‹ La Prusse et l'Autriche depuis Sadowa (volume 2)Chapitre 21 sur 21 · SI · texte numérisé non relu

SI

M. de [Metternich se plaisait à dire que l'Italie n'était qu'une expression géographique. C'est à l'empire qu'il gouvernait que ce mot pouvait s'appliquer dans toute sa rigueur. L'Autriche n'était ni un Ëtat unifié comme la France ou l'Espagne, si un État fédératif comme la Suisse ou les États- Cnis. Son nom même n'avait un sens précis qu'en tant qu^il s'appliquait à l'archiduché d'Autriche. Quand François I", déposant la couronne impériale

1. Ayant été accueilli avec une égale cordialité par les représentants des différents partis, je serais désolé de froisser de justes susceptibilités; mais je crois devoir dire nettement ce qui me parait la yérité. Un étranger est nécessairement moins bien renseigné que les habitants du pays. Le seul avantage qu'il peut avoir, c'est celui de juger avec moins de passion, et de formuler ses jugements avec plus de franchise. Cet avantage, je ne pense pas que la crainte de déplaire doive m'y faire renoncer.

élective, prit en 1804 le titre d'empereur d'Autriche , il ne constitua point par ce fait un État autrichien, car il s'engagea au contraire à respecter l'existence indépendante et les droits historiques des différents pays dont il était le souverain. Naguère encore , quand on parlait de l'Autriche, on se servait d'un mot auquel rien de réel ne correspondait , mais qui signifiait l'ensemble des nationalités distinctes réunies sous le sceptre de la maison de Habsbourg. Aucun lien organique ne les rattachait les unes aux autres. Chacune d'elles avait sa constitution à part, ses chartes, ses privilèges, ses lois. Elles ne semblaient former un tout que parce qu'elles appartenaient à la même dynastie, à peu près comme des domaines séparés , n'ayant de commun que d'être tous la propriété de la même famille qui les a acquis à des époques et à des titres divers, et qui peut les céder, les hypothéquer ou les donner en dot à son gré. L'Autriche , obstinément maintenue par ses gouvernants dans le droit ancien, doit entrer brusquement dans la pratique des principes modernes ; de là l'origine de la crise qu'elle traverse. Un pareil droit politique est tellement opposé à nos idées actuelles que, quoiqu'il s'offre à nous partout dans le passé, nous avons beaucoup de peine à nous le figurer comme une réalité contemporaine. Pourtant c'est cet ordre de choses

qu'il faut bien se représenter, si Ton veut comprendre les difficultés que rencontre la réorganisation politique de l'Autriche. Les titres que porte l'empereur suffisent pour nous avertir que, nous sommes encore en présence d'une situation qui remonte au moyen âge. Ces titres, les voici tels qu'ils figurent en tête des actes publics : « Nous, par la grâce de Dieu, empereur d'Autriche, roi apostolique de Hongrie, roi de Bohême, de Dalmatie, de Croatie, de Sktvonie, de Galicie, de Lodomérie, de Rama, de Serbie, de Roumanie et de Bulgarie, roi aussi de Lombardie, d'IUyrie et de Jésusalem; archiduc d'Autriche, archiduc de Toscane, duc de Lorraine, Salzbourg, Styrie, Carinthie et Carniole; grand prince de Transylvanie, su-* prême comte des Szeklers, margrave de Moravie, duc de Silésie, Modène, Parme, Plaisance, Guastalla, Frioul, Raguse, Zara, etc. ; comte de Habsbourg, Tyrol, Kybourg, Goritz et Gradisca ; prince de Trente et de Brixen, marquis de Lusace et d'Istrie, seigneur de Trieste, de Cattaro et de la Marche wende, etc. » Ce n'est point ici, qu'on le remarque bien, un vain étalage de titres pompeux. Tandis que le souverain qui règne sur un État unifié s'appellera roi de Prusse ou roi de France, Tempereur d'Autriche devra énumérer toutes ses possessions, car c'est en vertu d'un droit différent qu'il gouverne chacune d'elles.

La situation actuelle tient par des liens si iiitimes au passé, qu'il ne sera pas inutile de voir comment tant de pays divers, étrangers les uns aux autres par leur origine, leurs mœurs, leurs lois, leur langue, se sont trouvés réunis sous le sceptre des descendants d*un burgrave suisse. En Autriche, les souvenirs historiques sont encore des réalités vivantes : ils émeuvent les âmes ; en leur nom, on prend les armes, et ils tiennent en échec ceux qui tentent de les méconnaître. En France, un abime sépare les générations présentes de répoque antérieure à 1789. S'agitnil de réclamer un droit, jamais ce n'est l'histoire qu'on invoque , c'est la justice abstraite , l'intérêt général, le bon sens. Ici on en appelle à la nature et à la raison, là-bas à la tradition et à des chartes écrites. Rien n'est plus éloigné de nos habitudes d'esprit que les débats des grands partis nationaux en Autriche. Lisez les manifestes où la Hongrie , la Bohème, la Croatie ont exposé tour à tour leurs griefs et leurs prétentions : tous résument des procès politiques dont les pièces remontent au moyen âge, tous s'appuient sur des parchemins que recouvre la poussière de plusieurs siècles. Ce qui naguère a mis aux prises les Hongrois et les Croates, en faisant couler des flots de sang, c'est qu'ils n'ont pu s*entendre sur le sens qu'il fallait donner aux mots partes adnexx inscrits

dans de vieilles coDstitutions. Donc, puisque nous ne pouvons nous passer de Thistoire, rappelons aussi brièvement que possible comment s'est formé Tempire des Habsbourg.

Tandis que la Prusse a grandi lentement, obscurément, grâce à Tesprit d ordre des Hohenzollem, comme s'accroît l'aisance d'un propriétaire économe qui entasse écu sur écu et joint arpent à arpent, l'Autriche s'est édifiée rapidement, brillamment, comme la fortune d'un fils de grande maison qui épouse une femme riche et hérite de plusieurs oncles d'Amérique. Après avoir servi dans les armées du roi de Bohême, Rodolphe de Habsbourg était revenu habiter son château héréditaire en Argovie, et les cantons suisses venaient de lui confier le commandement de leurs milices, quand les électeurs réunis à Francfort en 1273 le proclamèrent empereur, parce qu'ils ne voulaient plus se trouver sous la main d'un prince plus fort qu'eux , comme sous les Hohenstaufen. Ainsi que l'écrivait au pape Tévêque d'Olmûtz, volunt imperatorem^ sed ptHenPiam abhorrent. A cette époque, le souverain le plus puissant de l'Europe était Ottocar, roi de Bohême, dont les États s'étendaient depuis la Baltique jusqu'à l'Adriatique. Occupant ainsi tout le centre de notre <:ontinent, il s'était aussi emparé du duché d'Autriche, qui était vacant depuis que le dernier

héritier de la maison de Bamberg avait péri à Naples sur Téchafaud de Gonradin. Rodolphe, à la tête des forces allemandes, bat les Tchèques à Marckfeld, sur la Morava ; Ottocar est tué, et en 1282 la diète d'Augsbourg délègue la possession de FAutriche, de la Styrie et de la Carniole aux deux fils de l'empereur, Albert et Rodolphe. Albert est élevé à la dignité impériale en 1298. Il essaye de soumettre les Suisses, mais il est repoussé, puis assassiné en 1303, au passage de la Reuss, par l'un de ses neveux.

Pendant un siècle, les Habsbourg n'arrivent plus à la couronne impériale ; néanmoins les possessions de la famille s'étendent sans cesse. En 1335, à la mort de Henri, duc de Garinthie, ils acquièrent ce fief important. En 1350, Rodolphe d'Autriche obtient de Marguerite Maultasch la cession du Tyrol, et une convention conclue avec Henri, duc de Goritz, lui vaut le comté de Goritz avec Gradisca. H réupit aussi atrx domaines de sa maison Flstrie et la partie de la Garniole qui ne lui appartenait pas encore. 11 se croit alors assez puissant pour prendre le titre d'archiduc, confirmé par l'empereur Frédéric HI un siècle plus tard. Trois choses encore existantes rappellent la mémoire de ce prince, bon administrateur et ami des lettres, — la cathédrale de Vienne, l'université de Vienne et le pont de Raperschwyl, sur le

lac de Zurich. Léopold, par l'occupation de Trieste, obtint accès à la mer; mais, faute de voies dé communication, les pays de Tintérieur en tirèrent peu de profit. Pendant qu'ils s'avançaient vers rOrient, les Habsbourg perdaient leurs domaines en Suisse, pays qui semblait destiné à devenir leur patrimoine héréditaire, puisqu'ils en étaient originaires et qu'ils exerçaient une sorte de protectorat sur les cantons. On sait par quels miracles de bravoure les héroïques montagnards écrasèrent à Moiçarten et à Sempach les chevaliers bardés de fer, et parvinrent à fonder ainsi au milieu de l' Europe féodale le premier État démocratique. La lutte dura près de deux siècles. Sous Sigismond, les Habsbourg perdirent tout ce qu'ils possédaient encore en Suisse, et après les défaites de Charles le Téméraire à Granson et à Morat, la fédération inspirait assez de respect pour n'avoir plus rien à craindre des princes autrichiens.

