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D'après le “ rapport du Commissaire des T'erres,” il a été fait dans la province, durant l'exercice finissant le 30 juin 1897, 276,482,200 pieds d’épinette. À $2.50 le 1000 pieds, la transformation de- ce bois en madriers et en planches n’a rapporté en salaires que $691,205.50; la transformation du même bois en pulpe et en papier aurait donné en salaires $1,797, 134.30, ou $1,105,928.80 de plus.
De ce qui précède on peut conclure aisément que l'industrie de la pulpe en est une éminemment natio-
nale; mais ce qui contribue plus que toute autre chose à lui assurer cette qualité, c’est qu'il n’y a pas une industrie qui puisse contribuer autant qu'elle au progrès de la colonisation, en facilitant les travaux des défricheurs auxquels elle assure un gagne-pain immédiat, une subsistance plus que suffisante pour les aider dès les premiers jours, et les faire triompher des nombreuses causes de découragement qui les assaillent pendant les deux premières années de leur établissement.
En effet, pour défricher sa terre le colon est obligé d'abattre et de brüler sur place des quantités considérables d’épinettes et de sapins, de dimension trop petite pour qu'il en puisse faire du bois de sciage, mais convenant parfaitement à la fabrication de la pulpe. Dans les régions où l’on installerait des pulperies à proximité des défrichements, le colon trouverait donc à vendre tout le petit bois qui encombre son lot et à en tirer même de l'argent, au lieu de le consumer inutilement et de perdre son temps à la fois, comme il le fait aujourd’hui.
Un dernier mot. En 1890-91, il y avait dans tout le Canada 24 pulperies, avec un capital totalisé de $2,800,000. Elles employaient 1000 ouvriers et donnaient une production évaluée à un million de dollars par année, dont 200,000 pour l'exportation.
En 1898-99, d'après les rapports officiels, nous avons 35 pulperies avec un capital totalisé de $10.- 000,000 et une production quotidienne d'environ 1,200 tonnes.
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Pouvoirs hydrauliques
S1 l'on veut se faire une idée du nombre et de ‘a puissance des pouvoirs hydrauliques dont s’accompagnent la plupart des cours d'eau, grands et moyens, de la province de Québec, qu'on prenne comme exemple une région entre dix autres, que l'on consulte à cette fin le rapport très circonstancié que M. J-C. Langelier adressait récemment au ministre des T'erres, Forêts et Pêcheries, sur la force utilisable des pouvoirs moteurs que peuvent fournir les rivières de la région du Lac-St-Jean ; on y fera d'intéressantes découvertes. : |
Voici, en premier lieu, la Péribonca, que l’on peut remonter en bateau à vapeur jusqu'à une quinzaine de milles de son embouchure, c’est-à-dire jusqu’au pied des Grandes-Chutes. Précédemment, sur un parcours de cinq à six milles, la rivière s’est précipitée, par une série de cascades successives, qui, réunies, pourraient développer un pouvoir hydraulique de 300,000 chevaux-vapeur.
Pour bien comprendre ce que représente une telle force, il faut savoir qu’à la fameuse chute Niagara, celle de toutes les chutes du globe qui contient le plus fort volume d’eau, on n'utilise actuellement qu’un pouvoir de 50,000 chevaux ; il est vrai que l’on parle de créer un autre pouvoir de même force sur le côté américain, ainsi que deux de 125,000 chevaux chacun du côté du Canada, ce qui ferait en tout 350,000
chevaux. C’est là la limite extrême de ce que les chutes Niagara peuvent produire de force motrice. Il n’y a donc qu’une différence d’un septième en faveur de Niagara. Mais les chutes de Péribonka l’emportent de beaucoup pour ce qui regarde les facilités d'utilisation. A Niagara, il a fallu dépenser une somme énorme pour mettre à contribution les 50,000 chevaux qu'on utilise déjà, et il en coûtera des millions pour utiliser les 300,000 qui restent. A la Péribonka, au contraire, l’éclusage et les canaux pour amener l’eau aux usines coûteront comparativement une somme minime, sans compter qu'il y a à proximité de chaque chute des emplacements on ne peut plus favorables à l'érection de moulins et d’usines.
Sur la Mistassini, les premières chutes sont à environ 24 milles du débouché de la rivière dans le lac Saint-Jean. Il y a deux cascades à moins d’un demimille l’une de l’autre; réunies, elles peuvent fournir un pouvoir de 40,000 chevaux.
