les poches à musc sont vendues ou échangées par eux sur le marchç voisin, et quelquefois, pour s'éviter la peine de descendre jusque dans la plaine, ils traitent avec les colporteurs ou les petits marchands' qui de temps à autre vont trafiquer dans leurs villages. Les Miao-tzû détestent les Chinois : aussi saisissent-ils toutes les occasions propices de se venger sur leurs ennemis (les exactions de toutes sortes que les mandarins leur font subir; or, comme il est difficile aux soldats de les poursuivre au milieu de leurs rochers, on se contente d'exercer à leur égard une active surveillance.

Il n'est pas douteux que si les hauts fonctionnaires, dès leur installation dans cette nouvelle conquête, avaient su par de bons procédés s'attirer, comme avaient fait Chu-ko Liang d'abord et Wu San-kuei ensuite, l'affection de ces peuplades, elles auraient fini par oublier leurs griefs, et avec le temps elles se seraient rangées docilement sous la bannière impériale. ^ Loin de suivre cette politique prudente

LES ABORIGÈNES DU YtÎN-NAN.

que de grands hommes avaient les premiers mise en pratique, les Chinois, avec l'orgueil d'une race supérieure, ont employé la force pour dompter les vaincus, et leur ont témoigné en toute circonstance un profond mépris en les prétendant issus de reptiles ou d'animaux malfaisants. Us ne savent point s'assimiler les races moins civilisées qu'euxmêmes, et ce trait de leur caractère social peut être constaté partout où ils ont étendu leur autorité, dans le Kueichou comme dans le Thibet.

Les aborigènes qui, après les Miao-tzù, ont le plus lutte contre l'invasion chinoise, sont sans contredit les Man-tzû. Ce peuple qui, selon les historiens chinois, était très nombreux avant la conquête, occupait le nord du Yun-nan et le sud du Ssu-ch'uan; malgré une résistance opiniâtre, il a été rejeté dans les hautes montagnes qui bordent le cours du Yang-tzû-chiang, et dont les ramifications s'étendent à l'ouest jusqu'à Ta-li-fii et à l'est jusque dans le Kuei-choii. C'est la seule des tribus primitives qui nous paraisse à peu près mériter cette qualification de sauvage ou de barbare, dont les Chinois sont prodigues. Affaiblis par la guerre sans» relâche qu'on leur a faite pendant une longue période de temps, et, malgi-é les progrès introduits chez leurs voisins les Hei Lo-lo, ils n'en continuent pas moins à s'isoler du reste des hommes à tel point que, les Chinois, fatigués de lutter, ne les tourmentent plus.

Le sol des plateaux qu'ils habitent, bien que situé à une altitude qui varie entre 2,000 et 3,000 mètres, est assez productif; ils cultivent un peu de maïs, du sarrasin et des pommes de terre ; ils élèvent des bestiaux et s'adonnent avec passion à la chasse. Leur nourriture consiste en galettes de

LES MAN-TZO.

céréales, en pommes de terre, en gibier, bœuf et mouton; ils cuisent la viande au feu d'un brasier et la mangent presque saignante.

Il n'est pas facile d'obtenir des renseignements précis sur leurs mœurs et coutumes; les Chinois de leur voisinage ne les connaissent même pas, et se plaisent à débiter sur leur compte les histoires les plus extravagantes. Un fait certain, c'est que, quand la récolte manque ou qu'elle est détruite par les bouleversement» qui se produisent fréquemment sur ces régions élevées, il n'est pas rare que, poussés par la famine, les Man-tzù descendent dans les plaines, pillent les \illage8 et souvent y enlèvent des otages qu'ils rançonnent le plus qu'ils peuvent. C'est dans une irruption de ce genre qu'un missionnaire, qui se rendait dans le nord pour aller voir son évêque, fut pris par une bande de ces pillards et emmené, malgré ses protestations, dans leur repaire, ou il eut à supporter toutes sortes d'avanies : on le déshabilla et on lui fit tourner la meule d'un moulin à maïs, à la place d'une bête de somme. Ce violent exercice ne tarda pas à le fatiguer, et sur son affirmation qu'il était à bout de forces, l'un des chefs, plus humain que ses subordonnés, le fit exempter de cette corvée. Après quelques jours de détention oîi à chaque instant le sabre était levé sur sa tête, les chefs, convaincus qu'ils n'obtiendraient aucune rançon, le mirent en liberté, mais sans lui rendre ses habits. On comprend que les Chinois aient quelque raison d'avoir peur de ces terribles montagnards, qu'ils sont forcés de supporter à cause de leur impuissance à les réduire par les armes.

Si nous jugeons ces barbares d'après ceux que nous avons vus durant notre séjour dans cette province, ou par ce que nous avons appris de différentes sources et particulièrement

de quelques-unes de leurs victimes, nous n'hésiterons pas un seul instant à les ranger parmi les autochtones du Yiin-nan : ils appartiennent à la même race que les Miao-tzû, les Lo-lo et les Lissou. Séparés depuis très longtemps de ces derniers, ils ont gardé avec plus de fidélité les coutumes de leurs ancêtres; dans quelques localités, ils liabitent les mêmes plateaux que les Lo-lo noirs, et pourtant ils ne s'allient pas avec eux ou du moins très rarement, et en d'autres endroits ils leur font une guerre ouverte ; ils se croient de beaucoup au-dessus d'eux et regardent avec dédain tous ceux qui ont accepté la servitude chinoise.

Au premier abord, on est frappé de l'aspect vigoureux de ces montagnards : ils ont les traits accentués, les yeux bridés, le regard hardi, l'air dur et quelquefois féroce. Nous en avons vus de barbus, mais ils sont rares; ils portent tous leurs cheveux; la couleur n'en est point, dans certains cas que nous avons vérifiés, de ce noir d'ébène qui caractérise la race mongole, mais, presque châtaine, et ils sont plus souples que ceux des Chinois. Ces indigènes sont assez grands et robustes, avec les épaules larges, les formes parfaitement dessinées, le teint presque toujours d'un brun sombre. Insouciants de leur naturel, ils sont en général mal vêtus et sales.

Leurs femmes, de même que celles des Lo-lo, paraissent bien proportionnées : elles sont fortes et vigoureuses, et travaillent plus que les hommes. Les traits de leur visage, bien que grossiers, n'ont pas cette dureté qu'on trouve chez l'homme et offrent sous tous les autres rapports beaucoup d'analogie avec ceux des femmes Lo-lo.

La dénomination de Man-tzù ou sauvages, terme de mépris dont les Chinois les ont gratifiés, ne remonte qu'a

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