Gomme le droit de primogéniture n'existait pas dans la famille des Habsbourg, leurs provinces se divisaient et se subdivisaient, puis se réunissaient de nouveau, suivant les vicissitudes des mariages, des partages et des luttes à main armée. C'était l'anarchie féodale, dont aucune force organique ne semblait devoir faire sortir un État. Albert d'Autriche s'éleva tout à coup à une gran-

dear inattendue en réunissant sur sa tête trois couronnes électives (1412), celles de l'empire, de la Hongrie et de la Bohême. Les Turcs, victorieux à Nicopolis et à Semendria, occupant déjà les bords du Danube, on comprit la nécessité de constituer une force assez puissante pour leur résister; mais au moment où Albert s'avançait pour défendre la Hongrie, il mourut, laissant un fils posthume, Ladislas, proclamé roi de Hongrie à sa naissance et roi de Bohême en 1454. Après lui, une autre branche, celle des Habsbourg de Styrie, arriva au trône impérial avec Frédéric. C'est de la mère de ce prince, Cimburgis, fille du duc Ziemovitz de Masovie, que l'Autriche a hérité cette lèvre înfé~ rieure proéminente qui, transmise de génération en génération, distingue encore tous ses représentants. Cette princesse polonaise était d*une force prodigieuse ; elle enfonçait à coups de poing, dit la tradition, des clous dans les murs, et son mari, le duc Ernest, tué à Sempach, était tellement fort aussi qu'on l'avait nommé le duc de fer.

Le titre d'empereur n'apportait à Frédéric aucune puissance réelle. Quand il alla se faire couronner à Rome par le pape Nicolas V, il y arriva presque nu, dépouillé de tout par une bande de voleurs. Avec la couronne impériale, il y reçut aussi celle de Lombardie ; mais il se garda bien de passer par Milan, dont François Sforza ne

Taurait point laissé sortir. La Bohème et la Hon* grie lui échappèrent : Tune élit Podiébrad, Tautre Mathias Gorvin. Il ne disposait même pas d'assez de forces pour conserver l'archiduçhé d'Autriche, qu'U. se vit contraint de partager avec son frère et un cousin. Il nous est bien difficile de nous représenter cette situation d'un empereur sans États , sans troupes , sans argent , sans autorité cfifective. Aujourd'hui il n'y a peut-être que celle du mikado, au Japon, qui puisse nous en donner une idée. C'est du mariage de l'archiduc Maximilien, fils de l'empereur Frédéric, avec Marguerite, l'unique héritière des ducs de Bourgogne, que datent la grandeur de la maison d'Autriche et sa longue rivalité avec la France. Le roi de Hongrie, Mathias Corvin, fit à ce sujet ce distique fameux :

Bell a gérant alii; tu, felix Austria, nube Nam quae Mars aliis dat tibi régna Venus.

Pour mieux prouver sans doute que Mars ne favorisait pas l'Autriche, Corvin chassa Frédéric de Vienne et s y établit. Le pauvre empereur, sans asile, errant de couvent en couvent, sans que personne prit garde à son infortune, mourut en 1493 après cinquante-trois année de règne.

Son fils et successeur Maximilien joua égale* ment le rôle de chevalier errant, mais avec infiniment plus d'éclat. C'était un grand chasseur de

chamois, et le Tyrol chante encore ses exploits. Sa force, son adresse dans les tournois étaient renommées par toute l'Europe. Un gentilhomme français, Claude de Battre^ s'étant rendu à Worms pour défier les plus vaillants champions de TAUemagne, l'empereur ne dédaigna pas de se mesurer avec lui en champ clos, et il le renversa dans Tarène. Quel contraste entre les titres pompeux dont Maximilien est revêtu et sa puissance réelle 1 Quand il arrive à Gand pour épouser Marguerite, la riche tiéritière de Bourgogne doit commencer par donner à son futur les vêtements de noces. Comme il voulait introduire en Flandre des soldats allemands, contrairement aux privilèges des communes, les Brugeois le retinrent prisonnier dans une maison qui subsiste encore, jusqu'à ce qu'il promit de retirer les troupes étrangères. Plus tard il guerroya contre la France, mais en servant comme volontaire dans l'armée anglaise avec une solde de cent écus par jour. Prodigue, remuant, romanesque, mêlé à toutes les grandes affaires de son temps, il se précipite sans cesse d'une extrémité à l'autre de l'Europe sans arriver à aucun résultat, parce qu'il poursuit sans suite et sans moyens d'action la chimère de l'empire universel. Il bat les Français à Guinegate et les Turcs dans la Carniole ; mais il né parvient pas à arrêter les progrès du croissant, et il ne peut arracher

la Bourgogne à la France. Battu en huit combats par les Suisses, il est obligé de signer la paix; vaincu par les Vénitiens que commandait TAlviane, il perd l'Istrie et le Frioul; enfin, pour mettre quelques écus dans sa bourse toujours vide, il consent à épouser la nièce de Ludovic le More, l'empoisonneur, qui lui donne une dot de 500 000 florins. Malgré ses défauts, son nom est resté populaire en Allemagne, parce qu'il est le dernier représentant de sa maison qui ait eu les qualités de la race germanique. Ses descendants sont plutôt des Espagnols fanatiques ou fantasques, gâtés par l'éducation et l'étiquette castillanes.

Gharles-Quint , son petit-fils, héritier par sa mère de l'Espagne et de TAmérique, et par son père des splendides provinces des Pays-Bas, abandonne sans regret à son frère Ferdinand les fiefs allemands qui appartenaient alors à sa famille, c'est-à-dire, outre Tarchiduché d'Autriche, le Tyrol, la Styrie, la Carinthie, la Carniole et ses dépendances, et les possessions situées en Alsace et en Souabe. C'était un bien petit territoire en comparaison de ses immenses États, sur lesquels jamais ne se couchait le soleil. Bientôt l'élection, apportant à Ferdinand les couronnes de Bohême et de Hongrie, vint constituer cette puissance que nous connaissons maintenant sous le nom

d'Autriche. Maximilien n fut, comme son père, j»*oclamé roi de Hoirie à Presbourg, roi de Bohème à Prague et empereur. Ces trois couromies devenaient héréditaires dans la maison d'Autriche sans cesser, en principe, d'être électives. Son fils, Rodolphe II, établit la primogéniture dans Tarchiduché d'Autriche, qui avait été presque toujours subdivisé. Après Mathias, son cousin Ferdinand II monta sur le trône, et avec lui s'ouvrit l'ère des persécutions sanglantes. Jusqu'alors les princes autrichiens, mieux inspirés que Charles- Quint, avaient pratiqué la tolérance en matière de religion. « Ce n'est pas, disait Maximilien U, en rougissant les autels de sang hérétique qu'on honore le père commun des hommes. > Ëlevé par les jésuites d'Ingolstadt sous les yeux du Danatîque Guillaume de Bavière, pénétré des maximes de Philippe II d'Espagne, Ferdinand s'était promis d'extirper de ses domaines le protestantisme, qui y avait fait de grands progrès. Ce fut une faute qui décida de l'avenir de la maison d'Autriche en Allemagne. Non-seulement Ferdinand ruina ses Ëtats , qui perdirent dans des luttes atroces plus de la moitié de leur population, mais, à la suite de la guerre de Trente ans, tout le nord lui échappa, prêt i constituer un grand État réformé, rival de l'Autriche. Si au lieu de vouloir imposer par le fer et le feu à la race germanique, toute pénétrée du

sentiment de l'individualisme et de la liberté , le joug de Forthodoxie ultramontaine et de Tabsolutisme espagnol, il avait adoplé les idées nouvelles, et s'était placé franchement à la tête du mouvement émancipateur jailli du cœur de l'Allemagne, l'empire, depuis les rives de l'Adriatique jusqu'à celles de la mer du Nord, lui eût appartenu. Toujours on a vu ceux qui s'attachent au progrès grandir et triompher, et ceux qui s'obstinent à défendre les institutions du passé, malgré un succès apparent, s'affaiblir et tomber avec elles.

Léopold, que l'on a appelé le grand, parce qu'il tenta d'imiter Louis XIV, organisa le despotisme, dont son père avait jeté les bases. Nous avons peine à comprendre comment les princes qui ont précédé Ferdinand II, l'empereur Maximilien, par exemple, qui possédait le riche héritage des ducs de Bourgogne, se trouvaient si complètement dépourvus de toute puissance effective. C'est que le souverain manquait d'organes pour imposer ses volontés. Il n'existait rien de semblable au pouvoir central actuel avec sa légion de fonctionnaires répandue sur toute la surface du pays. Les villes, à l'abri de leurs privilèges et de leurs murailles, les seigneurs féodaux, fiers de leur indépendance» ne payaient des subsides que quand ils le jugeaient convenable. L'autorité royale rencontrait de ton-

tes parts des limites qu'elle s'était en vain efforcée de renverser. La centralisation administrative, édifiée par la royauté en France avec un grand esprit de suite, était déjà ébauchée à la mort de Louis XL Elle ne s'établit en Autriche qu'au dix-septième siècle, après que Ferdinand II eut chassé et exterminé les hérétiques et enlevé à la Bohême son autonomie.

