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CHAPITRE XXI

LES historiens canadiens prétendent faire remonter l'idée d'une union fédérale des provinces de l'Amérique septentrionale anglaise à l'année 1808, alors que M. R. J. Uniacke proposa à la Nouvelle- Ecosse de s'unir aux autres provinces.

En 1814 le juge en chef Sewell, de Québec, soumit au duc de Kent un projet de fédération des provinces.

L'idée fut reprise par Durham en 1839, comme nous l'avons déjà fait remarquer.

En 1857 les provinces maritimes discutent sérieusement la question d'une union entre elles. M. Galt, qui n'était entré dans le dernier ministère Taché-Macdonald qu'à la condition expresse que ce proiet d'une confédération canadienne fît partie du programme du gouvernement, suggéra qu'une délégation fût envoyée à la conférence tenue en septembre

1864, à Charlottetown, par les provinces maritimes.

On adopta ce plan ; les délégués du Haut et du Bas-Canada se rendirent à Charlottetown et proposèrent à la convention d'étendre leur projet de façon à y inclure les provinces du Haut et du Bas-Canada (^).

On convint, après y avoir été autorisé par les autorités impériales, d'avoir une convention générale des délégués de toutes les provinces en octobre 1864, à Québec.

Terreneuve, la Nouvelle-Ecosse, le Nouveau Brunswick, le Haut et le Bas-Canada étaient représentés (^).

(i) Les délégués des provinces du Haut et du Bas- Canada étaient : MM. J. A. Macdonald, Geo. Brown, G.-E. Cartier, A. T. Galt, T. D. McGie, H.-L. Langevin, W. McDougaH, Alex. Campbell,

(2) Les représentants des provinces étaient au nombre de 33.

Pour le Canada : MM. Taché, G.-E. Cartier, A. T. Galt, J.-C. Chapais, T. D. M. McGee, H.-L. Langevin, J. A. Macdonald, A. Campbell, M. H, Foley, J. Buchannan, J. Simpson, J. Cockburn.

Pour la Nouvelle- Ei'.osse : Charles Tupper, W. A. Henry, J. McCully, A. G. Archibald.

Pour le Nouveau-Brunswick : S. L. Tilley, J. M. Johnson, W. H. Steeves, E. B. Chandler, Peter Mitchell, J. H. Oray, C. Fisher.

Pour l'île du Prince Edouard : J, H. Gray, E. Palmer,

Les débats furet secrets : des délibérations sortit un projet que les délégués s'engagèrent à faire adopter par leur provinces respectives.

On se sépara et les Chambres furent convoquées dans la Province du Canada, avec l'unique but de discuter le projet.

Commencée le 3 février 1865, la discussion fut close le 13 mars suivant, au milieu d'un grand déploiement d'éloquence.

La nouvelle constitution fut adoptée par une majorité de 58 voix ; sur 124 députés, trente-trois seulement votèrent contre le projet. Les lignes de parti s'étaient quelque peu effacées et un petit nombre de libéraux votèrent pour la mesure ; cependant, le parti libéral qui reconnaissait pour chefs les Dorion et J. S. jMacdonald, fit opposition.

« L'Union a fait son temps «, disaient les partisans de la nouvelle constitution ; la machine, prétendait-on, était usée, ce qui était vrai, en partie. Le régime qui allait mourir avait été témoin dans les dernières années de ministères

W. H. Pope, A. A. Macdonald, E. Whelan. G. Coles. T. H . Hasiland.

Pour Terreneuve : F. B. Carter, J. A. Shea.

Le président de la convention fut Sir E.-P. Taché.

absolument fragiles. Il fallait, à tout prix, un changement

On disait que, tant que le Canada n'aurait pas un débouché sur la mer, il serait à la merci de ses voisins, et que la nouvelle consti- "^ titution nous apporterait de grands avantages, si la Nouvelle-Ecosse consentait à faire partie de le fédération. Dans la pensée de George Brown le nouveau projet ferait du Canada la troisième puissance maritime du monde. En outre, la fameuse question de la représentation basée sur la population se trouverait réglée, les discordes nationales entre le Bas et le Haut- Cauada prendraient fin, les barrières commerciales entre les différentes provinces de l'Amérique septentrionale anglaise seraient abolies ; en un mot, le Canada deviendrait une grande / nation, capable, au besoin, de se protéger par / la force armée, et même de venir en aide à la / mère patrie.

