‹ La province chinoise du Yün-nanChapitre 45 sur 91 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

AU YÛN-NAN

(SUITE

AU YÛN-NAN

(SUITE

La cour de Pékin, malgré sa confiance dans les talents administratifs de Ma Ju-lung, ne pouvait laisser plus longtemps inoccupé le poste de vice-roi, vacant depuis la mort de Pa ; elle y désigna le Fu-t'ai du Kuei-chou, Liu Ytt-chao ifA ^ ^)i *^^^ pleins pouvoirs sur le Kuei-chou et le Yiin-nan.

La carrière de ce personnage nous offre un exemple de ces avancements rapides qui se produisent dans les temps de troubles. Né à Hsiang-hsiang-hsien (^ ^ j|ji), dans le Hu-nan, il entra au service militaire à Tépoque où cette province armait contre la rébellion. Il eut occasion de se faire remarquer en quelques circonstances, si bien que Tseng Kuo-fan (^ g| ^), sous les ordres duquel il servait, le prit en amitié. Devenu mandarin par la force des événements, il traversa toutes les phases du mandarinat, et dût à l'influence de son protecteur le grade de Fu-fai du Kueichou. C'est de là qu'il fut élevé à la vice-royauté. D'un naturel bon mais faible, il contracta en vieillissant la funeste habitude de fumer l'opium, et perdit bientôt l'énergie qui lui avait valu son rapide avancement. Dans le Kuei-chou, il

s'acquitta de ses fonctions d'une manière satisfaisante; mais, au YUn-nan, il vint se heurter contre l'autorité presque tyrannique du Fu-tai, qui, plus adroit que lui, finit par neutraliser la sienne. Sa nomination dans une province exposée aux convulsions de la guerre civile fut loin de lui plaire, et il ne l'accepta que par obéissance. En quittant le Kuei-chou, il emmena avec lui, comme garde de confiance, quelques bataillons du Hu-nan, son pays natal.

Dès les premiers pas qu'il fit dans la province, il éprouva de vives sensations à la vue des scènes de désolation qu'il traversait tous les jours : le peuple, de mœurs rustiques et altières, habitué depuis quelques années à porter les armes, lui produisit une impression si peu favorable qu'il s'imaginait partout être au milieu de rebelles. A ChHl-chlng-fu, il déclara que pour le moment il établirait là sa résidence, afin de nettoyer le pays qui était infesté de bandes armées.

La capitale délivrée, les mandarins songèrent à poursuivre l'ennemi. L'armée fut divisée en deux corps, qui reçurent pour les commander Yang Yu-k o (;^ ^ ^) et Li Hsin-ku (^ ^ •jjj') \ en récompense de la part active qu'ils avaient prise à la défense. Le premier devait opérer sur la route du sud, et l'autre plus au nord. Malheureusement, comme nous l'avons déjà dit, la tâche des fonctionnaires était hérissée de difficultés : l'argent, ce nerf de la guerre, manquait partout, et l'administration était endettée.

Le vice-roi, informé par le Fu-tai et Ma Ju-lung du déplorable état des finances et des conséquences qui devaient en résulter pour la conduite des opérations militaires, adressa

* Ces deux officiers de fortune faisaient partie des nombreux chefs que la rébellion avait mis en évidence.

NOMINATION DU VICE-ROI LIU VrCHAO. 125

un mémoire au gouvernement central et peignit la situation comme désespéré s'il ne lui venait en aide. Le gouvernement répondît au vice-roi en lui ouvi-ant des crédits sur les six provinces du Ssû-cliuan, du Kuang-tung, du Cliiang-su, du Chê-chiang, du Hu-pei et du Hu-nan; la première de ces provinces devait payer 20,000 taëls par mois (100,000 fr. environ) et les autres 10,000 chacune; et ces différentes sommes devaient êtie remises mensuellement à des mandarins envoyés à cet effet par le vice-roi. Le Ssil-ch'uan, qui touchait au Yttn-nan, était intéressé à voir cesser la guerre civile, car non seulement elle menaçait ses frontières, mais encore son commerce avec cette province en souffrait beaucoup; aussi dès que les Weî-yllan* (^ ^) du vice-roi se présentèrent, le paiement ne souffrit pas de retard. Cet empressement à satisfaire aux ordres de Pékin fut loin d'être aussi marqué dans les autres provinces : les délégués chargés de ces missions étaient en général assez mal reçus, et ce n'est qu'après une attente de plusieurs mois que les gouvernements provinciaux, pour se débarrasser de leur présence, leur remettaient une faible partie de ce qu'ils devaient.

Les versements réguliers du Ssû-chuan (qui furent quelquefois volés en route) permirent de faire face aux plus urgentes nécessités, et les marchands qui avaient avancé des sommes importantes n'eurent plus la crainte de tout perdre: on distribua des à-comptes de solde aux troupes, on surveilla mieux les deux routes du Ssû-chuan, et le commerce prit un peu plus d'extension.

