ACTE PREMIER
LE COMTE
Oui, une liaison... Ce serait de son âge... Quelque amourette, même chaste et mélancolique. Tout le monde y passe, surtout les jeunes gens sérieux comme lui... Vous ne savez rien?
BERTHE
Non.
LE COMTE, se rasseyant.
Je vois que les médisances n'arrivent pas jusqu'à vous.
Les médisances...
LE COMTE
Ah! la province... les sous-préfectures... Je ne suis pas absolument un sot, n'est-ce pas? Eh ! bien, j'entends souvent, sans le vouloir des observations si aiguës, des perfidies si ingénieuses, que j'en demeure étonné et épouvanté... Tenez! le Café des Mille Colonnes... Madame, j'en suis une... possède des génies dans cet ordre d'idées... Votre mari a tort de n'y pas venir : un avocat! il pourrait y apprendre... Entre deux parties de piquet ou de dominos, on y dit des choses... profondes. Certains observateurs, chaque soir, notent... ce n'est pas une façon de parler... notent ce qui se passe dans la ville... tout, jusqu'aux faits les plus insignifiants... Sans compter les fabricants de calomnies, il y a des oracles, de véritables oracles, prédisant l'avenir. Exemple... Oh! prenons un fait sans importance... Êtes-vous allée au bal d'hier? Moi, je n'en sais rien. Y êtes-vous allée?
BERTHE
Non.
LE COMTE
Eh bien! on l'avait prédit depuis quinze jours aux Mille Colonnes, que vous n'iriez pas.
BERTHE
Je ne vais nulle part, depuis un an!
LE COMTE
Soit! Ce n'était qu'un exemple... En voulez-vous un autre? J'ignore si mon fils y était, lui, à ce bal.
11 n'y était pas.
LE COMTE
Vous en êtes sûre?
BERTHE
Je le sais. Et l'on aura également prédit son absence?
LE COMTE
Parfaitement, madame.
BERTHE, avec un rire forcé.
Trop facile à prédire ! Monsieur Maurice n'est pas du cercle !
LE COMTE, faisant r étonné.
Tiens ! Maurice n'est pas. . . (changeant de ton.) Eh bien ! voulezvous me dire si Maurice est libre?
BERTHE, suffoquée.
J'ignore...
LE COMTE
J'ai besoin de savoir, moi... (un temps.) Allons, j'interrogerai votre mari.
BERTHE
Faites...
LE COMTE
Lui, me renseignera... m'aidera au moins dans mon enquête.
B E R T H E , parlant malgré elle.
Une enquête!... Vous croyez vraiment que monsieur Maurice!... Mais il suffit de le voir; il a tantàfaire! des responsabilités! des soucis! Et puis, cela se devine tout de suite, cette chose!... On porte ça écrit sur le visage : Vous seriez le premier à savoir... Moi qui le vois journellement... (Très Tiie.) Oui! il s'tisseoit justement là où vous êtes; on cause : lui, fait la partie de Georges pendant que je couds et la soirée s'écoule... Je puis vous assurer... D'ailleurs, il me l'aurait dit... C'est impossible!
LE COMTE, se froltant les mains.
Tant mieux! tout devient facile... .Je veux le marier.
BERTHE
Le... le marier...
LE COMTE
Vous comprenez qu'il faut en finir avec cette vie d'expé- *dients : nous n'y sommes point nés... Aujourd'hui, dans notre société égalitaire et démocratique, il faut avoir le sac, comme on dit!... Riche, moi, je redeviendrais un gentilhomme, tandis qu'aujourd'hui, dans la misère, que suis-je? Oh! je vais vous le dire : presque un homme taré... Eh bien, je veux épargner à mon fils les épreuves par où j'ai passé...
BERTHE
11 les surmontera, lui.
LE COMTE
Peut-être... mais c'est un jeu dangereux... un casse-cou, que je dois lui éviter... Je lui ai trouvé un parti convenable sous tous les rapports... La jeune personne a vingt ans... jolie, élevée modestement!... Deux cent mille francs le jour du contrat, sans parler des espérances. Et une fille unique!...