La Mistassibi, affluent considérable, vient se jeter dans la Mistassini, après une succession de cascades dont on évalue la force motrice collective à environ 75,000 chevaux-vapeur.
De même, pour porter ses eaux à la Mistassini, la rivière Aux-Rats descend par deux cascades de trente pieds et une chute de 60, que l’on suppose pouvoir produire ensemble une force motrice de 22,000 chevaux .
INDUSTRIE DE LA PULPE 201 **r*
On pourrait encore faire une évaluation approximative du pouvoir que fourniraient les rapides et les cascades de l’Assiemska, peut-être le plus puissant tributaire de la Mistassini; mais, tout en laissant de côté ce calcul, on n’en constate pas moins qu'il reste encore sur les rivières Mistassini, Au-Rat et Mistassibi, dans un circuit de moins de quinze milles, des pouvoirs d’eau dont la force collective excède celle qui est actuellement utilisée à Niagara.
La rivière Chamouchouane, que l'on considère comme le cours supérieur du Saguenay, et qui se jette dans le lac Saint-Jean, à six milles au sud de la Mistassini, peut développer une force motrice de près de 100,000 chevaux-vapeur, fournie par plusieurs cascades et surtout par la chute de la Chaudière, saut de 120 pieds de hauteur que la rivière fait à 90 kilomètres de son embouchure.
Dans ces calculs nous tenons compte uniquement de la force motrice que l’industrie pourrait tirer des grands tributaires du lac, sans y comprendre celle qu'apporteraient leurs affluents, et qui, dans certains cas, se traduirait par un appoint considérable.
La rivière Ouiatchouane a près de 100 kilomètres de longueur et parcourt une série de lacs, dont le plus grand est celui des Commissaires, qui présente un déploiement de 21 milles. A trois kilomètres de son embouchure, la rivière fait un bond énorme de 236
pieds de haut, qui offre à la fois, au touriste amateur le spectacle d'une des plus belles chutes qu'il puisse contempler, et à l'industriel une force utilisable de 33,000 chevaux pour la fabrication de ses produits.
La Métabetchouane, longue de 125 kilomètres, opère une descente de 225 pieds formée par plusieurs cascades et rapides, sur une longueur de près de quatre milles, à peu de distance de sa source.
Pour nous résumer, additionnons tous les pouvoirs moteurs que peuvent fournir les différents cours d'eau de la région du Lac-Saint-Jean uniquement, et nous obtiendrons le chiffre extraordinaire de 650,- 000 chevaux-vapeur ; c'est là une quantité qui dépasse de beaucoup celle que peuvent fournir les rivières réunies de la Suède et de la Norvège, où l'industrie de la pulpe s'alimente cependant plus que dans toute autre partie du monde
Bois — Matière première
Sur les dix-neuf millions d'acres qui constituent le territoire du Lac-Saint-Jean moins de 500,000 acres sont en culture ou en défrichements, et le reste est en forêts. ,
Ces forêts se composent pour les trois quarts d’épinette blanche, noire et rouge, bois particulièrement propre à la fabrication de la pulpe. Le dernier quart est formé de sapin, de bouleau, de cyprès et de pin,
essences convenant également à cet objet, mais à un degré moindre.
La quantité de bois à pulpe, dans la région du Lac- Saint-Jean, est pratiquement illimitée. Qu'on suppose une moyenne de cinq cordes à l'acre, on arrive à des chiffres fabuleux, qui démontrent tout simplement que cet immense territoire peut fournir une matière première à peu près inépuisable à l’industrie de la pulpe et du papier.
C'est d’après la moyenne établie ci-dessus qu'on arrive au chiffre de 41,600,000 cordes d’épinette blanche et noire pour le bassin de la Grande-Péribonka, qui embrasse une étendue de 8,320,000 acres.
Le bassin de la Mistassini, qui comprend environ 4,800,000 acres, donnerait 24,000,000 de cordes.
La contrée arrosée par la Chamouchouane renferme au moins 3,200,000 acres de forêt, dont on ti rerait 16,000,000 de cordes.
Dans les étendues drainées par les rivières Ouiatchouane, Métabetchouane et autres, il existe une égale quantité de forêts de conifères, lesquelles donneraient aussi 16,000,000 de cordes de bois à pulpe.
