‹ La province sous l'ancien régimeChapitre 139 sur 205 · Arch, nationales, II · texte numérisé non relu

Arch, nationales, II

directe sur ce service que sur celui des fermes; mais il intervenait surtout, comme nous le verrons plus tard, dans le service des ponts et chaussées, organisé d'une manière puissante, au milieu du règne de Louis XV, sous la direction de l'intendant des finances Triidaine et du premier ingénieur du roi PeiTonuet. Trente-deux ingénieurs étaient chargés des travaux publics dans chaque généralité, résidant pour la plupart au chef-lieu, sauf en Languedoc et en Lorraine '. Us n'avaient pas seulement dans leurs attributions les ponts et les chaussées; mais la plupart, architectes habiles, présidèrent avec succès, au dix-huitième siècle, à la construction d'édifices publics, tels qu'hôtels de ville, palais de justice, hôpitaux et casernes, qui furent élevés dans les villes. L'importance que prirent dans ce siècle les postes et les ponts et les chaussées était une des conséquences des progrès de la centralisation et en même temps de l'unification de la France. Les barrières intérieures, souvent justifiées par la difTérence des produits du sol entre les diverses provinces, existaient encore; mais les péages des ponts étaient rachetés, les communications devenaient plus aisées et plus promptes, et la France recevait de plus en plus l'empreinte de l'unité royale. Tous ces foiictionnaires, indépendants par leur origine comme par la possession de leur charge , devaient ressentir, depuis Richelieu et Colbert, mais sans la subir complètement, le contrôle et l'impulsion des agents les plus

1. A Lodève et à Alais, en Languedoc, à Luaéville, en Lorraine, {Alm. royal.) Voir plus loin, l. H, liv. IV.

directs du pouvoir central, les intendants. C'est vraiment ceux-ci qui exercent l'administration active, quoiqu'on aurait tort de croire qu'ils la concentrèrent tout entière dans leurs mains.

La multiplicité des fonctionnaires était excessive. Outre les 200,000 per.sonnes qui s'occupent de la collecte et de la recette des impôts directs, Necker évalue à 27,000 celles qui sont employées pour les fermes, à 23,000 celles qui sont chargées de s'opposer à la contrebande; mais il ajoute que ces employés ont en général des rétributions si minimes et des fonctions si intermittentes, qu'ils sont obligés de les réunir à d'autres occupations. Ainsi, les 2,600 contrôleurs des domaines se recrutent d'ordinaire parmi les greffiers, les baillis, les procureurs, les régisseurs. Les 4,700 buralistes des aides s'adonnent en môme temps à quelque petit commerce ^ Le cumul de petites charges de finances et de judicaturc est nécessaire pour faire vivre honorablement leurs titulaires; il les attache aussi à leur résidence, et l'amélioration de leur situation s'opère souvent pour eux, non pas par l'avancement, mais par l'acquisition ou l'obtention de nouvelles fonctions.

Ce qui distingue le plus l'ancien régime monarchique du nouveau régime démocratique en France, c'est le très petit nombre d'emplois auxquels l'État nommait directement autrefois. Tandis que de nos

1. De V administration des finances, l. I, ch. viii. Necker en conclut qu'il n'évalue qu'à 35,000 le nombre de personnes qui dévouent tout leur temps au recouvrement des impôts ou à la surveillance de la contrebande.

jours son action s'étend à toutes les branches de l'administration, jusque dans leurs ramifications les plus extrêmes, autrefois elle est restreinte et limitée t\ certaines charges. Le roi nomme les dignitaires du clergé, les officiers supérieurs et généraux de l'armée, les gouverneurs de provinces et de villes; c'est surtout sur le haut clergé et la noblesse que son autorité s'exerce directement; les cures de villes et de campagnes échappent à son choix; les grades inférieurs de l'armée , si ce n'est dans quelques corps privilégiés, dépendent de la fortune des titulaires plutôt que de la volonté du ministre. Quant aux membres du tiers état, ils échappent presque tous à ses faveurs comme à ses rigueurs; le roi nomme les premiers présidents et les intendants , mais il les choisit parmi des magistrats déjà propriétaires de leurs charges. Il ne désigne ni les officiers de justice, ni ceux de finances*, ni la plupart des officiers municipaux, ni les professeurs des collèges et les maîtres d'école. S'il procède parfois par voie d'autorité et d'exclusion , s'il augmente au dix-huitième siècle le nombre des emplois dont il se réserve le choix, comme ceux des ingénieurs des ponts et chaussées, il n'en est pas moins vrai que les places dont il dispose se comptent par milliers, tandis que

1. L'État intervenait cependant dans la nomination des fermiers généraux ; il donnait môme des bons pour les piemières places vacantes; mais il confirmait le plus souvent les fermiers des anciens baux ou choisissait les titulaires nouveaux parmi les employés supérieurs des finances. (P. Clément, A. Lemoine, M. de Silhouette... les Derniers Fermiers généraux^ p. 236, 237.)

de nos jours leur nombre se chiffre par centaines de mille.

La révolution d(3 1789 s'était pourtant faite dans le but d'affaiblir encore l'action du pouvoir central au profit de la liberté individuelle, communale et départementale. Toutes les autorités durent émaner de l'élection. La constitution de 1791 comme celle de l'an III furent surtout préoccupées de limiter les prérogatives de l'État et de fortifier celles des citoyens. Comme elles procédèrent d'après des inspirations plus théoriques que pratiques , il en résulta une réaction inévitable, qui se formula par les lois administratives du Consulat. Les gouvernements libéraux qui ont succédé aux gouvernements autoritaires se sont bien gardé de s'en dessaisir; car obligés plus que les autres encore à une lutte continuelle pour leur existence, ils ont conservé précieusement les moyens d'influence que leur donnait le droit de nommer à d'innombrables emplois. La vieille monarchie, se regardant comme étant de droit supérieur et divin, jugeait inutile à ses intérêts de conservation de s'assurer partout des auxiliaires dépendants et dévoués , parce qu'elle était assurée de la fidélité de tous ; les régimes parlementaires et démocratiques, contraints de se tenir en équilibre sur le sol instable des élections, ont besoin de trouver partout des agents subordonnés, depuis les magistrats de l'ordre judiciaire jusqu'aux instituteurs, aux facteurs ruraux et aux cantonniers.

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