CHAPITRE PREMIER
Origine et diminulion du pouvoir des gouverneurs de provinces. — Leur nombre. — Circonscriptions de leurs gouvernements. — Caractère militaire de leurs fonctions. — Leur puissance au commencement du dix-huitième siècle. — Lesdiguières. — Politique de Richelieu et de Louis XIV à leur égard. — Gouvernements donnés à des princes. — Dynasties de gouverneurs. — Guerriers illustres. — Traitements, gratifications, présents, exactions. — Intervention des intendants. — Revenus de Villeroy à Lyon. — Décision de l'Assemblée nationale en faveur des officiers généraux gouverneurs de provinces. — Prestations de serment.
Avant de créer les intendants pour servir d'intermédiaires entre lui et les populations , le pouvoir royal avait mis à la tète de ses provinces des gouverneurs chargés de les régir en son nom. 11 était conforme aux traditions du moyen âge de confier la principale autorité à des personnages militaires. A cette époque , le droit était inhérent à la force /le baron était en même temps le juge; et la force tran-
cliait , dans le duel judiciaire , la question de droit. Le vassal , qui se croyait lésé , pouvait en appeler à ses armes du dommage que son suzerain lui avait causé. Le gouverneur, qui était le lieutenant du roi, était donc naturellement appelé à maintenir son autorité par les armes. Mais , lorsque l'unité nationale se fut accrue, lorsque l'influence des légistes eut contrebalancé le pouvoir de l'épée , lorsqu'une centralisation grandissante, où la main de l'autorité civile se faisait de plus en plus sentir, se fut imposée, les gouverneurs devinrent moins utiles en temps de paix, et dangereux en temps de troubles. Dans les guerres de religion, dans les guerres civiles du règne de Louis XIII et de la Fronde . leur rôle ne fut pas toujours celui d'auxiliaires de la monarchie; ils furent quelquefois ses adversaires. A partir de ce moment, la politique royale s'efforça de restreindre leur pouvoir sans diminuer leurs honneurs et leurs émoluments; essentiellement conservatrice des traditions, elle ne supprima pas l'institution en ellemême , mais elle en diminua considérablement les prérogatives , les fonctions et l'usage ^
Le nombre des gouvernements s'était augmenté en même temps que le royaume s'agrandissait , en même temps que la politique royale jugeait à propos de restreindre leur étendue. De deux sous François P^', ils s'élevèrent à dix-neuf sous Louis XIII, à
1. Il en fut de m<5ine dans les Pays-Bas autrichiens, à la fin du XVII^ siècle. (Poullel, Mém. sur les gouverneurs de province. Bull, de l'Académie royale de Belgique, v série, t. XXXV, p. 84.)
trente-neuf sous Louis XV *. Les plus importants , qui comprenaient les plus grandes provinces, telles que la Bretagne et la Bourgogne, ne furent jamais démembrés. Comme nous l'avons vu , leurs limites ne correspondaient pas toujours à celles des généralités , qui avaient été créées dans un but administratif et fiscal; c'est ainsi que la généralité de Soissons était partagée entre les gouvernements de l'Ile-de- France , de la Picardie et de la Champagne -. D'autres, formés d'une fraction delà province, n'avaient guère que l'étendue d'un arrondissement et portaient le nom de leur ville principale : tels étaient ceux du Boulonnais, du Havre-de-Grâce, de Saumur, deToul et de Sedan. La principauté de Monaco, gratifiée du protectorat de la France, figurait aussi dans la liste des gouvernements, et son prince souverain en était le titulaire 3.
Les premiers gouverneurs, qui portèrent parfois le titre de lieutenants du roi , de capitaines souverains, de lieutenants généraux, furent la plupart du temps des princes du sang, de puissants feudataires^. Le duc de Berry et le duc d'Anjou, fils du roi
1. Voir l'Atlas de Brlon de la Tour. Expilly (t. Ill, p. 362), ne compte que dix-sept gouverneurs généraux de provinces. Nous avons vu plus haut que les principaux gouvernements étaient au nombre de trente-deux.