LES DÉCLARATIONS
nemeiit, il faut l'admettre, ne manquait pas de force. Le système de gouvernement dit responsable, même en Angleterre, ne datait pas de bien loin, et on se rend aisément compte qu'il ne pouvait entrer dans la tête d'hommes au caractère despotique, tel que Sydenham, qu'une colonie pût jouir d'une autonomie presque complète.
Les libertés suprêmes, remarquons-le, ne se conquièrent pas d'emblée, mais plutôt par àcoups. C'est une à une, et aussi en faisant preuve de dignité, d'énergie \irile, de valeur morale, qu'on les gagne, arrachant à la fin celle qui fait prendre rang parmi les nations.
La réponse de Draper n'avait pas satisfait la Chambre. AI. Baldwin, quelques jours auparavant, s'était retiré de ce même ministère Draper dont il ne partageait plus les vues. Il releva vivement plusieurs parties de la réponse de Draper ; blâmant la composition du ministère, il désirait, en même temps, que plusieurs Canadiens-français marquants en fissent partie. Le Conseil, ajoutait-il, n'existait pas, comme l'avait dit Draper, simplement aux fins d'avoir le- droit d'être consulté ; son rôle n'était pas muet. Cela serait une plaisanterie et une violation directe du serment d'office que prête
chaque membre du conseil exécutif. De fait, la fornuile de ce serment prescrit d'aviser le gouverneur sur toutes choses et matières concernant le bien public. En sorte que, suivant lui, le Conseil était nécessairement obligé de soumettre au chef du gouvernement les mesures qui, à son avis, étaient d'intérêt public.
Un autre député, M. Boswell, demanda à M. Draper s'il avait bien compris que lui, Draper, resterait dans le ministère aussi longtemps que le gouverneur le désirerait, sans î'occuper de l'appui que pourrait lui donner DU lui refuser la majorité de la Chambre. M. Draper répondit, comme il en avait pris l'habitude, par des considérations étrangères à la question.
M. Boswell ne se découragea point ; après iiscussion quelque peu envenimée, il reprit l'attaque par cette interpellation mémorable :
<< L'honorable monsieur (Draper) veut-il dire que, s'il s'aperçoit que son ministère ne commande pas une majorité en Chambre, ce ministère devra résigner ou qu'il devra y avoir une dissolution du parlement ? »
« Oui, oui ! » répondit Draper, très pâle, et l'air affreusement ennuvé.
92 LES DÉCLARATIONvS
C'était la conquête du gouvernement responsable.
En marge de la page d'histoire rappelant cet inoubliable événement, brille le nom du représentant du peuple qui, sans secousse, sans révolution, eut le grand honneur de provoquer au Canada la reconnaissance officielle, définitive, du droit qu'a le peuple de se gouverner lui-même.
Un amendement à l'adresse, proposé par M. Neilson, fut rejeté par vingt-cinq voix de ma- | jorité ; cet amendement exprimait le regret de la Chambre que la partie la plus populaire du pays (le Bas-Canada) n'eût pas été consultée par l'Acte d'Union.
Le principe du gouvernement responsable venait donc d'être officiellement reconnu. Mais autre chose est la reconnaissance officielle d'un principe et sa mise en pratique. Bien des difficultés suivirent le triomphe définitif du système.
Quoiqu'il en soit, c'était une grande victoire que celle qui nous donnait enfin le droit de prendre part au gouvernement du pays. Il faut bien admettre que l'insurrection de 1837- 38 a contribué pour une large part à l'obtention des droits dont nous jouissons. Sans discuter l'a-
propos de cette insurrection, les esprits bien pensants sont portés à croire que l'Angleterre n'a été forcée de porter attention à nos griefs que lorsqu'elle a vu une partie de la population les armes à la main. Et ceci est vrai au point qu'un homme politique, qu'on ne peut soupçonner d'entretenir aucune sympathie pour les rebelles d'alors, a pu écrire ces lignes :
»... après plus de trente ans de glorieuses luttes parlementaires, le Bas-Canada obtenait, moyennant des sacrifices immenses, cette forme de gou\'ernement qu'il réclamait comme le droit d'un peuple intelligent et capable de régler ses propres affaires. ^Jhiergie de ses derniers actes semble avoir fait enfin ouvrir les yeux aux hommes d'Etat anglais. On lui accordera donc le gouvernement représentatif avec la responsabilité des ministres au peuple; mais pour le punir on l'unira au Haut-Canada, dont on le forcera à partager la dette d'un million et demi de louis sterlings et on lui interdira l'usage de la langue française. . . (') ».
(i) Le Canada, ses institutions, resso urées, produits^ nianufactuies, etc., par Hector-L. Lancevin (1855).