CHAPITRE VI
S'EST en 1846 que l’on produisit pour la première fois, avec du bois, de la pulpe mécanique pour le commerce.
Cette industrie avait pris naissance en Allemagne. Jusque-là on n'avait fait du papier qu'avec des chiffons et les fibres de certaines plantes herbacées. Le procédé nouveau allait permettre de faire servir la pulpe du bois au même usage ; on ne l’employa guère, dans les commencements, que pour fabriquer des papiers-tenture et des papiers d’empaquetage; mais avec les améliorations qu’on lui apporta successivement, on le fit bientôt servir à faire du papier pour imprimer les journaux, tout en y ajoutant de la fibre de chiffons pour donner au papier le liant et la force de résistance nécessaires.
“Le coût du papier ainsi fabriqué était encore
comparativement élevé, par suite du coût des chif-
fons et des préparations qu'il fa!'ait leur faire subir pour les transformer en fibre. On songea donc à remplacer les chiffons et les autres matières similaires par une fibre de bois.
‘ Aujourd’hui, plus de 75 pour cent de tous les papiers fabriqués en Amérique, ainsi que dans les pays les plus avancés de l’Europe, sont faits avec des pates de bois, et les procédés de fabrication sont tellement perfectionnés que ces papiers de bois sont supérieurs à ceux que l'on fait avec les autres fibres végétales, à ceux même que l’on fabrique avec les déchets de toile.
* Grâce à l'emploi du bois comme matière première pour la fabrication du papier, on a réduit le prix de cet article à sa plus simple expression, au tiers même au quart de ce qu’il était il y a quinze ans; et c’est là tout le secret du livre et du journal à bon marche que nous avons depuis quelques années. Quand le papier à imprimer coûtait six, huit et même douze sous la livre, l'abonnement au moindre journal quotidien était de cinq ou six dollars par année; mais ce chiffre est tombé de moitié depuis que les éditeurs de journaux, grâce à l’emploi des pâtes de bois, peuvent se procurer un bon papier pour moins de trois centins la livre. Il en est de même pour les livres. Quand le papier pour les imprimer se vendait jusqu'à douze centins et plus, le coût d’un volume de 400 à 300 pages montait bien vite à 40 ou 50 centins, seulement pour le papier; mais depuis que l'emploi des pâtes de bois a permis de livrer cet article aux imprimeurs pour quatre ou cinq centins, le prix des livres a tellement baissé, que l’on peut aujourd’hui détail-
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ler pour une dizaine de sous un volume d’un format respectable, surtout quand le tirage est un peu considérable.” (J. C. Langelier.)
L'impulsion que cette découverte a donnée à l’imprimerie, ainsi qu'à la diffusion des journaux et des livres, est peut-être l’un des événements les plus remarquables de notre époque.
Introduite plus tard aux Etats-Unis et en Canada, l’industrie de la pulpe y a fait de rapides progrès. C’est l'Etat de New-York qui est à la tête des Etats manufacturiers de l’Union américaine : après lui viennent, par ordre d'importance, le Maine, le New- Hampshire, le Vermont, le Connecticut, le Michigan et le Wisconsin, outre quelques fabriques dans l’Orégon, le Washington et autres Etats.
Dans les provinces d’Ontario et de Québec, le nombre de fabriques augmente rapidement.
Le recensement fédéral de 1871 ne mentionne pas encore les fabriques de pulpe; mais les recensements de 1881 et de 1891 les indiduent respectivement comme suit :
Nombre de Capital Main Produc-
fabriques engagé d'œuvre lion 1881 &. $ 92,000 $15,000 $ 63,000 1891 24 2,900,907 293,000 1,058,000
Depuis lors, l'augmentation a été encore plus marquée. Quoique les chiffres rigoureusement exacts fassent défaut, il est certain qu’il y a au delà de trente fabriques de pulpe en Canada, produisant annuellement plus de 150,000 tonnes, dont les deux tiers sont de pulpe mécanique. La plusigrande partie. de la pro-
duction est consommée dans le pays; trois fabriques cependant travaillent pour l'exportation.
Jusqu'en 1890, on n'a pas tenu compte de l’exportation de la pulpe de bois dans les rapports du commerce canadien. Depuis lors, cette exportation a donné les chiffres suiYants:
Pour les cinq dernières années, c'est-à-dire jusqu'en 1898 inclusivement, les pays vers lesquels le Canada a dirigé ses exportations de pulpe de bois se classent dans l’ordre suivant :
Etats-Unis... . . #368,256 336,385 557,055 576,720 534,305 Grande-Bretagne.. 178,255 251 ,848 113,557 164,138 676,100 Allemagne. . . . 452 DES ARTE 1,000 2 - Belgique. . . . . 1. A RE 21 ‘14 Franc .. . . . . se de 2,640 5,135 80 o Terre-Neuve. . . . ... .. . . . . . . 21 10
Total. . . .. $547,217 f590,874 $675.777 #741,959 $1,210,431
On voit que la Grande-Bretagne a fait un saut énorme de 1897 à 1898, et qu’elle est maintenant devenue le principal client du Canada.