Résumons toutes ces données dans le tableau suivant :
Cordes de
Région Etendue bois à pulpe Péribonka., .. .. ....8,320,000 acres....…. 41,600,000 Mistassini.. .. .. .. .4,800,000 ‘ ...... 24,000,000 Chamouchouane. .. .3,200,000 ‘ ...... 16,000,000 Ouiatchouane. .. . .3,200,000 ‘“ ...... 16,000,000
19,520,000 acres....…. 97,600,000
En estimant à une corde et demie la quantité de bois requise pour faire une tonne de pulpe moulue, les 97,600,000 cordes de bois fournies par le territoire du Lac-Saint-Jean permettraient de fabriquer 65,666,666 tonnes de pulpe, ou 1,000,000 de tonnes par année pendant 65 ans, ce qui équivaut à dire que le territoire du Lac-Saint-Jean seul pourrait suffire à la production annuelle du bois nécessaire à la fabrication du papier, aux Etats-Unis, pendant 65 ans.
On a vu dans les pages qui précèdent que ce sont la Suède, la Norvège et l'Allemagne qui fournissent le plus de pâtes de bois aux autres pays du continent européen ; les pays Scandinaves, en particulier, livrent annuellement à l'exportation environ 500,000 tonnes de pulpe, à l’état brut ou sous forme de papier, après avoir satisfait aux besoins de leur consommation domestique.
Les forêts de conifères de la région du Lac-Saint- Jean excèdent en étendue celles de la Norvège, égalent à peu près celles de la Prusse et la moitié de celles de la Suède. Il est reconnu que nos bois—épinette noire et blanche — sont de qualité supérieure à ceux de la Scandinavie et de la Prusse. “* S'il faut en juger par les prix obtenus en Angleterre, disait “The Paper Maker Journal”, du 15 août 1896, les bois canadiens produisent une meilleure pulpe que ceux de Suède et de Norvège, car, en 1893, la pulpe venant dùu Canada s'est vendue, en moyenne, $24.80
la tonne, au lieu que celle venant de la Scandinavie n’a réalisé que $20.77."
Outre le bois, d’autres matériaux nécessaires à l'industrie de la pulpe abondent encore dans la région du Lac-Saint-Jean. Il en est ainsi de la chaux, indispensable à la préparation de la pulpe chimique; on la trouve en quantité considérable dans bon nombre d'endroits de la région.
D'autre part, les matériaux à bâtir sont aussi très communs. Presque partout on trouve des calcaires feldspathiques qui se fendent facilement en blocs rectangulaires, très propres à la construction. Quant à la glaise pour faire de la brique, elle existe en telle abondance qu'on ne pourrait vraiment pas dire où il n'y en a pas.
Frappés de tous ces avantages, des capitalistes montréalais ont formé une compagnie, au capital de 15,000,000 de francs, pour exploiter les forêts du territoire du Lac-Saint-Jean, et pour construire un chemin de fer électrique qui ferait le tour du lac et transporterait la matière première aux usines de Chicoutimi ou de la Grande-Baïe, communément appelée baie de Ha! Ha! Cette baie, située à la tête de la navigation du Saguenay, à marée basse, mesure huit milles de profondeur sur deux de largeur, et est, à tout prendre, l’un des ports les plus avantageux de
toute la province. Elle n'est éloigrée que d’une cinquantaine de miles de Tadoussac.
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Veut-on maintenant porter ses regards dans une autre direction, vers une partie de la province bien différente et bien éloignée de celle du Lac-Saint-Jean ? M. Holland, membre influent de la chambre de commerce de Montréal, a fait l'examen des pouvoirs hydrauliques situés dans un rayon de 45 milles d’Ottawa, provenant de la rivière de ce nom et de ses affluents. Le total se chiffre par 890,225 chevaux-vapeur, dans lesquels les petits pouvoirs de quatre ou cinq chevaux ne sont pas compris. Les grands pouvoirs se divisent comme suit : rivière Outaouais, 664; 000 ; affluents, rive gauche: Rideau, 1,300; Mississippi, 14,700; Madawaska, 20,600; Bonnechère, 3,400: affluents, rive droite: Petite-Nation, 2,000; Blanche, 2,000; Lièvre, 908,450; Petite-Blanche, 300; Quyon, 24,000 ; Gatineau, 31,675.
