EXPÉDITION CONTRE LES MIAO-TZU
installé que, sans prendre en considération la situation misérable de la ville, il lui imposa de fortes réquisitions en argent et en nature. Cette année-là, Tliiver fut très rigoureux, et les soldats, qui la plupart manquaient d'argent pour acheter du bois et ne voulaient pas user de charbon de terre, allèrent dévaliser les maisons inhabitées. Les nombreux muletiers qui fréquentent ces parages, et dont les services auraient pu être d'un grand secours pour le transport du matériel et des bagages, s'éloignèrent, et les convois de marchandises firent des détours de peur d'être victimes de l'arbitraire. Seuls, les petits marchands ambulants ne quittaient pas l'armée, à laquelle ils vendaient l'opium et quelques autres produits, propres à assouvir les passions des soldats qui la composaient.
Enfin, le Fan-fai partit pour Pi-chieh, but de l'expédition. Cette dernière partie du trajet est encore plus hérissée de difficultés que les autres par suite de la plus grande élévation des montagnes et des pentes plus rapides qu'elles présentent. A Pi-chieh, l'on fit au général une réception assez froide, résultant plutôt du caractère des habitants que d'un mauvais vouloir envers celui qui venait les délivrer des rebelles. Tsen Ytt-ying ne s'en rendit pas compte et fut blessé de ce qu'il croyait être un manque de confiance à son égard; aussi se promit-il d'en tirer vengeance.
Les rebelles, à l'approche des Chinois, quittèrent la plaine pour s'abriter dans les montagnes derrière leurs fortifications \ Leurs villages, entourés de murailles en pierre sèche, sont bâtis sur des hauteurs à pic qu'un seul sentier étroit et tortueux relie d'habitude aux vallées, et dont les flancs presque perpendiculaires semblent avoir été créés par la
' Le district de Pi-chieh est rempli de montagnes fort élevées, entre les<[uelle8 on trouve quelques vallées cultivées par les aborigènes.
nature pour servir de refuge. Les troupes qui se présentèrent devant ces positions furent mal reçues et obligées de battre en retraite; elles eussent été écrasées si les rebelles, au lieu de longues lances d'une utilité contestable, avaient eu à leur service une plus grande quantité d'armes à feu.
Cet échec mit le comble au mécontentement des troupes qui, souffrant beaucoup, manifestaient hautement l'intention de rentrer dans leur province. Tsên Yiî-ying commençait à se repentir d'avoir accepté une tâche si pénible; mais, avant de quitter la partie, il eut recours à la diplomatie. H promit aux chefs insurgés de les faire nommer mandarins et les assura qu'aucun des leurs ne serait molesté s'ils consentaient à se soumettre. Ces chefs, gens simples et crédules, ajoutèrent foi aux paroles d'un homme si haut placé, et, malgré les objections de leurs subordonnés, acceptèrent la paix.
Tsên Yu-ying, dont nous avons vu la duplicité à Cluiching-fu, n'avait aucunement l'intention de tenir ses promesses. 11 se proposait au contraire de faire expier chèrement aux vaincus le temps et l'argent qu'ils lui avaient coûtés. Dès que ses soldats eurent pris possession des dîfterents villages rebelles, ils en massacrèrent sans pitié les habitants qui, en grande partie, avaient livré leurs aimes. Les femmes furent violées et les jeunes filles vendues ou emmenées en captivité. Lorsqu'il ne resta plus de victimes pour exercer leur cruauté, les vainqueurs se retirèrent dans leurs campements de la plaine et revinrent peu de jours après à Ch'tt-ching-fu avec autant d'empressement qu'ils avaient montré de lenteur au départ.
Tsên Ytl-ying s'arrêta à Hsuan-wei-chou pour régler les affaires administratives auxquelles avait donné lieu son expédition et établit ensuite à Ch'U-ching-fu son quartier
TS^ÊN Yt-YING EST NOMMÉ FU-TAL 97
général afin d'avoir le moins de rapports possibles avec les autorités de Yun-nan-fu.
On sait que Ma Ju-lung, grâce à son énergie et son habileté à résoudre les questions difficiles ainsi qu'à ses bonnes relations avec le vice-roi, jouissait d'un pouvoir à peu près discrétionnaire^ il présidait aux promotions dans Tarmée et suspendait les officiers dont les services lui paraissaient peu utiles.
Le vainqueur de Ch'tt-kung-ch'ing, espérant être nommé Fu-fai à la suite de son expédition, désirait autant que possible se tenir à l'écart et être éloigné de la capitale, afin que ses actes ne pussent être contrôlés par Ma Ju-lung. Jaloux de tous ceux qui lui étaient supérieurs en influence ou en grade, il aurait voulu, du jour au lendemain, devenir le chef suprême de la province et n'aurait reculé devant aucun moyen pour atteindre à ce but. H méprisait les musulmans en général et son bienfaiteur en particulier. Egoïste dans toute l'acception du mot, il mettait les intérêts publics au service de son ambition et les aurait volontiers sacrifiés s'il eût été nécessaire.
Afin de prévenir son rappel à YUn-nan-fu, il écrivit au vice-roi qu'à la suite d'une expédition longue et pénible, sa santé ainsi que celle de ses troupes (pour lesquelles il préparait une demande de récompenses) était tellement compromise qu'il se voyait forcé de solliciter l'autorisation de rester quelque temps dans la ville qu'il avait délivrée l'année précédente. Le vice-roi consentit à sa demande et, quelques mois plus tard, il recevait de Pékin le décret qui l'élevait au grade de Fu-tai. Cette dignité, si ardemment souhaitée, endormît momentanément son insatiable ambition. Comme gouverneur de la province, il avait le droit de correspondre
98 LA RÉBELLION MUSULMANE AU YtN-NAN.
avec Pékin, et désormais le vice-roi ne pouvait adopter aucune mesure importante sans le consulter. Ce dernier Tinvita à venir prendre possession de son poste, mais il resta sourd à ses appels et persista plus que jamais à se tenir éloigné de la capitale où Ma Ju-lung était tout-puissant.
