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Les forèts d'épinette du nord des Etats-Unis s'épuisent rapidement et déjà les Américains se préoccupent de restreindre l'exportation du bois à pulpe, de crainte de n'avoir plus. bientôt d'autre ressource que dans les forêts du Canada.
A l'exception peut-être de la Sibérie, les forêts d'épinette du Canada sont les plus vastes du monde: on les trouve partout, du Pacifique à l'Atlantique, excepté sur les prairies. L'’abattage du bois à pulpe active le déboisement de la Suède, de la Norvège et de la Russie septentrionale. La Norvège a déjà imposé un droit d'exportation, que les commerçants s’ingénient à éluder. En Allemagne et en Autriche on ménage les forêts, on ne consomme que l’excédent de la pousse annuelle. De même fait la France, dont les fabricants de papier importent le bois à pulpe et la pulpe de bois également.
On trouve aujourd’hui en Angleterre que la pulpe canadienne est décidément supérieure à celle de la Norvège et, à plus forte raison, à celle de la Suède: les fibres en sont plus fermes et plus délicates à la fois, et les prix qu’elle commande sont plus élevés.
L'Australie consomme beaucoup de papier à écrire ; elle en tire des Etats-Unis et de la Grande- Bretagne pour plus de deux millions de dollars par année.
La découverte du procédé pour traiter la pulpe de bois chimiquement a métamorphosé l’industrie du
papier et permis de faire celui-ci exclusivement avec du bois.
“Aujourd’hui la pâte ou pulpe chimique remplace presque complètement les autres fibres ainsi que les chiffons, et, avant dix ans, les usines où l’on emploiera autre chose que le bois comme matière première seront pour ainsi dire des reliques du passé, des objets de curiosité. Avec les pâtes de boïs, la fabrication est plus facile et infiniment moins coûteuse ; pour toutes les fins ordinaires le papier de bois est aussi bon, sinon préférable au papier fait avec des chiffons ou d’autres fibres semblables. Le bas prix du papier de bois force les propriétaires d'usines à adopter la pulpe pour matière première et à mettre de côté les autres fibres, sous peine de se voir déborder par le produit moins dispendieux et aussi bon des fabriques de papier de bois. La concurrence n’est pas soutenable,
C’est précisément la position des fabricants de papier de plusieurs pays d'Europe, notamment de ceux de la Grande-Bretagne, qui étaient à la tête de cette industrie, jusqu’à ces dernières années. N'ayant dans le pays ni bois ni grands pouvoirs d’eau, les propriétaires d'usines anglaises sont forcés d'employer les chiffons et l’esparto. Mais avec ces matières qui sont comparativement dispendieuses, dont la préparation entraine beaucoup de frais et de travail, il est pratiquement impossible de fabriquer les papiers communs, notamment les papiers pour imprimer les journaux, pour moins de cinq ou six centins la livre. Or, les Américains livrent le papier de bois sur le marché anglais pour trois ou quatre centins, ce qui tue l’industrie anglaise. Pour faire face à cette con-
currence, les fabricants anglais transforment leurs établissements et adoptent l'emploi des pâtes de bois, qu'ils importent pour la plus grande partie de la Scandinavie.
Mais, comme on l’a vu plus haut, dans la Scandinavie, c'est-à-dire en Suède et en Norvège, la production de la pulpe a atteint sa limite extrème; le bois commence à se faire rare et il faut, d'année en année, pénétrer plus loin dans l’intérieur pour utiliser ce qui reste. Ces frais affectent la position exceptionnelle qu’occupaient les industriels de la Scandinavie et le jour anproche rapidement où l'Angleterre devra chercher ailleurs les trois ou quatre cent mille tonnes de pulpe qu'il lui faudra pour alimenter ses usines, à mesure nu’elle les aura transformées et adaptées à l'emploi des pâtes de bois. Ce sera alors le tour du Canada, surtout de la province de Québec, le seul pays qui possède assez de bois et de pouvoirs d’eau pour suffire à cette énorme demande.” (J.-C. Langelier.)
La pulpe, en effet, est presque toute faite avec l'épinette. Or, les grandes forêts d’épinette se trouvent dans la province de Québec, au nord du Saint-Laurent, et s'étendent jusqu'à la baie de James et jusqu’à la rivière East-Main, qui est devenue la limite septentrionale de la province depuis la nouvelle accession de territoire qui a reculé ses bornes jusqu’au 53e degré de latitude nord.