Il y a dans ce tableau des chiffres qui surprennent. Ainsi, la France qui avait commencé à importer du Canada, en 1895, pour 2640 dollars de pulpe de bois. et l’année suivante pour 5135. a cessé tout à coup
d'en importer après cette date. La France ne fait pas assez de pulpe de bois pour ses propres besoins : elle en importe en quantité de la Suède et de la Norvège pour la fabrication de son papier. Nous trouverions aisément chez elle un marché rémunérateur, d'autant plus que par le traité de commerce passé entre elle et le Dominion, elle admet l'entrée de la pulpe canadienne au minimum du tarif, et qu’elle ne produit pas du tout de pulpe elle-même, préférant l’importer de l'étranger et ménager ses forêts.
M. Paul Duluard, de Paris, était venu, en 1805, comme représentant de plusieurs fabriques de pulpe de France, pour établir un commerce régulier de cet article entre son pays et le nôtre, à la faveur du traité de commerce qui devait être mis en vigueur cette année-là même. Mais comme il n'avait pas été donné suite à ce traité, le projet des compagnies manufacturières de France avait été ajourné à des temps plus favorables.
Voyons un peu la progression qu'a suivie l’industrie de la pulpe, dans l’espace de neuf années seulement. En 1880, la Grande-Bretagne importait 122.- 180 tonnes de pulpe de bois, évaluées à $3,361,368. Elle en tirait du Canada seulement cent tonnes, valant $2,000, et des Etats-Unis 500 tonnes valant $19.- 467. En 1897, la Grande-Bretagne importait 388,- 304 tonnes d’une valeur de $9,440,170. Dans ces chiffres, le Canada figurait pour 25,873 tonnes valant $465,258, pendant que les Etats-Unis n’en fournissaient que 7,148 tonnes, d’une valeur de $263.612.
La Suède et la Norvège fournissaient plus des trois quarts de la pulpe importée par l'Angleterre, la première 93,620 tonnes représentant une valeur de $2.- 941,087, la deuxième 293,133 tonnes évaluées à $4.- 786,235. Le Canada avait conquis la troisième place avec son exportation de près de 26,000 tonnes.
Tous les Etats de la Nouveile-Angleterre et spécialement l’Etat de New-York, qui compte le plus grand nombre de fabriques de papier, tirent leur matière première en grande partie des forèts du Canada. En effet, le dernier rapport du commerce et de la navigation donne les chiffres suivants pour l'exportation du bois à pulpe du Canada, qui se fait presque: entièrement aux Etats-Unis:
Les chiffres approximatifs seulement, sur lesquels on se base pour établir la consommation de la pulpe aux Etats-Unis, stupéfient par leur énormité et surtout par leur progression annuelle: Vingt-cinq mille journaux, dont plus de 2000 quotidiens, 1600 hebdomadaires, 2500 mensuels, tant aux Etats-Unis qu’en Canada, s’impriment sur du papier fait avec la pulpe de bois. Il faut au “ New-York World ”, pour son tirage quotidien, de 75 à 100 tonnes de papier ; il en avait consommé jusqu’à 270 pour le numéro de Noël de 1895. Or, la production de 270 tonnes de papier nécessite 230 tonnes de pulpe moulue et 50 tonnes de pulpe chimique, dans la fabrication desquelles entrent
310 tonnes ou 200,000 pieds de billots d’épinette. I] en est ainsi du ‘“ Herald,” de New-York, et du ‘* Globe ”, de Boston, qui dévorent environ 60,000 cordes d'épinette par année, ou deux cents arbres par jour. Le “ Petit Journal ” de Paris en consomme à peu près le double, soit 120,000 arbres par année, ou environ 25,000 acres de forêt. Pour l’un quelconque des grands journaux américains que nous venons de citer, la valeur du papier consommé a été de quinze cent mille dollars en deux ans.
La production du papier aux Etats-Unis est évaluée à 3,000 tonnes par jour, ou près de 1,100,000 tonnes par année. La Grande-Bretagne en reçoit plus du tiers, puis vient l'Australie qui en consomme des quantités considérables, en troisième lieu le Canada, qui prend environ un cinquième, et en dernier lieu le Mexique. Ces quatre pays prennent à peu près 75 pour cent de l’exportation totale du papier des Etats-Unis. Le développement prodigieux apporté à cette exportation, principalement dans les cinq ou six dernières années, est simplement le résultat du progrès de l’industrie de la pulpe.
D'après le “ Northeastern Lumberman ”, du 18 janvier 1896, l’industrie de la pulpe de bois sur la rivière Kennebec transforme annuellement de 45 à 50,000,000 de pieds d’épinette. De même, la compagnie de papier des chutes Niagara est obligée de porter sa capacité de production à cent tonnes par jour, ce qui équivaut, comme on l’a vu ci-dessus, à 60,000 cordes d’épinette par année. Enfin, l’on compte aux Etats-Unis plus de 1200 moulins à pulpe et à papier en pleine activité.