Léopold, appuyé sur une armée permanente de T4 000 hommes, essaya de transformer F Autriche en un État unitaire comme la France : il créa une police régulière, fit régner l'ordre, réforma les abus et publia un code civil. L'idéal qu'il poursuivait était celui qu'on voyait si complètement réalisé en Espagne : uniformité, régularité en toutes choses, le pouvoir du souverain absolu et sans contrôle, nulle dissidence en matière de foi, l'initiative individuelle remplacée par l'obéissance passive, les citoyens dépouillés de toute action sur la marche des affaires , la liberté traquée , punie comme un délit non moins que Thérésie, l'ordre enfin, mais l'ordre à la façon d'un couvent ou d'une caserne. Léopold ne réussit pas aussi complètement que Louis XIV. Il ne put venir à bout de vaincre les Hongrois , qui , grâce à une indomptable énergie qu'un siècle de luttes ne découragea point, conservèrent leur antique constitution et leurs libertés. Dès lors s'ébaucha ce

dudismç qu'une convention récente vient d'établir en Autriche : d'un côté, les pays de la couronne de saint Etienne formant une espèce de république féodale; de l'autre, les États héréditaires gouvernés despotiquement par le souverain. Le travail d'unification par lequel les Bourbons formèrent la nationalité française des éléments les plus divers , les Habsbourg n'arrivèrent point à l'accomplir dans leurs États. Pour y parvenir, il aurait fallu assurer pendant très-longtemps à l'une des races une prédominance complète. C'est à la race allemande que ce rôle aurait dû revenir, puisque c'était celle de la dynastie et de ses principaux fonctionnaires. Pour différents motifs, la germanisation échoua : d'abord les Allemands n'étant pas assez nombreux, la Hongrie et ses partes adnexx leur demeurèrent fermées ; puis la race slave , vaincue avec les hussistes , conserva obscurément, presque à Tinsu d'elle-même, mai» obstinément, sa langue, ses traditions, son génie propre; enfin la dynastie représentait, non le sentiment et les principes germaniques, mais les idées de l'unité latine empruntées au midi et peu applicables à des populations qui avaient joui jusqu'au dix-septième siècle d'une grande liberté et d'un développement individuel. C'est ainsi que les trois grandes nationalités de l'Autriche actuelle , Allemands , Magyares et Slaves , restèrent

unies par un lien nominal, mais sans se fusionner, et que le problème de la constitution d'un État moderne viable, résolu ailleurs à la sortie du moyen âge, ne Test pas encore maintenant dans Tempire danubien.

Après Léopold, Joseph I*', monarque intelligent, brave, tolérant, donna à ses États quelques années de prospérité et y ajouta le duché de Mantoue. Sous Charles YI, de 1713 à 1735, des accroissements considérables semblèrent porter la maison d'Autriche à un degré de puissance qu'elle n'avait pas encore atteint. La descendance de Charles-Quint s'étant éteinte , l'Autriche obtint , à la suite des guerres de la succession d'Espagne, les provinces belgiques, Naples, Milan, la Sardaigne, Parme, Plaisance, la Sicile, et elle arracha aux Turcs la Servie et la Bosnie ; mais il né suffisait pas de réunir sous un même sceptre de vastes possessions, il fallait les attacher les unes aux autres par un lien solide. Ce fut la constante pensée des Habsbourg depuis Charles-Quint. Le testament de Ferdinand II, de 1621, et le codicile de 1635 avaient établi l'indivisibilité des États autrichiens et la succession par ordre de primogéniture. Charles VI n'ayant pour héritière qu'une fille, Marie-Thérèse, il fallait lui assurer la transmission de toutes ses couronnes. Tel fut le but de cet acte fameux, la Pragmatique sanctioo, que

Tempereur parvint à faire ratifier successivement par les diètes de ses différents États et par tous les gouvernements étrangers, y compris la France et la Prusse. Cet acte est encore aujourd'hui le fondement sur lequel repose cet édifice du moyen âge , composé de tant de matériaux disparates, que nous appelons Tempire autrichien.

A peine Charles VI avait-il fermé les yeux, que, violant les traités récents, la France, la Bavière, le roi de Pologne et Frédéric II se jetèrent sur ses États pour les arracher à sa fille et se les partager. La dissolution de TAutriche semblait inévitable : on sait comment le dévouement des Hongrois prévint la catastrophe. Marie-Thérèse ne perdit que la Silésie, cédée à la Prusse grandissante. Malgré ses remords, elle accepta plus tard la Galicie, dans le premier partage de la Pologne.

Joseph II , à son tour, s'efforça de constituer Tunité de ses vastes domaines. Sentant sa faiblesse au milieu des autres nations , plus centralisées, il voulait construire de toutes pièces un État moderne, sans tenir compte des anciens privilèges de ses divers pays, qu'il considérait comme vieillis et nuisibles à Tintérêt général. Joseph II est un des meilleurs monarques qui aient paru sur le trône. Aucun juge impartial ne contestera la vérité de ces belles paroles qu'il adressait à Dieu avant de mourir : « oui, toutes mes entreh

308 L*AUTRIGHE

prises n'ont eu d'autre but que Tavantage et le bien des sujets que tu m'avais confiés. » Imbu, comme Frédéric II , des idées de réforme que les philosophes anglais et français avaient rendues si populaires au dix-huitième siècle, il voulait, comme lui, la tolérance, l'égalité devant la loi, la suppression de tous les anciens abus , l'abolition du servage , de la torture, l'amélioration de la condition du peuple; seulement, en se dévouant à leur bonheur, il aimait les hommes, que le roi de Prusse méprisait. Dur pour luimême, plein de bonté pour les autres, il ne sut jamais rien refuser aux malheureux, ni rien accorder à ses plaisirs. D'une intelligence supérieure, travailleur infatigable , il tenta de résoudre les deux questions qui aujourd'hui encore menacent le repos de l'Autriche , celle des rapports de l'État et de l'Église, et celle de Torganisation politique de l'empire. Malgré ses brillantes qualités, il ne réussit à rien, et mourut de douleur d'avoir échoué. L'impatience de bien faire le perdit : il manquait de ce sens pratique qui fait mesurer exactement les moyens au but. Gonmie le disait Frédéric II, il voulait avancer le pied droit quand le pied gauche n'était pas encore posé à terre. Il aspirait à imiter ces législateurs antiques qui, comme Minos ou Numa , instituent une nation ; il ne savait pas que les peuples modernes

ne supportent que les lois qu'ils se donnent à eux mêmes. Tout pour le peuple était sa devise; tout par le peuple est celle des temps démocratiques. Il laissa les Pays-Bas soulevés et la Hongrie à demi insurgée. Il avait refusé de se faire couronner à Presbourg pour ne pas jurer de respecter les libertés hongroises, qu'il jugeait incompatibles avec une bonne administration et avec la puissance de TÉtat; mais il fut obligé de céder, et la veille de sa mort H mettait à néant toutes les mesures qu'il avait imposées à la Hongrie. Le problème de l'organisation politique de l'État autrichien restait donc à résoudre.

Quand les victoires de Napoléon eurent jeté bas l'édifice vermoulu de l'empire germanique, François P', par des lettres patentes du 1" août 1804, créa le nom nouveau d'empire d'Autriche ; il déclara en même temps que ses royaumes et pays héréditaires conserveraient leurs constitutions, titres et privilèges , et que le couronnement des souverains comme rois de Hongrie et de Bohême aurait lieu dans les mêmes formes que par le passé. L'autonomie, l'existence individuelle de chaque pays, étant ainsi conservées et le droit historique respecté , aucun lien nouveau ne vint fondre en un tout organique les nationalités distinctes que contenait le nouvel empire. C'est en qualité de propriétaire que François I" abandonna

à Napoléon les diverses contrées que lui arrachait la victoire , et c'est encore en la même qualité, exactement conmie aux siècles passés , que Fempereur François-Joseph h cédé à Napoléon III la Lombardie et la Vénitie, sans consulter le peuple autrichien sur un démembrement territorial qui^ d'après les principes modernes , ne peut se faire que du consentement de la nation.

Pendant les années de paix de 1815 à 1848, le travail d'unification et de consolidation de l'empire aurait pu s'accomplir lentement et sûrement, non par la main du pouvoir, qui irrite les préjugés et les antipathies de race dès qu elle y touche, mais par le progrès naturel de la civilisation et par cette diffusion des lumières et cette communauté chaque jour plus intime des intérêts qui , dans toute l'Europe , portent même les nations les plus hostiles jadis à s'unir par des liens de plus en plus étroits. Malheureusement le prince de Metternich employa toutes les forces de rÉtat et toutes les adresses d'une politique très-raffinée à enrayer le mouvement qu'il aurait dû favoriser. Il croyait que l'introduction des principes modernes, tels que la souveraineté du peuple, le régime parlementaire, la liberté de la presse, aurait pour effet inévitable d'amener la dissolution de l'empire , gui ne pouvait subsister que sur la base du pouvoir absolu. Cette convie-

tion ne doit pas nous surprendre, car elle est encore partagée par beaucoup d'Autrichiens des plus dévoués à leur pays. Afin d'arrêter l'invasion des idées révolutionnaires, les frontières étaient gardées par un cordon sanitaire pour qui le livre et le journal étaient des fléaux pires que la peste ou le choléra. Toutes les publications à l'intérieur étaient soumises à la double censure de l'Église et de la police. La presse était considérée comme l'ennemi naturel de l'État, et, ne pouvant supprimer la perfide invention de Gutenberg, on s'efforçait de la rendre aussi inoffensive que possible. Les journaux, — et il n'y en avait guère , — rendus muets par la crainte de la prison et manquant par suite de lecteurs , ne contenaient que les actes officiels et le récit des fêtes de la cour. Dans ce silence universel,' nul lien entre les esprits, nulle communauté de sentiments ne pouvaient s'établir. Personne ne pensait aux intérêts généraux, attendu que s'occuper de politique était un délit, même un crime de lèse-majesté. Chacun, renfermé dans le cercle de l'intérêt individuel, se livrait uniquement à la poursuite de la fortune et du plaisir. Le pouvoir était débonnaire; on vantait même «les douceurs de ce régime patriarcal, et en effet, sauf pour les vertus civiques et les recherches de la science , il était d'une tolérance parfaite. Le vice élégant était

très-bien vu et même encouragé. La bourgeoisie et le peuple ne manquaient pas de suivre Texemple : on ne s'amusait nulle part plus qu'à Vienne. Les voyageurs parlaient de cette nouvelle Cythère comme Bougain ville le fait de Tahiti*, et le nombre des enfants naturels était près de dépasser celui des légitimes. Pour que les diverses nationalités ne parvinssent point à s'entendre dans un commun besoin d'émancipation, on les tenait isolées ( on excitait leurs défiances , leurs haines réciproques, et au moyen des unes on opprimait les autres. L'unité apparente s'établissait. Au fond couvaient ces animosités de race qui ont éclaté depuis et qui font le désespoir des ministres d'aujourd'hui.