Les adversaires de la Confédération, c'est-àdire les libéraux, se plaignaient d'abord de ce que le peuple ne fût pas appelé à se prononcer sur une mesure de cette importance, qui intéressait à un si haut point son avenir politique.

Ils prétendaient ensuite qu'il ne s'agissait

que d'une union législative déguisée, que les Canadiens-français joueraient un rôle secondaire sous ce nouveau régime organisé contre eux.

En cela les libéraux disaient vrai, et l'expé- \ rience leur a donné raison. Les constitutions ^ des différentes législatures locales n'étaient pas-^^îj soumises aux Chambres en même temps que "• ^^ le plan général. Ce fut de leur part un autre sujet de critique, ainsi que le mode de nomination des sénateurs et des gouverneurs locaux, qu'ils auraient voulu voir élus par le peuple. Du côté des adversaires du projet, M. A.-A. Dorion, prononça assurément le meilleur discours.

Il admettait la nécessité d'un changement de constitution, il avait été lui-même en faveur d'une fédération des deux provinces^du Canada, mais non pas du genre de celle qu'on proposait. Ainsi, il aurait voulu que chaque province conservât le pouvoir et l'autorité de se gouverner elle-même et de décider de toutes les questions qui la concernaient particulièrement ; le gouvernement central n'aurait eu qu'une autorité déléguée par les provinces et n'aurait légiféré que sur des matières spécialement désignées. C'est le contraire que la

nouvelle constitution édictait. M. Dorion et ses partisans, fervents admirateurs des institutions de la république voisine, désiraient une constitution canadienne calquée sur elles dans ses grandes lignes,

M. Dorion prétendait que le projet faisait des gouvernements locaux de simples conseils municipaux qui perdraient vite leur utilité, et qu'on ne tarderait pas à supprimer, parce qu'ils deviendraient des objets de luxe ; c'est alors qu'on aboutirait fatalement à l'union législative, issue prévue par ceux qui préconisaient les avantages de la nouvelle constitution. Sur le mode de nomination des sénateurs par l'exécutif, M. Dorion a des vues prophétiques :

« Combien de temps, s'écrie-t-il, fonctionnera ce système sans amener une collision entre les deux branches de la législature? Supposons le cas où la Chambre basse se composerait en grande partie de libéraux : combien de temps se soumettrait-elle à la Chambre haute, nommée par des gouvernements conservateurs qui auront profité de leur majorité temporaire pour opérer un changement comme celui qu'on projette?"

Après avoir analysé le projet, qu'il qualifie

de projet tory et conservateur, parce que la couronne se réserve tous les droits, et que « c'est là exactement ce qui distingue les tories des whigs et des libéraux," les tories favorisant le pouvoir de la couronne, les libéraux cherchant à étendre le pouvoir et l'influence du peuple. . . », M. Dorion prédit que les gouverneurs locaux seront des instruments entre les mains du pouvoir central qui les aura nommés.

« Cette Confédération, dit-il ailleurs, est le premier pas vers l'accomplissement de l'union législative. » En effet : « Qui empêchera . . . le gouvernement fédéral de faire adopter une série de résolutions comme on le fait aujourd'hui pour les résolutions qui sont devant la Chambre — sans les soumettre au peuple — demandant au gouvernement impérial de mettre de côté la forme fédérale de gouvernement, et de nous donner, pour la remplacer, une union législative ? »

« Il est évident, disait-il encore, que l'on a l'intention de former plus tard une union législative de toutes les provinces. Les gouvernements locaux . . . deviendront un tel fardeau qu'une majorité de la population anglaise

demandera au gouvernement impérial une union législative. »

Le temps et les événements ont malheureusement donné raison aux sentiments peu optimistes de M. Dorion et du parti libéral. On ne saurait se cacher qu'en se plaçant exclusivement au point de vue national, les Canadiensfrançais n'ont pas joué un rôle prédominant. Il faudrait d'ailleurs être aveugle pour ne pas voir que la nationalité française devait fatalement être noyée par l'accroissement d'influence que les provinces maritimes et celles de l'ouest amèneraient dans le gouvernement du pays. Après trente-deux ans (^) d'expérience nous savons maintenant à quoi nous en tenir sur la valeur de la nouvelle constitution au point de vue canadien-français.

Nous comprenons nos compatriotes anglais d'avoir si bien deviné leur intérêt. Comment la Province de Québec est-elle représentée à Ottawa? Nous avons 65 députés sur 213, et sur ce nombre à peine 50 sont des Canadiensfrançais.