Avant d'aller plus loin, jetons un coup d'œil sur la vie de ce personnage qui, par la haute position qu'il occupe maintenant, est appelé à jouer un rôle considérable dans les dernières phases de cette, longue guerre.
H naquit de parents pauvres, dans les montagnes des environs de Hsi-lin-hsîen (g| jj^ jgi). Cette petite ville du Kuang-hsi est située sur la route que prennent les voyageurs et les marchandises qui remontent le bras inférieur de la rivière de Canton jusqu'à Pai-sê (^ -^j, où ils suivent la voie de terre pour passer dans le Yun-nan. Il fut adopté par la famille d'un propriétaire aisé, qui n'avait pas d'enfants. Ses nouveaux parents ne tardèrent pas à le prendre en affection, et lui firent donner sa première éducation dans une école de la ville. A dix-neuf ans, il avait étudié les nombreux livres dont la connaissance est requise pour les examens de bachelier; néanmoins, la première fois qu'il se présenta, il échoua, mais il travailla avec tant d'ardeur qu'Q fut reçu Hsiu-ts ai (^ >J^) l'année suivante. Pourvu de ce titi-e, il quitta sa famille adoptive pour aller dans le YUnnan, où il espérait obtenir plus vite une position officielle. Grâce à des recommandations; il réussit à entrer comme écrivain dans un Ya-mên, où il avança si bien, qu'aux débuts de la rébellion, nous le trouvons mandarin du grade de Chih-hsien^ (^ f^), dans le district d'I-liang (5|[ |^).
* Il n'était que Fên-hsien, mais il remplissait l'intérim de chik-hsien (sons-préfet).
HISTOIRE DE TS'ÊN Yt-YING. 99
La vie laborieuse des montagnes, où s'était écoulée son enfance, lui avait donné un tempérament robuste qui, joint à une certaine aptitude d'organisation et à son goût pour la carrière des armes, le firent choisir par ses supérieurs pour diriger le corps de milice qu'on levait contre les rebelles. Heureux de pouvoir se livrer à une vie active, il fit son possible pour assurer le succès de ses entreprises, et obtint bientôt la réputation d'un fonctionnaire exemplaire. Adroit politique, ne blessant jamais aucune susceptibilité et toujours prodigué de compliments envers ceux qui étaient au pouvoir, il prit la voie la plus courte, mais non des plus louables, pour arriver à la fortune.
Dans les fréquentes rencontres qu'il eut avec Ma Ju-lung, lorsque celui-ci défendait la cause musulmane, Tsên Yllying fut blessé plusieurs fois. Le chef mahométan, quoique vainqueur, lui témoigna de la considération et se plut à rendre hommage à ses qualités. Cependant, malgré le zèle qu'il montrait à la tête de ses miliciens, Tsén n'embrassa pas avec beaucoup d'enthousiasme la cause de ses compatriotes; il ménageait autant que possible ses adversaires, car à cette époque l'horizon était sombre, et il voulait, en observant la marche des événements, se réserver la possibilité de se ranger plus tard du côté qui lui offrirait le plus d'avantages. C'est de cette manière qu'il se fit un ami de Ma Ju-lung, auquel il assura, en mainte occasion, que le jour n'était pas loin où le gouvernement impérial, chassé de la province, ferait place à une administration indépendante et que dans ce cas il lui offrirait ses services. Ceci explique comment Ma Ju-lung, lorsqu'il fut au pouvoir, lui prêta ses bons offices et concourut à le faire nommer Fan-tai.
1866. — Les nouvelles de l'ouest devenaient peu rassurantes. Les aborigènes qui habitent de ce côté sont divisés en plusieurs tribus, se distingant les unes des autres par le langage et par les traits physiques. Ces tribus, qui forment la majeure partie de la population, se rangèrent en masse sous l'étendard du sultan de Ta-li, non par sympathie pour les mahométans, mais en haine des Chinois dont ils subissent le joug parce qu'ils ne sont ni assez forts ni assez unis pour devenir indépendants.
Le Yilan-shuai ou sultan sut adroitement exploiter ces vieilles rancunes et faire entrevoir aux indigènes une ère nouvelle. H promit de leur rendre une partie de leur ancienne indépendance; mais, pour atteindre à ce résultat, il fallait que tous les chefs de tribus, qui désormais relevaient de son gouvernement, prissent les armes pour l'aider à renverser le colosse chinois. L'armée du sultan, augmentée de ces différents auxiliaires, ayant complété son organisation, iît des préparatifs pour continuer sa marche sur Yunnan-fu.
Au sud et à l'est, la situation était du reste plus satisfaisante; les chefs rebelles demeuraient en général tranquilles chez eux; quelques-uns seulement, plus turbulents et plus ambitieux, cherchaient querelle à leurs voisins et épuisaient leurs forces en combats stériles.
Cette tranquillité relative engagea Ma Ju-lung à précipiter son départ pour le théâtre de la guerre, d'autant plus que pendant son absence, Li Chun (^ ^), général de brigade musulman, auquel Ma Ju-lung laissait l'administration militaire de la capitale, et Tsên Ytl-ying, qui se trouvait dans les environs de Chu-ching-fu, pouvaient, en cas de nouvelles complications, rétablir l'ordre autour de Yiin-nan-fu.