L'épinette blanche ou noire et le sapin sont les essences les plus précieuses pour la fabrication de la
pulpe, tant à cause des qualités spéciales de leur fibre que de leur couleur. Ces bois comparativement tendres se laissent facilement défibrer par les meules. Le peuplier et le tremble ont aussi cette propriété : mais ils contiennent presque toujours des-nœuds et des veines noires qui gâtent la couleur du papier. Le pin ne s'emploie que dans la fabrication de la pulpe chimique. La pâte qu'il donne est bonne, mais les procédés requis pour la blanchir sont comparativement dispendieux. D'ailleurs, ce bois est d'un prix trop élevé pour entrer avantageusement comme matière première dans l’industrie du papier. Au point où en est rendu le prix du papier, il faut absolument des bois de peu de valeur aux fabricants de pulpe, et c'est pour cette raison que l’épinette et le sapin constituent les matériaux les plus avantageux, on peut même dire les plus indispensables à l'industrie de la pulpe.
À part les qualités inhérentes à la matière première elle-même et qui déterminent le choix des essences à employer, deux autres conditions sont indispensables au succès de l'industrie de la pulpe: ce sont de forts pouvoirs hydrauliques et une main-d'œuvre à bon marché. Pour mettre en marche une usine capable de produire de 25 à 30 tonnes de pulpe moulue par 24 heures, il faut une force motrice de 2,500 à 3,000 chevaux-vapeur. 1,4 production de cette force motrice au moyen de la vapeur serait d’un prix trop élevé et, en pratique, il est reconnu que la pulpe ne peut se fabriquer avantageusement que dans les endroits où l’eau peut fournir te pouvoir moteur.
Le bas prix relatif de la main-d'œuvre est aussi
une condition essentielle au succès de cette industrie qui exige un grand nombre d'ouvriers, comparativement à la valeur de l’article fabriqué.
Ces trois éléments essentiels se trouvent réunis plus que partout ailleurs dans la province de Québec, qui possède en quantité illimitée les meilleurs bois, qui a les plus grands pouvoirs d’eau et qui peut fournir une main-d'œuvre à aussi bon marché que la Suède et la Norvège; grâce aux facilités de transport qu'offrent nos belles et nombreuses rivières, le coût du bois serait aussi bas, sinon plus bas que dans la Scandinavie.
Possédant les trois conditions essentielles à une production lucrative de la pulpe, la province de Québec a encore besoin de marchés sûrs pour l’écoulement de cette production.
Le marché des Etats-Unis nous est pratiquement fermé par le tarif américain, qui frappe la pulpe d’un droit de $5.50, $6.50 et $7.00 la tonne, suivant la ‘qualité; mais nous avons libre accès à ceux de l’Angleterre, de la France, de la Belgique, qui sont immenses. |
La Grande-Bretagne et la France importent à elles ‘deux environ cinq cent mille tonnes de pulpe par année ; la Belgique, l’Espagne, l'Italie et les autres pays européens en importent près de 250,000 tonnes, ce qui fait un marché de trois quarts de million de tonnes, ét cette importation ne cesse d'augmenter tous les ans. Rien n’émpêche que nous n’éctoulions ‘nôtre pulpe concurfemment sur ces divers marchés
à la fois, et nous devons y tendre avec toute l'énergie possible, afin d'assurer le développement d’une des plus grandes industries de notre temps.
La consommation du papier, en effet, devient si énorme que l’industrie de la pulpe, bien favorisée, deviendrait plus considérable que celle du bois, qui est l’aliment principal de la province. |
Si les capitalistes et les hommes entreprenants veulent diriger leur attention de ce côté, ils s’apercevront que la province de Québec peut fabriquer sur place, sinon le papier, du moins toute la pulpe nécessaire pour les marchés des Etats-Unis, et devenir ainsi la pourvoyeuse de presque tout le papier dont l'Amérique du Nord a besoin.
Sur la rivière Batiscan seulement, une compagnie américaine fait plus de 800,000 billots d’épinette par année ; elle les transporte par le lac Champlain dans l'Etat du Maine, où ils sont convertis en pulpe.
On estime que chaque tonne de pulpe, depuis l’abattage de l'arbre jusqu’à la livraison en gare, représente en main-d'œuvre la journée de six hommes, au prix chacun de $1.25 à $2.00 par jour.
Presque tous les journaux du Canada s’impriment sur du papier fait avec la pulpe de bois. Celle-ci sert encore, dans le pays, à une foule d’usages différents : nous en donnons ci-dessous la nomenclature aussi complète que possible:
Seaux et autres récipients, charpie pour pansements, parchemin de papier, imitation de coton et de soie, boîtes de cigares, potte-cigarés, cadres, modillons, corniches et panneaux d'architecture, Fouës de
wagon, pignons, poulies, conduites de vapeur et d’eau, poteaux pour fils électriques, conduites électriques, matériaux de toiture, cercueils, canots, tapis, matelas, crayons de plomb, paille artificielle, talons et autres accessoires de chaussures, vases et ornements, meubles, fers à cheval, fuseaux et bobines, manches d’outils, boutons, manchons de bicycles, conserves de fruits, chapeaux, lettrages à enseigne, boites de pianos, tuiles, peinture protectrice pour métaux, briques de pavage, fibre chamois, substituts de la pierre à bâtir et de la planche, enduits pour planchers.