La construction prochaine du chemin de fer “ Le Grand-Nord ” va ouvrir la riche forêt de conifères que traverse la rivière Maskinongé, ce pittoresque cours d’eau du nord qui fait sur son cours un saut de 180 pieds de hauteur, appelé la chute Sainte Ursule, capable de produire une force motrice suffisant à faire fonctionner une cinquantaine de manufactures.
Un syndicat de riches capitalistes américains et canadiens s'est formé récemment, au capital de 300,000 dollars, pour exploiter le pouvoir hydraulique de la rivière Jacques-Cartier. (C’est la première fois, croyons-nous, que des Américains placent des capitaux dans une entreprise ayant son siège dans le district de Québec. D'autres capitalistes américains se sont mis à l'œuvre pour construire près des chutes Shawenegan un établissement industriel deux fois plus considérable que celui de Grand'Mère. Ils ont déjà commencé des travaux gigantesques pour maitriser complètement cet énorme pouvoir, l'un des plus puissants de la province. Ils devront y construire, d'ici à un temps rapproché, une grande pulperie, dont la capacité de production sera d’au moins 200 tonnes par jour, sans compter d’autres établissements industriels qui seront érigés à côté de la pulperie, et pour lesquels les travaux préliminaires seuls vont coûter près d'un million et demi àäe francs.
C'est ainsi que les Américains viennent dépenser des millions pour l’exploitation des bois de la province. D'un autre côté, dans la province d’Ontario, une puissante compagnie anglaise a acheté les pou- : voirs de la rivière Petewawa, affluent de l'Outaouais, et une immense étendue de forêt, dans le but égale-. ment de fabriquer de la pulpe.
Pius près de nous, dans la contrée qu’'arrose la rivière Sainte-Anne de Beaupré et qui renferme une
centaine de milles de pays à bois, on va bientôt voir s'élever plusieurs moulins à pulpe qu’actionneront les chutes de Saint-Féréol, ces chutes qui, au nombre de sept, tombent successivement d’une hauteur de 600 pieds, et peuvent fournir une force de plusieurs imilliers de chevaux-vapeur à tout le pays avoisinant.
‘Dans le bas du fleuve, s'écrie M. Ulric Barthe, sur la côte nord, on a découvert des rivières énormes descendant avec fracas des montagnes.
“Je ne parle pas des petits potentiels hydrauliques ; ils abondent aux portes mêmes de Québec, à l’Ange- Gardien, à Château-Richer et sur la rivière Etchemin.
‘En un mot, rien qu'avec les grands pouvoirs de plusieurs mille chevaux, aujourd’hui connus, évalués et rendus accessibles par les chemins de fer et la navigation, dans le district que j'habite, j'ai fait un calcul qui donne un total d'au moins 250,000 forces. Sait-on ce que cela représente entre les mains des ingénieurs? Cent mille chevaux utilisables pour l’industrie, et un million de lumières à incandescence. La nature a mis à côté de ces sources d'énergie d'immenses forêts de bois de pulpe, et la pulpe a un marché sans limites. Et que d’autres industries peuvent être créées dans des conditions aussi favorables ! !....”
Jusqu'à l’avènement au pouvoir, en mai 1896, du gouvernement actuel de la province de Québec, tous ces magnifiques pouvoirs hydrauliques, si nombreux
et si puissants, n'avaient guère été utilisés que par les commerçants de bois et quelques rares industriels. Mais depuis que l'électricité est entrée décidément dans l'industrie comme une force essentielle, comme un agent universel, applicable à tous les usages et destiné à opérer une multitude infinie de transformations dans la vie ordinaire, dans l'outillage et le matériel des usines, de même qu'à simplifier énormément toutes les exploitations; depuis que l’industrie de la pulpe, qui sera une des grandes industries du vingtième siècle, a pris les développements prodigieux qui ont comme éclaté dans le cours des sept ou huit années dernières, l'importance et la valeur des produits hydrauliques ont accompagné la progression générale, et le gouvernement a compris que ces pouvoirs constituaient une propriété publique dont il avait le droit et le devoir de t rer parti.
Aussi, le Commissaire des Terres, Forêts et Peécheries a-t-il résolu de vendre les chutes aux compagnies industrielles qui veulent les exploiter. Il a commencé par vendre la chute Shawenegan, au prix de 250,000 francs, à la condition expresse que les exploitants dépenseraient, en établissements et en usines, une somme de pas moins de vingt millions de francs. De même, les chutes des “ Chats ”, sur la rivière des Outaouais, ont été vendues en partie (le tiers environ), le 8 juin 1899, $16,000 ou 80,000 francs, à l'enchère publique; l’adjudicataire est obligé de dépenser 1,500,000 francs en travaux d’exploitation dans le cours des trois années qui suivront son acquisition.