L'Autriche, ainsi ramenée au moyen âge, privée de tout développement intellectuel, de tout éclat littéraire, perdait son prestige aux yeux de l'Allemagne et préparait sa propre déchéance. C'est la Chine de l'Europe, disait Borne, résumant en un mot le jugement de ses compatriot-es.

1. Les contemporains vous racontent encore à Toreille ce qui se passait aux bals des > adamites » que présidait Kutschera, le personnage le plus important de la cour, dans un costume qui dispense de toute description. Pour saisir la physionomie de cette époque, on peut lire V Histoire du dix-neuvième siècle^ par Gervinus, Studies in European politics, par M. Grant Duff, et un ViYTe anonyme qui fit grande sensation quand il parut ea 18&6, OEsterreich und dessen Zukunft {V Autriche et son avenir).

La puissance qui régnait à Vienne, ce n'était ni la bourgeoisie, exclue de toute participation aux affaires publiques, ni la noblesse, qui, ne pouvant remplir le rôle utile de Taristocratie anglaise, son idéal, s'amusait, jouait et s'endettait, ni même l'empereur, qui s'acquittait, avec la conscience d'un homme honnête et bon, de ses fonctions de monarque asiatique; c'était la bureaucratie, ce pouvoir invisible qui, s'il n'est pas contrôlé par la libre expression de l'opinion publique, étouffe toute vie, toute spontanéité sous le niveau de plomb de la routine. Deux maximes résument la politique de ce que l'on a appelé le système — comme cette politique est celle du moyen âge, ces maximes sont en latin : — sinere res vadere ut vadunt, c'est-à-dire la haine du progrès, l'inertie préméditée, l'immobilisme voulu, et dîvide ut im" pères, diviser pour régner, comme solution de la question des nationalités.

On ne peut assez détester le despotisme quand on songe que c'est lui qui, en retenant les peuples de l'Autriche dans l'ignorance et l'oppression, les a empêchés de s'élever à ce degré de lumière et de raison où ils verraient que leur intérêt est de s'unir et de s'entendre en se faisant des concessions réciproques.

On vante parfois un bon despote ; c'est une funeste erreur. Pour les peuples devenus majeurs,

le despotisme est toujours un mal. n semble garantir l'ordre, la paix, et les intérêts alarmés le bénissent. Il ne fait que comprimer les tendances qu'on redoute, et en les refoulant il les aigrit, il en rend l'explosion ultérieure mille fois plus redoutable. Il déshabitue l'individu d'agir par luimême, de compter sur les autres pour une action commune ; il le rend inerte, timide, prêt, au lendemain de la moindre secousse, à invoquer la protection de FÉtat, et il tue ainsi la force de résistance nécessaire à la société pour traverser les crises où son existence est en jeu. Le despotisme engendre la corruption des mœurs, comme Teau stagnante produit la boue; il étouffe tout esprit de critique, et cependant, comme le remarque M. Mill, ce n'est que par la critique que les nations progressent. C'est faute de cet esprit que les peuples de rOrient, les Assyriens, les Égyptiens, les Chinois, sont restés stationnaires. Les Grecs et les Juifs ont sauvé l'humanité, parce que l'esprit critique était représenté chez les uns par les philosophes, chez les autres par les prophètes, qui ont jeté dans le monde occidental l'idée révolutionnaire de l'égalité des hommes et de l'émancipation des pauvres. Toute nation qui interdira la critique au sujet des choses qui l'intéressent le plus, — sa religion, son gouvernement, ses lois, — ne pourra, au bout d'un certain temps, échap-

per à la décadence, quels que soient les avantages exceptionnels dont la nature Tait favorisée. Je n'en connais pas de preuve plus manifeste que l'exemple de TAutriQbe, assiégée aujourd'hui par toutes les difficultés que le despotisme paternel de Metternich a accumulées pendant un règne toujours heureux de quarante ans.

Si les États autrichiens avaient été situés dans une île, sans communication avec le reste de l'univers, le système de Metternich aurait peut-être réussi ; mais le moment devait venir où les idées modernes, longtemps exclues, pénétreraient enfin dans l'empire. Elles commencèrent à l'agiter dès 1846; puis la révolution de Février, ébranlant les trônes et soulevant les peuples, appela aux armes toutes les animosités, aigries par la compression et avides de représailles. L'Autriche était incapable de résister à un pareil choc. Elle tomba dans le chaos. Allemands, Italiens, Tchèques, Croates, Roumains, Serbes, Hongrois se ruèrent les uns sur les autres, et cette guerre de races, la plus épouvantable de toutes parce qu'elle aboutit à 'l'extermination, semblait conduire l'empire des Habsbourg à une invitable dissolution. Nul n'a oublié avec quelle habileté le prince de Schwarzenberg profita de la haine même de ces nationalités pour les vaincre les unes par les autres et pour restaurer le pouvoir absolu.

Nous venons de voir comment s'est formé l'empire autrichien et les circonstances diverses qui ont empêché les différents pays dont il se compose de se fusionner en un État homogène et unifié. Pour qu'on puisse comprendre la constitution actuelle, il faut rappeler encore les nombreuses tentatives faites depuis 1848 pour trouver une organisation politique qui permît à TAutriche d'exister comme grande puissance. Ces tentatives peuvent se ramener à trois systèmes qui ont chacun pour partisans très-exclusifs Tune des trois^grandes races qui peuplent l'empire : le centralisme^ que préconisent les Allemands, le fédéralisme, que réclament les Slaves, et le dualisme^ que veulent les Hongrois.

Les centralistes viseraient à organiser l'empire sur le modèle de l'Angleterre. Malgré Tépithète qui les caractérise, ils se défendent avec énergie de rien admettre qui ressemble à la centralisation française. Pour tout ce qui est d'intérêt local, ils accordent aux communes et aux provinces les plus larges attributions ; mais d'autre part ils demandent que tout ce qui est d'intérêt général soit réglé par un parlement unique, investi de toua les pouvoirs constitutionnels, et dont les déci-

sions fassent loi dans l'empire entier, qu'il représenterait. C'est le seul moyen, affirment-ils, de conserver à l'Autriche le rang qu'elle a occupé jusqu'à présent et d'empêcher sa dissolution dans l'avenir. Ce système n'a rien qui ne s'oit conforme aux exigences de la liberté et du progrès, et il est facile de deviner que l'empereur et ses ministres ont essayé par tous les moyens de le faire prévaloir, attendu qu'il donnerait à l'Autriche la cohésion et la force qui lui manquent. C'est à coup sûr l'organisation la plus simple et celle en faveur de laquelle se prononceraient la plupart des étrangers; mais ce parlement unique se réunirait à Vienne, ville allemande, la langue des débats serait l'allemand, les fonctionnaires représentant le pouvoir seraient Allemands ou imbus de l'esprit allemand; il en résulterait une prééminence pour l'élément germanique. Or c'est ce que ne veulent à aucun prix ni les Slaves, ni les Hongrois, parce qu'ils ne prétendent pas, disent-ils, se laisser germaniser.

Les fédéralistes respectent l'existence autonome des différents pays qui constituent l'empire. Chacun de ces pays ou groupes de pays aurait sa diète et son gouvernement, qui régleraient toutes les matières, sauf celles en très-petit nombre, — armée, finances, relations extérieures, — qui sont incontestablement d'intérêt commun, et dont la

décision serait réservée à un parlement national représentant tout Tempire. Ce système diffère du précédent en ce qu'il réduit autant que possible les attributions du pouvoir central, et qu'il anéantit ainsi Tinfluence des Allemands et de la bureaucratie viennoise. Appliqué, il transformerait F Autriche en une confédération comme la Suisse, sauf que le pouvoir exécutif se trouverait aux mains d'un empereur héréditaire, dont Fassentiment constitutionnel serait indispensable aux lois votées par les différents États confédérés. Les Tchèques, les Croates, les Slovènes, tous les Slaves, même les Polonais, sont partisans de ce système, parce qu'étant les plus nombreux ils espéreraient pouvoir exercer dans les diètes provinciales une influence proportionnée à leur nombre. C'est aussi la solution en faveur de laquelle ont penché les écrivains qui, en France, se sont occupés de cette question, comme MM. Saint-René Taillandier, Cyprien Robert, Éraile de Langsdorff. On est très-étonné de trouver dans le même camp ceux que l'on appelle « les féodaux, » à la tête desquels se trouve l'un des hommes les plus en vue de l'Autriche, le comte Léo Thun*. Ils récla-

1. Ceux qui veulent connaître les idées des fédéralistes peuvent lire un remarquable discours du comte Thun publié sous le titre de Die staatsrechtliçhe Zweispaltung Œsterreichs, pour la nuance féodale, — le discours de M. Rieger publié en fran-

ment énergîquement le fédéralisme parce qu'ils redoutent le parlement central, où dominent les savants, les professeurs et les bourgeois, tous également infectés d'idées révolutionnaires, et qu'ils s'imaginent que dans les diètes provinciales l'influence du clergé, de la haute noblesse et des grands propriétaires l'emporterait. Ce système a pour adversaires d'abord les Allemands, qui sont convaincus qu'en donnant la prédominance aux Slaves il conduirait à la dislocation de l'empire et au triomphe du panslavisme, ensuite l'empereur et ceux qui tiennent avant tout au principe monarchique, parce que cette organisation nouvelle réduirait, pensent-ils, à presque rien l'autorité du souverain et aboutirait à l'établissement d'une république fédérative sous le nom d'empire, enfin les Hongrois, qui ne veulent pas être rangés sur la même ligne que les autres États confédérés, et qui ne consentent point à ce qu'une assemblée commune, où ils ne seraient pas en majorité, dispose de l'argent et des soldats du royaume de saint Etienne.