Supposons maintenant qu'une question nationale, intéressant exclusivement les Cana-

(I) En 1S99.

diens-français, s'élève au sein du parlement fédéral, que feront nos cinquante députés contre les 163 représentants anglais? Nous savons bien que nous mettons les choses au pire, mais le fait brutal reste que nous sommes à Ottawa dans une minorité désolante. Faut-il aussi cacher que la langue française, malgré qu'elle soit reconnue comme langue officielle, ; tombe peu à peu en désuétude? Combien d'orateurs s'expriment en français à chaque session? Deux ou trois à peine, et, quand la chose arrive, la Chambre se vide aux trois/ quarts.

Pense-t-on sérieusement que cet état de choses durera indéfiniment? Devra-t-on s'étonner, lorsqu'un jour, un député anglais se lèvera de son siège pour proposer l'abolition, comme langue officielle, de la langue française ? Cette démarche, d'ailleurs, ne sera que le prélude d'autres plus dangereuses pour notre influence.

Le plan de Durham était donc bien conçu, et l'on marche encore de nos jours à son exécution. Plus nous avançons, mieux on aperçoit avec quelle finesse la trame de notre destinée politique a été tissée par nos adversaires, et, s'il est vrai, comme le dit Augustin Thierry, que <( chaque nouvelle époque donne à l'his-

toire de nouveaux points de vue et une forme particulière », nous ne pouvons, de nos jours qu'admirer le sens presque prophétique des adversaires éclairés de la Confédération»

Un pamphlétaire de talent, un homme qui a joué un rôle considérable dans la politique canadienne, M. Cauchon, prétendait que toute confédération supposait un compromis de la part des parties contractantes, les unes et les autres se faisant de mutuelles concessions. Lors de la confédération, la concession de la part du Bas-Canada fut la représentation basée sur la population, ce qui le laissait dans une inégalité manifeste. Du côté du Haut-Canada ce fut l'égalité de représentation des deux provinces au Sénat. Peut-on dire qu'une concession valait l'autre ? Quel bénéfice la province de Québec a-t-elle retiré de cette égalité de représentation au Sénat ? Dans les moments périlleux pour notre race, notre langue, notre religion, nos institutions, le Sénat nous a-t-il rendu le moindre service? Que peuvent, d'ailleurs, nos quinze ou seize sénateurs de langue française dans une Chambre de quatre-vingtun représentants ?

Et ne voit-on pas poindre à l'horizon d'autres provinces dans ce vaste Nord-Ouest peuplé

chaque année de milliers d'immigrants étrangers (^) ? Devant ce flot grandissant que deviendra la Province de Québec avec une représentation immuable de soixante-cinq députés au parlement central ?

Non, sachons le reconnaître, la confédération n'a pas été faite à l'avantage de la nationalité canadienne-française. Abstraction faite de ce point de vue, il faut admettre que le nouveau régime a contribuée faire du Canada une véritable nation. On n'a qu'à jeter un coup d'œil sur les statistiques pour constater quel accroissement rapide le Canada a pris depuis 1867 en population et en richesses de toutes sortes. Notre commerce, nos industries, nos manufacres vont grandissant chaque année ; la condition du peuple s'améliore, et l'on peut dire qu'il n'y a pas au monde un peuple plus heureux que le peuple canadien. On ne voit pas ici le spectacle répugnant d'une richesse insensée à côté de la plus affreuse misère. L'aristocratie d'argent et celle de naissance sont inconnues. Considérée sous cet aspect, la Confédération serait un bienfait, si on était sûr de lui

(i) Ceci a été écrit avant la naissance des deux nouvelles provinces de l'Albertaet de la Saskatchewan.

être redevable de cet excellent état de choses.

Le Canada est destiné à devenir une grande nation. A l'instar du peuple voisin, notre pays aura ses vicissitudes ; la guerre de sécession, prédite longtemps d'avance par ce grand idéologue qu'était Tocqueville, est un exemple qui fait réfléchir. On peut s'imaginer aisément que la lutte pour la prépondérance au Canada, dans quelques années d'ici, se fera entre l'Est et l'Ouest.

Quel qu'en soit le résultat, la crainte des Canadiens-français, crainte patriotique assurément, c'est de voir leur nationalité s'absorber et disparaître dans le grand tout Canadien^

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