Maurice finira toujours par accepter, parbleu ! Ce mariage s'impose. Ce n'est qu'une question de temps pour lui faire entendre raison... Seulement, voilà! il y a urgence. Je ne puis attendre. Et j'espère que ceux qui ont de l'influence sur lui me viendront en aide... Quand j'ai voulu lui en parler, ne m'a-t-il pas fermé la bouche, à moi... et sur un ton!... Pourtant, je dois répondre aujourd'hui... (ii maiche arec agitation.) Il le faut!... Une réponsc d'oii vont dépendre des choses... graves... très graves... Pardon, si je me promène ainsi, mais je vous ai prévenue : Je suis un peu nerveux!... Voyons, aidez-moi à le décider. C'est indispensable...
BERTHE, à part.
Ah!
LE COMTE
Parce que, voyez-vous... si par malheur... oui ! si par
malheur!... (un silence; il marche et gesticule. Tout à coup, se plantant en
face de Berihe.) Tous CCS amours de kl main gauche finissent mal, avortent platement, (se remettant à marcher, tros agité.) Quand on a passé par où j'ai passé, moi... Si seulement ce nigaudlà connaissait la vie!... Quel grand mal lui veut-on, aprè.î tout!... Deux cent mille francs comptant, même plus en sachant s'y prendre!... C'est autre chose que de vendre des phrases... Et ça lui tombe dans la poche, pour sa naissance et son titre... Tandis que par son travail... n'étant pas né d'hier, je sais ce qu'il en retourne... il aurait des cheveux
blancs avant d'arriver (un silcnce. - riante de nouveau devant Bertho.)
Tôt ou tard, ces choses-là ont une fin... Au commencement, parbleu, tout est magnifique, la passion! l'élan dans le bleu! les serments éternels!... on garde encore une certaine prudence: « Personne ne saura jamais rien!... » Puis, un beau jour, patatras! tout se découvre... Alors, bonsoir la passion! adieu la poésie... les serments... Et comme l'occasion sérieuse, inespérée, ne se représente pas, voilà une existence
gâchée. Personne ne vous tend plus la perche, a Un raté! qui n'arrivera jamais à rien... à cause des femmes... » (u regardant dans les yeux.) N'ai-je pas raisou? Votre mari serait de mon avis. Mais il faut l'être aussi, vous... et vite! parce que... Dans l'intérêt même de Maurice, mettons-nous-y tous les trois, emportons son consentement... D'ailleurs, il ne s'agit nullement d'un mariage d'amour, ce qui vaut mieux, n'estce pas? (Tri?8 ému.) Seulement, ces gens-là n'attendront pas : ils ont une arme... oui, une arme!... contre moi. Il s'agit de la fille de Roubeau, l'entrepreneur. Son père veut la voir comtesse... Un très vilain, monsieur Roubeau!... vous voyez que je ne vous cache rien... mais les pères ne salissent pas leurs enfants. Roubeau a une arme, vous dis-je... et, ce qu'il veut, il le veut terriblement. Ce matin, il est venu chez moi; avant midi, il exige une réponse. Avec lui, ça ne traîne pas : avant midi!... Encore, si je pouvais le contenter avec une promesse en l'air? Mais, pour lui, ma parole ou rien!... Une brute, quoi! Il veut que Maurice lui parle aujourd'hui... sinon... (cherchant à lui prendre les mains.) VoUS m'ai-
derez, voyons... je vous en supplie, venez à mon secours... Promettez-moi...
BERTHE, à bout de forces.
Oui! ..
LE COMTE, humble, suppliant.
Vous parlerez à Maurice?
BERTHE
Je VOUS le promets.
LE COMTE
Tout de suite? Dès qu'il sera ici?...
BERTHE
Oui!... mais... pas en votre présence.
LE COMTE
Soit! je ne lui dirai qu'un mot et m'en irai aussitôt.
BERTIIE.
Je vous laisserai d'abord seuls...
LE COMTE
Puis... à votre tour?...
BERTHE
Je tiendrai ma promesse.
LE COMTE, s' essuyant le fronl.
Il faut qu'il s'agisse d'une chose terrible, pour que je sois là à vous tourmenter... à vous supplier comme un désespéré.
(Un silence.) On vieut! (Berthe se lève brusquement.) Voilà MauricC.