çais sous le titre le Royaume de Bohême et VÉtat autrichien ^ pour la nuance tchèque, — et enfin deux articles parus dans la Westminster Review^ Situation in Austria (avril 1866), et Dualism in Auslria (octobre 1867), émanant d'un écrivain parfaitement renseigné, mais trop exclusivement .dominé, je crois, par les opinions fédéralistes qu'il a adoptées.

Le troisième système, le dualisme^ est plus difficile à bien saisir, parce qu'il n'est pas conforme aux principes sur lesquels reposent les États modernes. L'idéal du dualisme se trouve dans la péninsule Scandinave, où la Suède et la Norvège n'ont rien de commun que le souverain. C'est ce ' que Ton appelle Vunion personnelle. Longtemps l'union personnelle était le seul lien qui rattachât la Hongrie aux autres États de la maison de Habsbourg. Quoique, par^ une série d'actes que les Magyars appellent des usurpations, l'influence allemande et la chancellerie viennoise eussent créé un mode d'association un peu plus intime, on peut affirmer que, jusqu'en 1848, l'Autriche renfermait deux parties, deux territoires indépendants : d'un côté, les pays de la couronne de saint Etienne, Hongrie, Croatie, Slavonie, Transylvanie, jouissant d'institutions constitutionnelles, et de l'autre, les États dits héréditaires, soumis au régime absolu, avec des diètes provinciales votant sans opposition, sans débats, des impôts directs réclamés chaque année par le commissaire royal. Le dualisme était donc de droit historique, et tous les Hongrois en demandaient le rétablissement. Seulement les uns, le parti démocratique, le voulaient sous la forme de l'union personnelle dans toute sa rigueur; les autres, les modérés, considérant que le temps et les circonstances ont tait

naître des intérêts communs aux deux moitiés indépendantes, consentaient à soumettre le règlement de ces intérêts à une délibération commune, mais avec des réserves minutieuses, dont nous aurons bientôt à exposer le mécanisme compliqué.

Pour obtenir le concours de la Hongrie, on a accepté, après la guerre de 1866, le système de dualisme élaboré par les modérés. Est-il nécesr saire de dire qu'il a soulevé Topposition des autres races et des autres partis? Les Allemands s^y soumettent, parce qu'ils ne croient pas pouvoir faire autrement; mais ils ne Taiment point, parce qu'il enlève toute la partie orientale de Tempire à leur influence et qu'il conduira, pensent-ils, à une séparation complète de la Hongrie. Les Slaves repoussent le dualisme, parce qu*il livre, disent -ils, les Tchèques et les Slovènes à la merci des Allemands, les Croates et les Serbes à la merci des Magyars. A les en croire, Télément slave est sacrifié : nulle part il ne peut obtenir la mesure d'influence qui lui revient; nulle part il ne lui est permis de constituer sa nationalité par la culture de sa langue et de sa littérature. Le parti clérical et les féodaux maudissent aussi le dualisme, parce qu'il donne la prééminence aux Hongrois, fortement imbus, même dans l'aristocratie, d'idées libérales et démocratiques. Tous enfin, féodaux,

cléricaux et Slaves, s'accordent pour soutenir que le Reichsrath est une institution illégale , sans ra« cines historiques, car elle doit représenter un ensemble de pays n'ayant pas d'existence juridique, sans passé , sans nom même , puisque , faute de mieux, on est réduit à rappeler la « Cisleitha* nie ^ » Seuls parmi les Slaves, les Polonais acceptent le système actuel, parce que, détestant la Russie>> ils sont prêts à approuver tout ce qui parait devoir fortifier l'Autriche , et aussi parce qu'ils comptent sortir de l'empire par le rétablissement de la Pologne.

€e simple exposé des trois systèmes de reconstruction de l'Autriche fait déjà entrevoir les difficultés que doivent rencontrer les ministres di-

1. La situation de t'Autriehe est en effet si extraordinaire, si engagée encore dans les formes du moyen Âge, qull est impossible de trouver des mots justes, même pour en parler. Si je parle de la nation autrichienne, dix nationalités au moins riront de ma naïveté. Si je db FEmpire^ la Hongrie réclamera en invoquant son nom historique de « royaume de saint Etienne, » lequel n'a jamais fait partie de l'empire. Si je me sers du terme les ■ états héréditaires » ou la « Cislelthanie, • la Bohême se refusera à être confondue avec les autres pays à qui d'ordinaire ce nom s'applique. Si je hasarde ce mot « les provinces autrichiennes, > aussitôt, en vingt dialectes différents, éclatent les plus furieuses réclamations : « nous sommes des Ëtats indépendants ayant notre existence autonome, notre histoire, nos droits, et gare à qui les méconnaît ! » Voilà le chaos qu'a préparé le despotisme. D'après le langage officiel il faudrait dire maintenant ■ l'État hongro-autrichien. > t L' Empire-royaume • est aussi usité.

figeants, car il ^t impossible d'adopter une de ces solutions saas soulever Topposition violente et souvent factieuse d^ partisans des deux autres. Un résumé rapide des essais tentés pour sortir de cette impasse, depuis 1848, fera encore mieus apprécier les embarras présents.

L'empereur François-Joseph, arrivé au trône le 2 décembre 1848, mit fin au parlement autrichien qui agonisait à Kremsier, et promulga le 4 mars 1849, pour tout l'empire, y compris la Hongrie, une constitution fondant un État unitaire moderne, a^ec un régime représentatif et des institutions libérales. Les nationalités , vaincues sur les champs de bataille, auraient sans doute accueilli avec joie cette constitution qui consacrait les droits essentiels qu'elles réclamaient. Elles avaient applaudi au manifeste d'Olmûtz du 2 décembre, où l'empereur disait qu'en mettant sur sa tête « les couronnes » de son empire, il avait l'intention de le rajeunir par les principes de la vraie liberté, de l'égalité des droits pour toutes les nations de ses États , de l'égalité de tous les citoyens devant la loi et de la participation de tous à la confection des lois ; mais la constitution du 4 mars ne fut pas mise en pratique, et une patente impériale 31 décembre 1851 l'abolit formellement.

En l'absence de tout pacte fondamental et après la mort du prince de Schwarzenberg, M. Bach

tenta de rétablir l'ancien absolutisme en s'eiforçant de consolider Tunité de l'empire par la ger^manisation des nationalités récalcitrantes. Pour s'assurer le concours actif et dévoué du clergé et pour extirper les ferments révolutionnaires que Joseph II avait introduits dans la législation autrichienne, il conclut avec Rome le fameux concordat de 1855.

La Hongrie, ayant, disait-on, perdu tout droit en s'insurgeant contre l'autorité impériale, fut traitée en pays conquis, ses institutions libres furent anéanties, ses administrateurs électifs remplacés par des fonctionnaires royaux, son territoire ébréché, toutes les races hostiles aux Magyars encouragées dans leur opposition, les patriotes exilés ou emprisonnés*. C'est à cette époque que se réveilla, plus envenimée que jamais, l'antique animosité des Hongrois contre les Allemands, qui persiste encore, malgré l'entente actuelle. U suffit en Hongrie de prononcer le nom abhorré de Bach pour que les yeux s'allument et que des paroles de fureur tombent de lèvres frémissantes.

1. La plupart des membres du cabinet hongrois actuel (1870) sont d'anciens exilés, ainsi qu'un grand nombre de représentants. On rapporte à ce sujet un mot piquant du comte Jules Andrassy, en ce moment président du conseil. Lors de sa visite à Bude, en 1865, 1-empereur, l'apercevant, lui dit : c Eh bien! comte, où avez-vo'js été depuis tant d'années qu'on ne vous a plus vu? — En exil, sire, » répondit le magnat.

La bureaucratie viennoise déploya une fiévreuse activité pour reconstituer sur des bases nouvelles Tempire désormais centralisé; mais soit incapacité, soit que les difficultés fussent réellement insurmontables, elle échoua misérablement. Ce qui était fait un jour était défait le lendemain ; toutes les instructions étaient inévitablement suivies de contre-instructions, les règlements pédantesquement élaborés dans la capitale étaient inexécutables aux extrémités de l'empire, où mœurs,- langue, religion, sentiments, tout était difierent. Un mot connu peut résumer cette époque : ordre, contre-ordre, désordre. Un membre du parlement anglais qui l'a bien étudiée, M. Grant Duff, cite un exemple curieux de cette activité impuissante : de 18^9 à 1860, le ministère de la guerre fut réorganisé cinq fois, le service médical quatre fois, le corps des ingénieurs trois fois, l'organisation judiciaire trois fois. Les finances s'embarrassaient chaque année de plus en plus : malgré des impôts triplés, la dette s'était élevée de 1200 millions de florins à 2290 millions, et le suicide du ministre Bruck en 1859 vint jeter une désolante lueur sur la moralité de la haute administration. La politique extérieure aboutissait à des résultats non moins désastreux. Les harangues patriotiques de Kossuth enflammaient en Angleterre, en Amérique, sur tout le continent, le sentiment libéral

contre « la tyrannie autrichienne. » Lors de la guerre d'Orient, la célèbre ingratitude jM^édite par Schwarzenberg avait blessé la Russie au cœur. En Allemagne, la Prusse gagnait tout le terrain que perdait sa rivale. Dans le midi de l'Europe, la France s'engageait avec l'Italie^ ^ ainsi T Autriche se trouva isolée, avec Rome pour seul allié.