Voilà de la politique nouvelle, grosse de consé-
quences fructueuses pour l'avenir, et surtout rafraichissante pour le budjet provincial, qui est encore loin d’être en proportion avec les énormes ressources du pays.
La Compagnie de Pulpe de Chicoutimi
La province de Québec possédant les plus beaux et les plus puissants pouvoirs hydrauliques de l'Amérique du Nord, on devait naturellement s’attendre à y voir s'établir les premières grandes usines pour la fabrication de cet article, désormais d’une si grande importance commerciale. Mais l'esprit public n’était pas encore préparé à une aussi rapide et profonde évolution industrielle; les capitaux canadiens, du reste, étaient notoirement insuffisants pour entrer sans crainte dans une voie nouvelle, et s'y maintenir en attendant que l'expérience et les résultats fussent acquis.
Les grandes usines à pulpe, construites en Canada depuis quelques années seulement, l’ont été par des Américains; telles celles du Sault-Sainte-Marie. de Grand’Mère, de Shawenegan, etc.
On ne s'attendait pas à ce que des capitaux de pure provenance canadienne-française, se risqueraient de bonne heure dans une exploitation qui n'avait pas encore fait ses preuves, et que l’on pouvait considérer à bon droit comme renfermant une grande somme d’inconnu.
Néanmoins la tentative a déjà été faite, il y a deux ans, par un petit groupe d'hommes ayant l'intelligence des conditions nouvelles du commerce et un instinct sûr de l'avenir. Ces quelques hommes ont mis ensemble leurs capitaux et ont résolu de tenter à eux seuls, en présence des gigantesques usines américaines et sans redouter leur concurrence, de se frayer un chemin et de conquérir une position importante dans le développement de la nouvelle industrie.
La compagnie de pulpe de Chicoutimi était dès lors fondée, et le choix était fait de Chicoutimi, petite ville de 4000 âmes et centre d'affaires de toute la région du Saguenay, pour être le siège de ses premières opérations.
La rivière Chicoutimi, à proximité de la ville, forme une chute dont l’énergie est évaluée à 25,000 chevaux. C’est sur une île, pittoresquement taillée dans le roc au beau milieu du torrent, que la compagnie de pulpe de Chicoutimi a bàäti ses usines et installé les machines les plus parfaites du genre. Elle a débuté avec un capital de 50,000 dollars, qui, bientôt insuffisant, a dû être porté au chiffre de 120,000. La langue française est la seule en usage dans tout l'établissement, pour quelques fins que ce soit. Le sceau officiel de la compagnie lui-même, figurant un castor entouré d’une guirlande de feuilles d'érable, est en français, comme pour braver le préjugé qui impose l'étiquette anglaise à tous les produits, et la langue anglaise à toutes les opérations commerciales.
Toutes les écritures, règlements, affichage, tenue de livres, se font en français, et le capital social, souscrit à Québec et à Chicoutimi, de méme que le conseil d'administration, est essentiellement canadien.
L'usine actuelle n'utilise que quatre à cinq mille forces sur les 25,000 de la chute. Un canal d'un demimille de longueur y amène les billots flottés dans le haut de la rivière. L'eau qui actionne les turbines s'engouffre dans un tuyau de 1112 pieds de diamètre. La production actuelle en pulpe est de 40 tonnes par jour; mais les fondations en maçonnerie sont faites pour recevoir trois autres machines qui sont à la veille d’être installées.
Le corps principal de l’usine mesure 180 pieds sur 60, plus une aile de 60 x 60 pieds et une autre annexe de 80 x 50 pieds. Il y a en outre un atelier pour la préparation du bois, mesurant 100 x 80 pieds, sans compter les dépendances et le pavillon détaché où sont installés les bureaux. Un atelier de réparations est aussi attaché à l'installation ; quelques-unes des machines sont construites sur les lieux: tels les presses, les “ trucks ” sur lesquels la pulpe est empilée au sortir de l’usine. A l’étage supérieur du même immeuble est l’atelier de menuiserie, d’une étendue de 100 x 40 pieds, où sont préparés les modèles ou patrons. On est en train d'agrandir l'usine principale pour y installer quatre métiers de plus.