L'industrie de la pulpe et l’industrie laitière réunies suffiraient, à elles seules, pour faire de la province de Québec la plus prospère de toute la Confédération.
La valeur d'une tonne de papier est de 45 dollars, plus ou moins; celle de l’épinette qui produit cette tonne n’est que de 5 dollars; nous devrions réaliser pour nous les 40 dollars qui sont le prix de la fabrication ; mais les Américains sont là qui nous enlèvent des quantités énormes de bois à pulpe, matière première qu’ils fabriquent ensuite chez eux et pour laquelle ils ne paient pas de droits à la frontière. En 1897, ils en avaient pris pour plus de 900,000 dollars.
En 1895, l’industrie de la pulpe ne rapportait encore en Canada que la somme bien minime de $1.- 057.800, comparativement à ce qu’elle donnera quand
elle sera entrée dans une période active d’exploitation générale. Si la France n’a besoin que de 150,- 000 tonnes par année, la province de Québec pourra les lui fournir bientôt. A l'heure actuelle, les usines seules de Grand'Mère, sur le Saint-Maurice, produisent, par jour, cent tonnes de pulpe moulue ou pate mécanique, 75 tonnes de pulpe chimique, c'’està-dire, 30 tonnes de carton et 40 tonnes de papier. En supposant que le papier vaille $40.00 la tonne et le certon 25, pris aux usines, la production annuelle de cet établissement s'élèvera à $1,825,000, ou une moyenne de $4,750 par jour.
On évalue à $18.00 le coût de la production d’une tonne de pulpe chimique, dans laquelle la maind'œuvre entre pour $8.00.
Comme on le voit, seulement pour la pulpe chimique, la main-d'œuvre s’élèvera à $600 par jour ou $180,000 par année. À cela il faut ajouter le coût de la main-d'œuvre pour la coupe des billots dans le bois et leur flottaison, environ $30,000 par année, ce qui porte à $210,000 la somme qui sera payée en salaires seulement pour la pulpe chimique.
La préparation et la flottaison des billots pour la pulpe mécanique coùteront environ $35,000, et la main-d'œuvre pour la préparation de cette pulpe, au moins $75,000, ce qui fait encore $110,000 de salaires.
En mettant à $3.00 la tonne le coùt de la maind'œuvre pour la confection du papier, et à $2.00 celui de la préparation du carton, nous avons encore $138,000 de salaires par année.
Tout cela réuni forme un total de $458,000 pour
l’année, ou de $1,526 par jour, pour la main-d'œuvre ou les salaires, somme qui sera payée par un seul établissement, celui de Grand’Mere, sur le Saint-Maurice, qui a été la première grande pulperie fondée dans la province de Québec.
A l’une des dernières grandes expositions universelles on a pu voir une variété considérable d'objets fabriqués avec la pulpe. Il y avait là, réunis dans le même espace, des roues de wagon, des ustensiles de cuisine, des baquets, des voitures et même des maisons. Une roue de wagon faite de papier peut parcourir 2,200,000 milles sans éprouver aucune détérioration et est plus forte que celles faites en acier ou en fer, tout en étant de beaucoup meilleur marché.
On a même essayé, avec quelque succès, la construction de machines à vapeur en papier ; de fait, on a trouvé que la fibre de lin avec laquelle on produit les meilleurs papiers sera dans l’avenir aussi utile à l'humanité que le fer ou le bois.
Maintenant, pour continuer à nous édifier sur ce sujet, faisons en passant la comparaison entre le prix de la main-d'œuvre pour le bois scié en planches et celui du bois converti en pulpe.
Avec la quantité de billots d’épinette requise pour faire 4,000 pieds de bois de sciage, mesure de planche, on peut faire une tonne de pulpe chimique et trois tonnes de pulpe mécanique, ou assez de l’une et de l’autre espèce de pulpe pour fabriquer quatre tonnes de papier ordinaire.
La main-d'œuvre requise pour transformer ces billots en sciage, c'est-à-dire en madriers et en planches, coûterait au plus $10,00, ou $2.50 le mille pieds.
La main-d'œuvre requise pour transformer ces mêmes billots en pulpe et en papier coùterait comme suit :
Préparation de trois tonnes de pulpe méca-
nique, à $2.00 la tonne... .... … $ 6.00 Préparation d’une tonne de quibe chimique 8.00 Préparation de 4 tonnes de papier à $3.00
RIONNÉ A net mas ie us ere 12.00 En tout pour la main-d'œuvre... .... ..,.. $26.00
C'est-à-dire que la même quantité de bois donnerait $10.00 en salaires, mise en planches ou madriers, et 26.00, mise en pulpe et en papier.
En d’autres termes, la transformation du bois en pulpe et en papier nécessite le paiement de deux fois et demie plus de salaires que sa transformation en sciage, madriers et planches.
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