Les corps désignés pour continuer la campagne une fois partis, le Fu-t'ai quitta Yun-nan-fii pour Yang-lin (^ ^), afin de défendre la voie de Tung-ch uan, qui était menacée,

1 Délégués, agents.

126 LA RÉBELLION MUSULMANE AU YtN-NAN.

•Yang Shêng-tsung, celui-là même qui avait fait exécuter un mandarin civil, n'en était pas moins parvenu, à force de . corruption et d'argent, au grade de général de brigade. Son ambition grandit avec son titre, et comme tant d'autres il se voyait déjà l'homme indispensable de la province. Infatué de sa personne, il négligea la discipline et, au lieu de vivi-e au bivouac comme ses collègues, il allait en ville goûter, au milieu d'une société choisie, les plaisirs que pouvaient lui procurer ses revenus. Les rebelles, informés de son absence, im jour qu'il avait quitté le camp pour une partie de ce genre, tombèrent à l'improviste sur ses troupes, les battirent et s'emparèrent de la forte position qu'elles occupaient. A la suite de ce revers qui menaçait de compromettre la route de Chao-t ung, ouverte au prix de grands sacrifices, il fut destitué et cassé de son grade. Quoique abattu par cette défaite qui brisait sa carrière militaire, il ne perdit pas courage, réunit quelques hommes sous ses ordres et se mit à la disposition du vice-roi, auquel il fit présent de deux canons rayés de montagne qu'il avait achetés à Shang-hai avec l'intention, alors qu'il était Chêntai, d'en armer ses troupes.

Le vice-roi, depuis son arrivée dans le Yiin-nan, avait eu le temps de se familiariser avec les coutumes et surtout avec l'organisation militaire de cette province, et il se disposait à marcher sur HsUn-tien-chou (^ ^ ^)î ^îl^^ occupée par les rebelles, lorsque le cadeau de Yang Shêng-tsung lui parvint. Ne possédant que quelques pièces de l'arsenal de Nankin, trop lourdes pour ce pays montagneux, il accepte les deux obusiers qui lui étaient offerts, mais refusa les services du donateur sous prétexte qu'il avait décidé de ne pas employer les gens du pays.

LE VICE-ROI EST BAVYl] A HSCN-TIEN. 127

Ses troupes, composées entièrement de soldats du Hu-nan, qni aimaient plus à piller qu'à se battre, se réjouissaient d'avance du large butin que leur offrait une ville où, suivant leur opinion, les rebelles devaient avoir entassé le fruit de leurs nombreuses rapines. En arrivant dans la plaine à l'extrémité de laquelle la ville est bâtie, elles s'emparèrent, sans perdre trop de monde, de quelques travaux avancés et s'apprêtèrent à commencer le siège. Tout à coup les rebelles, qui jusque là n'avaient pas donné signe de vie, firent une sortie en colonnes serrées, bousculèrent les impériaux et prirent quatre pièces d'artillerie, entre autres celles de Yang Shêng-tsung; la déroute fut si désastreuse et la poursuite si énergique que le vice-roi, posté sur une petite éminence à quelques lis de l'action, s'enfuit en oubliant dans sa tente son chapeau et ses bottes.

Cependant, par un singulier revirement, les rebelles, au lieu de poursuivre et de compléter leur avantage, envoyèrent au vice-roi qu'ils avaient battu une députation de notables pour lui faire des propositions de soumission.

Cette démarche des vainqueurs, à laquelle il était loin de s'attendre, reçut un favorable accueil du vice-roi, qui vit tout de suite le moyen de changer sa défaite en victoire. Comme il n'était pas familier avec ce genre de négociations, il invita Ma Ju-lung à venir lui prêter le secours de son expérience. Celui-ci, se conformant aux promesses d'amnistie, n'excepta de la capitulation que trois chefs qui avaient déserté l'armée impériale pour passer au service des rebelles : ils furent décapités. Quant au vice-roi, il rentra à Ch'U-ch'ing-fu.

Le Fu-fai, qui opérait dans les environs de Yang-lin d'où il avait refoulé les bandes qui troublaient ces parages,

prétendant que sa présence était nécessaire à la capitale, quitte ses troupes pour y rentrer. Superstitieux au-delà de toute expression, il croyait les devins doués de facultés surnaturelles, et en entretenait à son service, afin, disait-il, de pénétrer les causes secrètes du fléau qui dévasteit la province; il lisait aussi dans les astres pour y prévoir les évènemente à venir et ne craignait pas d'affirmer qu'il n'avait jamais engagé de bateUle sans les avoir consultés. La crédulité de son caractère en faisait le jouet des charlatens de bas étege qui savaient l'exploiter au gré de leur cupidité ou de leurs rancunes.

L'anecdote suivante nous a été racontée par des notebles et des mandarins dignes de foi. Un jour qu'il avait reçu de mauvaises nouvelles du nord-est où son frère venait d'essuyer un grave échec, il manda un de ces devins que les Chinois appellent Hsing-shik (^ J^), et voulut savoir de lui pourquoi les troubles continuaient à désoler la province. Celui-ci, soit ruse, soit embarras, ne fit pas de réponse, et sous prétexte de l'importance de la question, il demanda quelques jours pour y réflécliir mûrement.

Lorsque notre homme revint au palais du gouverneur, il avait revêtu ses plus beaux habits et paraissait radieux. Le Fu-tai, fermement convaincu qu'il allait enfin connaître le grand secret de la guerre civile, prête une oreille attentive. Après avoir pris une attitude d'oracle, le devin lui dit, avec cette empliase particulière en tous pays aux sycophantes de son espèce, comment il éteit parvenu à découvrir la vérité.

« J'ai lu, » dit-il, « dans les vieux livres conservés depuis » plusieurs générations comme le bien le plus précieux de »ma famille, que toutes les fois que dans une province ou

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