‹ La province chinoise du Yün-nanChapitre 26 sur 91 · PROGRÉS DE LA RÉBELLION DANS L'OUEST. G · texte numérisé non relu

PROGRÉS DE LA RÉBELLION DANS L'OUEST. G

Cette déroute avait été doublement ftmeste aux impériaux ; elle avait détruit le moral de leurs troupes et compromis la défense de la capitale. Les habitants des villes voisines, craignant pour leur vie, étaient venus demander un abri protecteur aux remparts de Ylin-nan-fti. Tout cela ne fit que rendre la tâche des mandarins plus difficile. Ils n'eurent pas le temps de faire les approvisionnements nécessaires poui* soutenir un long siège, et purent tout au plus, en prévision des désastres qui s'annonçaient, recniter parmi les hommes valides assez de soldats pour offrir une résistance sérieuse.

Pendant que le gouvernement central préparait les moyens nécessaires pour réprimer la rébellion, les musulmans de l'ouest faisaient des progrès. Tu Wen-hsiu, infatué de ses succès, venait de prendre le titre de YUan-shuai, ou généralissime, et se voyait déjà au faîte du pouvoir. Une foule de courtisans, venus des villes qu'il considérait comme soumises à son autorité, s'empressaient autour de lui et déployaient tous leurs talents à le faire accepter comme l'élu du Prophète, appelé à renverser le colosse qui prétendait anéantir la religion musulmane. Par son énergie et son activité, il avait, en très peu de temps, organisé une armée considérable. Les localités eurent d'abord à se plaindre des désordres causés par les troupes, mais lorsqu'il y eut nommé des administrateurs délégués, tout rentra dans l'ordre.

Le territoire compris entre T eng-yiiêh-t'ing et Chen-nanchou reconnaissait la loi des musulmans, qui, depuis le temps qu'ils occupaient cette dernière ville, eussent pu porter leurs postes jusqu'à Chu-hsiung que Tu Wen-hsiu avait abandonné pour concentrer ses forces et faire un mouvement vers l'est ; mais, en homme prudent, ce dernier avait préféré

68 LA RÉBELLION MUSULMANE AU YtÎN-NAN.

fixer son autorité sur des bases solides avant de poursuivre ses avantages.

Le commerce, longtemps interrompu dans cette partie de la province, commençait à reprendre quelque activité; des caravanes, transportant les produits indigènes, circulaient assez régulièrement entre Ta-li et les possessions birmanes. Tu Wen-hsiu lui-même, donnant l'exemple, ouvrit plusieurs comptoirs à Bhamo et à Rangoon. H travailla à renouer avec le Ssù-chuan les relations interrompues depuis la guerre. Il est vrai que les autorités provinciales n'avaient pas craint de faire des sacrifices en exerçant une surveillance sévère sur l'introduction des produits du Ssû-chuan^ Toutefois, et malgré la rigueur des ordres prohibitifs, du jour 'où le gouvernement de Ta-li oflWt assez de sécurité aux marchands, la contrebande s'établit dans de grandes proportions. Les menaces de mort adressées à ceux qui seraient découverts ne furent d'aucun effet. En Chine, comme en bien d'autres pays, l'argent est le meilleur des passeports, et les mandarins chargés des postes situés sur la frontière, et qui étaient mal rétribués, ne négligèrent pas l'occasion d'accroître leurs ressources, et, moyennant quelques lingots, ils fermaient les yeux sur ce qui se passait à leurs côtés.

Quelques mois suffirent à cette voie pour devenir le point de mire de tous les marchands du Ssù-chuan qui avaient eu des relations dans ces parages. A peine les dernières lueurs du soleil avaient-elles disparu derrière la cîme des hautes montagnes qui couvrent ce pays, que les sentiers qui les sillonnent voyaient une grande activité succéder au calme

^ Ce fut à la demande des autorités de Ytin-nan-fu que le vice-roi du Ssùch'uan envoya des troupes vers cette partie de la province, afin d'empêcher la contrebande et rendre la défense plus facile.

TROISIÈME SIÈ(iE DE VCX-NAN-FU. 69

de la journée. Les convois, muletiers en tête, profitent des ténèbres pour passer loin des barrières dont les employés, qui sont payés pour ne rien voir, dorment paisiblement sans s'occuper du va-et-vient régulier qui s'opère près d'eux. Les chefs de convoi, habitués à ce génie de trafic, prennent le plus de précautions possible, et, au lieu de suivre la grand'route, ce qui parfois pourrait compromettre les employés et les mandarins, ils s'enfoncent au milieu de gorges où le bûcheron et le voyageur ont tracé des sentiers plus directs; tout ce qui peut rompre le silence est soigneusement évité et les grelots des chevaux sont bourrés de paille. Les propriétaires de marchandises suivent en général les convois et aplanissent les difficultés qui peuvent survenir.

Si, du côté de la frontière impériale, les marchands étaient inquiétés, il n'en était pas de même du côté de Ta-li. Des détachements rebelles étaient échelonnés dans toutes les gorges, afin de veiller à la sécurité des passages. Un vol ctait-il commis, la valeur en était remboursée en partie, en attendant l'arrestation des coupables.

Les districts de l'ouest, quoique surchargés d'impôts destinés aux frais d'entretien d'une armée considérable, jouissaient d'une tranquillité relative; le petit nombre d'hommes qui n'étaient pas sous les armes ou au service de l'administration, cultivaient la terre et exploitaient les mines dont la richesse était d'un grand secours pour les besoins militaires. Les chefs se laissaient déjà aller à une douce quiétude en voyant le Yiian-shuai aussi puissant parmi ses conquêtes que l'empereur de la Chine avec lequel il était en guerre.

Le corps de Ma Hsien ne rencontra aucune résistance pour arriver sous les murs de Yun-nan-fu, qu'il investit de

toutes parts. Ce troisième siège ne fut pas de longue durée. Malgré leur organisation défectueuse, les impériaux tentèrent à plusieurs reprises de faire une trouée à travers les rangs de l'ennemi, mais leurs efforts vinrent se briser contre la solidité des lignes musulmanes. Manquant de vivres pour nourrir l'excès de population qui s'était réfugiée dans la ville, les assiégés n'avaient plus d'autre alternative que de se rendre ou de mourir de faim. Quelle fin humiliante pour les mandarins qui avaient, par leur mauvaise foi autant que par leur insigne maladresse, allumé l'insurrection et qui s'étaient flattés jusqu'au dernier moment de parvenir à la maîtriser! Us reculèrent autant que possible cet inévitable résultat. Le peuple en était cependant aux dernières exti-émités ; chaque jour voyait plus de cent personnes périr d'inanition, et ceux qui pouvaient encore supporter les rigueurs du siège commençaient à murmurer. Lin Tzû-chln, jugeant enfin la position désespérée, prit le parti de demander une entrevue au général musulman afin de connaître ses exigences.

Ici se place un événement qui va changer la face des choses et imprimer à la guerre un nouveau caractère.

Le grand-prêtre Ma Tè-hsing et Ma Hsien, quoique vainqueurs sur toute la ligne, comprenaient- ils qu'ils avaient atteint l'apogée de leurs succès et que leurs conquêtes ne pourraient être qu'éphémères? Se doutaient-ils que le gouvernement impérial allait enfin diriger ses forces vers le Yun-nan? S'apercevaient-ils que leur armée renfermait ces germes funestes de désorganisation et cette absence d'homogénéité qui caractérisent toute insurrection en Chine? Ou bien, étaient-ils sincères et ne demandaient-ils pas mieux que de mettre d'une façon satisfaisante im terme aux maux

Page 1