Après la paix de Villafranca, l'empereuir, éclairé par les revers, comprit que, s'il voulait sauver l'empire, il fallait changer de système ; mais lequel adopter? A la fin de mai 1860, il réunit à Vienne une sorte de parlement consultatif, appelé verstàrkte Rekhsrath, chargé de chercher une solution. Les tendances fédéralistes dominant dans

cette assemblée, l'empereur promulgua, le 20 octobre, un diplôme réorganisant l'empire conformément à ce système. De larges attributions étaient accordées aux diètes provinciales; les affaires d'intérêt commun étaient seules réservées aux décisions d'un parlement central qui devait être formé d'une centaine de membres, choisis par l'empereur, au sein des assemblées locales.

Cette constitution venait à peine d'être déclarée « la loi permanente et irrévocable de l'empire, » que déjà, le 26 février 1861, quatre mois après, le comte Goluchowski, fédéraliste, cédant la place à M. Schmerling, centraliste, une nouvelle loi fondamentale fut publiée, établissant un parle-

ment central, composé de deux chambres et in- Aeside tous ^es pouvoirs qui rppartiennent aux assemolées électives dans les autres pays constitutionnels. Partout ailleurs qu'en Autriche, cette mesure aurait été accueillie avec enthousiasme, car elle avait pour but de consolider l'unité de rËtat, tout en le dotant d'ineti butions libérales. Malheureusement elle ne tenait pas compte du « droit historique » et des rivalités de races. Elle semblait devoir favoriser les Allemands, et cela suffit pour la faire repousser par les Slaves et par les Hongrois. La diète hongroise réunie à Pesth, ayant réclamé, comme préliminaire à tout accord, le rétablissement de l'ancienne constitution, fut dissoute, et la compression fut rétablie comme au temps de Bach. La Croatie, la Transylvanie, la Galicie, la Vénétie et Flstrie refusèrent aussi d'envoyer leurs députés, de sorte que, sur 343 sièges, 140 restèrent vacants. Le mécontentement devint bientôt universel; les Allemands eux-mêmes réclamèrent plus de libertés, et, après un essai qui dura cinq ans, on put croire que le centralisme parlementaire avait échoué aussi complètement que le centralisme absolutiste.

La cause de cet échec n'était autre que l'opposition indomptable de la Hongrie. C'est elle qui avait fait modifier la constitution d'octobre à peine promulguée; c'est elle encore qui frappait d'im-

puissance les réformes libérales de M. de Schmerling. C'est donc avec elle qu'il fallait s'entendre pour fortifier l'empire et lui donner une base généralement acceptée. Mais la même question revenait toujours : cette base, quelle serait-elle, et comment la faire agréer?

L'entente avec la Hongrie fut préparée par des négociations entre les fédéralistes féodaux de Vienne et les magnats hongrois représentant le parti conservateur, Maurice Esterhazy, George Maylath, Paul Sennyeï. Ceux-ci se rapprochèrent de Deâk , simple avocat de Pesth , mais qui , par la pureté de son caractère, par la vigueur de son bon sens et par son patriotisme aussi éclairé qu'ardent, était devenu l'organe du grand parti libéral hongrois. Vers Pâques 1865, Deak fit paraître dans son journal, à Pesth, un manifeste conciliant, et la feuille de Vienne, die Débatte^ publia en trois articles très-remarques le programme d'un accord que la Hongrie pourrait accepter. C'était le système du dualisme mitigé. La parité de droits serait reconnue aux deux moitiés de l'empire; mais l'armée, les finances, les relations extérieures seraient considérées comme objet d'intérêt général et se régleraient de commun accord, de façon à conserver à l'État sa force vis-àvis de l'étranger.

Tout le monde à Vienne sentait que, menacée

d'un conflit avec la Prusse à propos de la malheureuse aflaire des duchés, qui s'envenimait chaque jour davantage, l'Autriche devait se réconcilier avec la Hongrie. M. de Kaisersfeld, président actuel de la chambre basse, le proclama avec une éloquence entraînante au sein du Reichsraih.

L'empereur le comprit aussi et fit au mois de juin cette visite royale qui réveilla partout l'espoir et qui a été racontée à cette époque dans la Bevus des Deuœ-Mondes , avec tant de charme et une si parfaite connaissance de la situation * ; mais, pour régler l'entente avec la Hongrie, M. de Schmerling n'était pas, croyait-on, Thomme quil fallait : il était trop impopulaire de l'autre côté de la Leitha. C'est alors que se constitua le ministère Belcredi. D'origine italienne, grand propriétaire en Moravie, ancien staithalter de Bohêrtie, le comte Belcredi appartenait au parti fédéraliste. Par le manifeste du 20 septembre 1865, il suspendit d'abord la constitution de février 1861, afin sans doute d'arriver à une organisation nouvelle qui pût satisfaire toutes les nationalités. Cette mesure blessa profondément les Allemands, trèsattachés déjà au nouveau régime parlementaire, qui en effet venait de. relever l'Autriche aux yeux

1 . Voyez, dans la Revue des Deux-Mondes du !•' août 1865, l'article intitulé : Deux visites royales.

de TEurope. D'aïitre part, quand on voulut s'entendre avec la diète hongroise, que l'empereur alla en personne ouvrir au mois de décembre, des difficultés imprévues s'élevèrent. Les Magyars réclamaient avant tout « la continuité du droit, » c'est-à-dire le rétablissement de leur constitution et un ministère hongrois responsable. C'était tout simplement le dualisme. Or, ni l'empereur, m le comte Belcredi n'étaient prêts à pousser les concessions jusque-là. Le comte Belcredi voulait faire accepter le fédéralisme sous la forme du Gruppen- System. On aurait groupé les pays, d'après leur langue et leur origine, en plusieurs États assez semblables à ceux qui forment les États-Unis d'Amérique :' la Hongrie , — la Bohême et la Moravie, — l'Autriche, — le Tyrol, — la Garinthie, — la Garniole et Trieste; — la Dalmatie, la Croatie et la Slavonie. Chacun de ces États aurait joui d'une autonomie complète pour ses affaires intérieures. Les objets que les Hongrois eux-mêmes admettaient coname d'intérêt commun auraient été seuls réservés à la diète centrale. Ce système est certainejment le plus équitable, le plus rationnel, le seul qui puisse satisfaire, semble-l-il, toutes les nationalités, sans trop affaiblir l'unité de l'empire ; mais les Allemands le repoussaient, et les Hongrois n'en voulaient à aucun prix. On aboutissait donc à un inévitable échec, quand la guerre avec la

Prusse vint appeler Tattention sur .un autre théâ43re.

La paix faite, il était plus urgent que jamais de reconstituer rAutriche , ébranlée jusque dans ses fondements. Le ministère Belcredi, entraîné, dit-on, par l'éloquence du comte Andrassy et par rinfluence de Timpératrice, crut, non sans raison, que le temps était venu de se réconcilier avec les Hongrws. On leur accorda le ministère responsable qu'ils réclamaient, et il fut entendu que l'autonomie de la couronne de saint Etienne serait reconnue, mais qu'un accord interviendrait pour déterminer comment à l'avenir se régleraient les affaires communes aux deux moitiés de l'empire.

Dans le manifeste de septembre, l'empereur avait promis que le projet de constitution qui sortirait des délibérations des diètes hongroises et croates serait soumis aux diètes des pays cis* leithans. Ces dix-sept diètes se réunirent le 19 novembre, chacune au centre de la province qu'elle représentait. Celles où dominaient les Slaves, c'està-dire celles de la Galicie, de la Bohème, de la Moravie, de la Carniole, auxquelles il faut joindre la diète slave de la Croatie, de l'autre côté de la Leitha , et celle du Tyrol , se prononcèrent contre le dualisme. Les diètes où les Allemands avaient la prépondérance condamnèrent la suspen»on du régime constitutionnel et réclamèrent le rétablisse-

ment du Reichsrath. Le 2 janvier 1867, une nouvelle patente impériale convoqua pour le 25 février un « Reichsrath extraordinaire, » c'est-à-dire une sorte d'assemblée constituante qui devait avoir pour mission de discuter le projet d'accord (VAusgkich) préparé en ce moment par la diète hongroise. La convocation était signée par le comte Belcredi et par M. de Beust, récemment nommé ministre des affaires étrangères. Cette transaction avait pour but de satisfaire les Slaves, et elle fut favorablement accueillie en Galicie, en Bohême et en Moravie; mais elle mécontenta les Hongrois, parce qu'ils savaient que cette constituante n'aurait jamais accepté leur programme dualiste , et aussi les Allemands , parce que dans cette assemblée de 203 membres 120 au moins auraient voté pour le fédéralisme. L'opposition devint si vive à Vienne et à Pesth que le comte Belcredi fut obligé de se retirer. Le dualisme l'emportait définitivement, et M. de Beust devint ministre dirigeant. Il se décida aussitôt à convoquer pour la Cisleithanie, le Reichsrath ordinaire, établi par la constitution de février, que les Allemands redemandaient, et à accepter complètement le programme Deak pour la Hongrie.