Les fondations de cette installation considérable ont été faites il y a deux ans à peine, et l’établissement ne fonctionne que depuis un an. Il emploie 130 hommes jour et nuit. La journée des manœuvres ordinaires se paie 80 centins, environ 4 francs. Ceux
Le
qui travaillent aux meules touchent un dollar (3 francs) par jour. Quelques salaires spéciaux varient de $1.30 à $2.00 (6 fr. 50 à 10 francs).
La compagnie expédie quatre wagons pleins tous les jours. L'an prochain, elle s'attend à exporter 30,000 tonnes de pulpe. Jusqu'ici, elle a surtout expédie sa pulpe par chemin de fer. En mai et juin dernier, elle a chargé 0.000 tonnes dans le port de Québec, et 3,000 en juillet. Au printemps de 1899, elle a fait transborder 9,000 tonnes, au moyen de 180 chalands, en steamers mouillés à eau profonde dans le Saguenay, à sept milles au-dessous de la ville. Une cargaison de 4,713 tonnes, ou 37,702 balles, la plus forte qu’on ait encore vue, a été expédiée de Chicoutimi à Manchester, à bord du steamer “ Hatasu.”
La production de 1900 exigera dix steamers, et comme il n’y aurait que quelques milliers de dollars à dépenser en creusages intermittents pour permettre aux grands navires d'aborder à Chicoutimi même et de sauver ainsi des frais de transbordements répétés, il y a lieu d'espérer que le gouvernement, qui est en train d'améliorer les voies navigables, ne manquera pas cette occasion d'aider une industrie naissante de cette importance.
La compagnie a acheté douze mille cordes de bois depuis un an, ce qui représente un déboursé de 30,000 dollars pour la matière brute seulement. Elle estime ses frais annuels à 70,000 dollars. Elle dépense dans le port de seize cents à deux mille dollars pour chaque steamer. Si le chenal était creusé jus-
qu'à Chicoutimi, les frais de manutention seraient amoindris, et la production aurait bientôt triplé.
L'expédition par chemin de fer est encore plus dispendieuse; chaque wagon coûte trente dollars à la compagnie. Si elle pouvait s'exempter cette dépense, elle serait en mesure d’avoir des usines cinq fois plus grandes, de produire 200 tonnes par jour et d’employer sept à huit cents hommes. L'industrie du Lac- Saint-Jean aurait un débouché avantageux par Chicoutimi, dont elle n’est distante que de 70 milles, au lieu des 190 milles qui la séparent de Québec. On touche ainsi du doigt l'importance d'ouvrir complètement la navigation de la rivière Saguenay, qui, du reste, a à son embouchure un port naturel, accessible en toutes saisons, et où il ne gèle jamais, à cause de |. nrofondeur exceptionnelle des eaux qui le forment.
A Chicoutimi, le bois de pulpe ne revient qu'à $2.50 (12 fr. 50) la corde, et une corde de bois de 8 x 4 pieds (3 m. 50 cubes) donne une tonne de pulpe sèche. Nous parlons de l’épinette noire, qui abonde en cette contrée. Le sapin n’entre guère qu’à raison de 10 ou 12 pour cent dans la fabrication locale; il en faut une corde et un dixième pour faire une tonne de pulpe, et d’ailleurs, cet arbre contient trop de gomme. Le bois est acheté en billots. Quand il est
de trop petit diamètre, on l’écorce par simple frottement dans un tour spécial, pour qu'il ne se perde pas
trop de fibre. L'hiver, on chauffe les machines avec l'écorce.
On peut juger des succès industriels de la compagnie par le fait que la production tout entière de 1900
est vendue d'avance et que, déjà, des offres ont été faites par des fabricants de papier anglais pour toute la production de 1901.
Notre industrie de pulpe canadienne ne redoute aucune concurrence, si ce n’est celle de la Russie, qui possède beaucoup de bois et peut produire à très bon marché. Les données qui précèdent démontrent que le Canada offre des conditions d'économie exceptionnelles, et mérite d’attirer la sérieuse attention de la papeterie française.
Ajoutons que les administrateurs de la Compagnie de Pulpe de Chicoutimi ont décidé, à leur dernière réunion, d'agrandir extraordinairement leur installation et d’augmenter leur matériel au point de pouvoir produire deux cents tonnes par jour, ce qui fera de la pulperie de Chicoutimi le plus important établissement du genre dans l'Amérique anglaise.
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