L'exaspération des Slaves et des fédéralistes fut grande. Hs prétendirent qu'on laissait protester la parole de l'Empereur, qu'on passait sous

les fourches caudines des révolutionnaires de Pesth et qu'on leur sacriûait la majorité des populations de l'empire. Dans les diètes réunies le 18 février 1867 pour choisir les députés du fleic/wrath ordinaire, le dualisme fut condamné partout où dominait l'élément slave. La diète de Bohème vota même par 156 voix contre 76 une adresse si vive que le gouvernement crut devoir y répondre par un décret de dissolution. Grâce au concours actif des Allemands habitant les villes et les cantons industriels, grâce aussi â Tinfluence de la cour, le parti fédéraliste fut vaincu dans les élections, et la nouvelle diète décida qu'elle enverrait des députés au Reichsrath, 11 en fut de même en Moravie ^ Les Polonais, satisfaits de la nomination du comte Goluchowski au poste de gouverneur de Galicie, consentirent également à envoyer leurs députés à Vienne. Les représentants des diètes de tous les États cisleithaniens constituèrent ainsi cette assemblée, qui, grâce au sens pratique et à l'esprit de progrès qui caractérisent la majorité de ses membres, est parvenue à régler

1. Les Diètes» conformément à la Constitution de février 1861, sont obligées de choisir dans leur sein leurs députés par districts, de manière à représenter les localités et les intérêts divers du pays. En Bohême, onze membres appartenant au parti tchèque furent ainsi nommés et refusèrent de se rendre & Vienne. Il y en eut également trois en Moravie.

l'accord avec la Hongrie et à doter la moitié occidentale de l'empire-royaume d'iostitutions et de libertés que plus d'une nation peut lui envier.

On le voit, jamais pays n'avait été soumis en si peu de temps A d'aussi nombreuses expériences constitutionnelles^ Tous les systèmes avaient été tour à tour essayés, et tous avaient échoué. Résumons ces nombreux changements par leurs dates : le 25 avril 1348, constitution octroyée par l'empereur Ferdinand — mêlée générale des races et nouvelle constitution octroyée par l'empereur François-Joseph en mai 1849 : — elle est révoquée par la patente du 31 décembre 1851 ; — centra ~ lisme absolutiste de Bach; — retour au régime constitutionnel par le diplôme du 20 octobre 1 860 ; — constitution centraliste libérale du 26 février 1861 sous l'inspiration de M. de Schmerling; — l'opposition de la Hongrie l'ayant fait retirer, elle est suspendue par le manifeste du 20 septembre 1865; — tentatives fédéralistes du comte Belcredi en 1866 ; — les résistances de la Hongrie les font aussi échouer; — en janvier 1867, convocation d un « Reichsrath extraordinaire » par le comte Belcredi en vue d'un règlement fédéraliste; — enân, en février de la même année, convocation d'un Reichsrath ordinaire par M. de Beust pour faire triompher le dualisme. Ces tiraillements incessants, ces essais infructueux, ces brusques re-

virements, cette perpétuelle incertitude, prouvent assez qu'il s'agit ici du problème politique le plus compliqué qui se puisse concevoir.

On a prétendu que M. de fieust s*est hâté d'accepter le dualisme imposé par les Magyars, parce qu'il pensait avoir besoin de leurs sabres pour affronter les éventualités de la question d'Orient, et qu'il a concédé aux Allemands toutes les liber* tés parce qu'il voulait les soustraire aux attrac* tions de l'unité germanique. Quand cela serait vrai, il n'aurait pas eu tort, car un ministre doit certainement, pour régler les affaires intérieures, tenir compte de la situation extérieure* Mais aux résolutions de M. de Beust il y a une raison plus forte : à moins d'être aveugle ou de vouloir la perte de l'Autriche, il n'en pouvait prendre d'autres. La réconciliation avec la Hongrie à tout prix était tellement indispensable, que l'empereur était allé la chercher lui-même à Pesth, et que le comte Belcredi, quoique fédéraliste, acceptait en principe le dualisme. Seulement il voulait soumettre le programme Deàk aux discussions d'une assemblée constituante où auraient dominé les Slaves, et qui l'aurait inévitablement rejeté. Après des mois de débats violents et de conflits continuels qui auraient exalté jusqu'à la fureur les animosités nationales comme en 1848, on serait venu se briser contre les résistances des

Allemands et des Magyars. Les Slaves sont les plus nombreux dans Tempire, leurs aptitudes naturelles ne sont inférieures à celles d'aucune autre race ; ils seront peut-être la grande force de l'avenir, mais dans le présent, sans les Allemands et les Hongrois, il est absolument impossible de rien fonder ^ On ne peut donc faire à M« de Beust ni un mérite ni un grief d'avoir adopté la ligne de conduite qu'il a suivie; elle lui était imposée par les nécessités de la situation. Toute autre était impraticable, comme le démontrent assez les vaines tentatives faites depuis vingt ans. Le vrai mérite de M. de Beust, rare en Autriche, c'est, ayant vu clair dans cette situation, d'avoir agi avec décision, avec promptitude et avec esprit de suite; c'est d'avoir compris, lui que son passé semblait enchaîner à d'autres idées, toute la force des principes modernes ; c'est d'avoir, par la prudence et Thabileté de sa politique extérieure, assuré à l'Autriche cette trêve, ces perspectives pacifiques dont elle a tant besoin pour sa réorganisation politique et pour l'amélioration de sa condition économique. Le succès définitif peut être encore incertain ; mais, quoi qu'il arrive, l'histoire aura du

1. On peut consulter sur ce point une très-intéressante étude publiée récemment à Paris, De Vavenir de V Autriche, sans nom d'auteur, mais écrite par une personne qui connaît à fond le pays et les hommes (Mme la baronne Blaze de Bury).

moins à constater que le premier ministre de François- Joseph est parvenu, en tirant un merveilleux parti des seuls moyens possibles de salut, à suspendre cet effrayant travail de décomposition dont la politique rétrograde de ses prédécesseurs avait semé partout les germes, et qui conduisait rapidement l'empire des Habsbourg à une inévitable dissolution.

Maintenant que nous avons vu quelle série de causes remontant au moyen âge ont amené l'adoption du dualisme en Autriche, il nous faut examiner sous quelles formes il a été établi et quelles garanties de durée ou de succès il présente. Le pacte fondamental sur lequel repose Tempire-royaume autrichien a la forme d'un contrat bilatéral désigné communément sous le nom A'Âusgleich. Voté d'abord par la diète de Pesth et bientôt après (1867) ratifié par le Reichsrath de Vienne, cet acte si important n'est autre chose que le programme développé par M. Deâk dans le journal die Débatte. Voici comment le projet conçu par un avocat de Pesth est devenu la loi de tant de royaumes.

Les Hongrois voulaient unanimement l'indépendance du royaume de saint Etienne confor-

mément au droit historique : à aucun prix, ils ne prétendaient être amalgamés dans un empire unitaire; mais les modérés, inspirés par Deàk, admettaient cependant que certains intérêts généraux devaient être r^lés en des délibérations communes. Ce programme, la diète de Pesth le fit sien et Texposa en ces termes dans l'adresse du 24 février 1866 : « Nous reconnaissons qu'il y a des choses qui intéressent à la fois la Hongrie et les autres États de Votre Majesté, et nos efforts tendront, en ce qui concerne le règlement de ces intérêts, à trouver telles combinaisons qui pourront mener au résultat désiré, sans porter atteinte à notre autonomie constitutionnelle et à notre indépendance légale. » La diète, sur la proposition de Deàk, nomma en effet une commission de 67 membres , où tous les partis étaient représentés par des hommes éminents, tels que Deàk, Eotvôs, Andrâssy, Trefort, Koloman Ghyczy, Koloman Tisza, Somssich, Gorove, Émerich Mikô, Lonyay, Szenlkirâlyi, Keglevich, Nyâri, Jôkai, Apponyi. Après une discussion approfondie, elle soumit à l'approbation de la diète un projet qvL on appela V élaborât des 67, das skbenundseehziger Elaborât , et qui fut adopté au mois de février 1867. Cet « élaborât, » qui n'est autre chose que VAi^gleich, l'empereur, M. de Beust et le ReichsraA de Vienne furent obligés de le ratifier, sous peine de tout rcr-

mettre ea question. Voyons quelles en sont les dispositions.

Le lien rattachant la Hongrie aux autres États de la maison de Habsbourç dérive de la Pragmatique sanction, qui reconnaît Fautonomie législative et administrative de la Hongrie, mais qui proclame en même temps l'indivisibilité de tous les pays appartenant à la maison d'Autriche. Pour garantir la sécurité de cet ensemble d'États, certains objets doivent être réglés de commun accord.

La représentation diplomatique et commerciale à l'étranger sera entretenue à frais communs, avec cette condition que tous les traités internationaux seront soumis à l'approbation des deux législatures par les deux ministères.

Le commandement de toute l'armée, y compris l'armée hongroise, sera exercé par le souverain commun ; mais le mode de recrutement, le temps du service, le déplacement et l'entretien des troupes seront, conformément aux lois anciennes, du ressort du parlement hongrois.

La Hongrie concourra aux dépenses du budget de la guerre et de l'extérieur dans une proportion qui a été fixée depuis à 30 pour 100. A la rigueur, la Hongrie ne devrait pas contribuer au payement des dettes qui ont été contractées sans son assentiment; mais, eu égard aux circonstan-

ces et dans un esprit de conciliation, elle consent à prendre à sa charge une rente annuelle à déterminer, et qui a été arrêtée ultérieurement à environ 30 millions de florins.

Tels sont uniquement les objets d'intérêt commun. Quant aux intérêts qu'il est désirable pour les deux parties de soumettre à une législation identique, comme les douanes, les impôts indi* rects, la circulation monétaire, ils seront réglés par voie de traités à soumettre aux deux législatures. Si les parties ne peuvent s'entendre, chacune d'elles conserve le droit de régler ces matières à sa convenance. Le budget des recettes et des dépenses de la Hongrie est fixé par sa diète et administré par son ministre des finances.

Pour régler les affaires communes, une combinaison a été adoptée, sans précédents dans l'histoire des constitutions, si riche cependant en essais variés. La Hongrie « et les autres Etats, » c'est-à-dire la Cisleithanie formant deux parties qui jouissent de droits égaux, les deux législatures choisiront chacune dans son sein une délégation composée de 60 membres. Le pouvoir de ces deux délégations expire au bout d'une année, et à chaque session nouvelle l'élection doit les reconstituer. Le souverain les convoque au lieu de sa résidence, qui sera, autant que possible, alternativement Vienne et Pesth.

Un ministère des affaires communes est constitué, mais il ne peut « s'occuper des intérêts particuliers de Tune ou l'autre des deux parties, ni exercer sur ceux-ci aucune influence. » Le ministère est responsable vis-à-vis des délégations, qui peuvent le décréter d'accusation. Chaque délégation tient ses séances séparément. Elle communique ses résolutions à l'autre délégation. Jamais elles ne peuvent délibérer en commun. En cas de désaccord, le débat a lieu par l'échange de notes rédigées dans la langue nationale et accompagnées d'une traduction authentique. Quand trois échanges successifs de notes écrites n'ont pas abouti, chaque délégation a le droit de réclamer une séance plénière, mais uniquement pour trancher la question par le vote sans aucune délibération. Afin de ne pas violer lé principe de la « parité des droits, » si dans cette séance plénière Tune des délégations compte plus de membres que l'autre, le sort éliminera de la plus nombreuse autant de membres qu'il faudra pour établir l'égalité. Les délégations ne peuvent s'occuper que des intérêts communs. Elles ont le droit d'interpeller les ministres des affaires communes, de les appeler dans leur sein et de proposer des lois ou amendements. Quand le budget des dépenses est fixé, chaque partie, la Transleithanie et la Gisleithanie, est tenue d'y contribuer pour la proportion arrê-

tée» qu'elle doit verser dans la caisse dm ministre des finances communes mensnellement et par douzièmes. Les décisions prises par les déléga* tions dans les limites de leur compétence et sanctionnées par le souverain deviennent lois générales; mais chacun des deux ministères doit les faire connaître au parlement de son pays, et il est chaîné de Texécution.

En résumé, voici donc le mécanisme constitutionnel qui doit diriger Fempire-royaume Autriche-Hongrie : à Vienne, un ministère responsable en face du RHchsrath; à Pesth, un autre ministère responsable en présence de la diète hongroise ; enfin, alternativement à Vienne et à Pesth, le ministère « des affaires communes, » en tète-àtête avec les délégations et responsable vis^-vis de celles-ci.

La question qui se pose aussitôt est celle de savoir si ce mécanisme à triple rouage fera de bonne besogne et contribuera réellement à consolider rÉtat. Les délégations se sont réunies d'abord à Vienne, puis à Pesth. Les Hongrois ont été parfaitement accueillis à Vienne et les Autrichiens en Hongrie. Les membres cisleithans et transleithans , qui ne peuvent discuter ensemble dans la salle de leurs séances respectives, se rencontrent dans leurs clubs politiques, où ils échangent leurs idées et préparent le travail législatif.

Le budget des affaires communes a été voté sans de trop grands tiraillements. Aussi longtemps que les majorités actuelles se maintiendront au sein de la diète de Pesth et du Rekhsraîh de Vienne, tout ira bien, parce qu'entre ces majorités et le ministère il y a accord, ou du moins parce que de part et d'autre on comprend qu'il est indispensable de se faire des concessions ; mais en serait-il de même si l'opposition arrivait au pouvoir soit à Pesth, soit à Vienne, ou s'il se produisait un différend sérieux entre les deux assemblées? Il faut qu'une constitution puisse résister à de pareilles épreuves, car c'est pour y parer qu'on l'adopte. Si l'entente devait être perpétuelle, on pourrait s'en passer. Or ce n'est pas sans inquiétude qu'on se demande comment fonctionnerait le mécanisme étrange créé par YAusgkick au milieu d'une lutte ardente des partis.

La situation du ministère central est des plus singulières. Il plane sur le pays tout entier; il en est la pius haute représentation ; il traite en son nom avec l'Europe, et pourtant ses prérogatives ne lui donnent aucune action réelle sur la marche des affaires intérieures. Au sein des délégations presque muettes, son éloquence ne parvien- .dra guère à modifier des résolutions arrêtées d'avance, et il ne pourra exercer aucune influence directe sur les législatures, qui sauront bien im-

poser leur volonté aux délégués nommés par elles. Je n'ignore pas que VAusgleich exclut le mandat impératif; mais c'est une précaution vaine, elle a toujours été éludée : pour s'en convaincre, on n'a qu'à voir ce qui se passe aux États-Unis. Si les délégués votaient contrairement aux vœux de la diète qui les a choisis, on les appellerait traîtres ou vendus, et au bout de Tannée on ne les réélirait plus. Le chancelier de Tempire-royaume sera donc comme paralysé, faute de rapports avec les assemblées, où sera toujours le foyer de la vie politique, et où se décideront en réalité les destinées de l'État*.

Les fonctions du ministre central des finances se réduisent à celles d'un bon comptable. Il reçoit l'argent des mains des deux ministres particuliers, et il n'a pas à s'inquiéter de la façon dont il est perçu. Le budget est la grande, pour ainsi dire l'unique affaire soumise aux délégations; mais un budget des dépenses n'a de sens que si l'on peut assurer les moyens d'y pourvoir. Se figure-t-on un ministre proposant au parlement

1. En fait d'administration, agir directement ou agir indirectement sur les affaires sont deux choses très-difîérentes. M. Guizot raconte dans ses Mémoires quil accepta I3 portefeuille de l'instruction publique, croyant exercer autant d'influence que^ s'il avait été ministre de l'intérieur. Il s'aperçut bientôt de son erreur, et il en conclut que, pour diriger les affaires, il falit réellement les avoir dans sa main.

anglais un budget quand tous les impôts devraient être votés par une chambre irlandaise et une chambre écossaise I VAusgleich stipule, je le sais, que les délégations ne doivent rien avoir d'un parlement central, et le but, il faut Tavouer, a été parfaitement atteint. Les dépenses communes sont couvertes au moyen des douzièmes versés par les deux parties; mais si involontairement Tune d'elles est en retard, si par suite de mauvaises récoltes les impôts ne rentrent pas, que fera Tinfortuné ministre qui n'a pas un seul agent sous ses ordres dans aucun des deux pays? Pour vivre, il devra donc compter sur la bonne volonté des deux ministres transleithan et cisleithan et sur celle de leurs fonctionnaires : que l'une ou l'autre vienne à lui manquer, et tout s'arrête.

L'autorité du ministre central de la guerre serat-elle plus sérieuse? Il est chargé de l'armée; mais le recrutement, le temps du service et l'entretien des troupes, c'est-à-dire toute l'organisation se décide dans les deux assemblées nationales, sur lesquelles VAusgleich lui interdit d'exercer aucune influence, et où il ne peut paraître. On ne se figure pas facilement quel peut être son rôle et ce qu'il peut faire d'utile.

Combien la marche des affaires ne sera-t-elle pas lente, difficile, embarrassée, entre ces deux délégations qui ne peuvent discuter qu au moyen

de notes écrites M Et il faut trois de ces échanges de notes avant que Tune des délégatioBs puisse exiger enfin une réunion où le vote sans débats, le vote muet, brutal, décide en dernier ressort. Entre la coupe et les lèvres, il y a place pour un malheur, dit-on. Entre une proposition et une décision, n'y aurait -il point place pour une révolution ou une défaite? Langsam voran^ lentement en avant, est, je le sais, le mot d'ordre de l'Autriche ; mais qui va lentement dans un temps de vapeur et d'électricité, risque souvent d'arriver trop tard.

Il y a des matières très-importantes qui sans être soumises aux délégations, devront être réglées par voie de traités : ainsi le système militaire, les impôts indirects, les banques, le régime douanier. Or, pour arriver à une entente, il faudra obtenir l'assentiment de quatre assemblées,

1. Nul, dit^n, n'est plus sensible à l'éloquence et plus éloquent lui-même que le HoDgrois. Comment donc se fait-il que, dans les séances des délégations où les destinées du royaume-empire sont en jeu, les Hongrois aient proscrit jusqu'à l'usage de la parole? Cette contradiction s'explique. Dans les séances plèoiôres^ les Allemands se seraient naturellement servis de leur langue, et les Hongrois auraient été obligés d'en faire autant, sous peine de n'être pas compris par la moitié de l'assemblée. La lutte oratoire dès lors n'aurait pas eu lieu à armes égales, les uns employant leur langue maternelle , les autres un idiome étranger. Voilà du moins la crainte qui a dicté cette étrange disposition de VÀttegîeich,

les deux sénats et les deux chambres basses. Si •ron échoue au sein de Tune d'elles, il faudra rétablir entre les deux moitiés de l'empire Içi ligne de douane qui les séparait avant 1848. S'agit-il dun emprunt à contracter, les délégations pourront bien en déterminer l'emploi et les conditions; mais le point capital de savoir si l'emprunt sera conclu ne peut être décidé que par les parlements cisleithan et transleithan, où aucun des ministres communs ne pourra venir défendre son projet ni par lui-même, ni par un commissaire.

Ce n'est point parce qu'il permet de poursuivre les ministres en certains cas, qui ne se présentent jamais, que le principe de la responsabilité ministérielle est essentiel au régime constitutionnel; c'est parce qu'il les force à gouverner le pays conformément aux vœux du parlement, qui lui-même représente la nation. Le gouvernement des majorités librement élues, voilà ce qui constitue le r^ime représentatif et le self-goverît" Tnent. Or comment ce principe qui domine tout pourra-t-il s'appliquer dans le système de VAu&gleich? Conserver et diriger une majorité dans une seule assemblée est déjà bien difficile, même avec tout le prestige de l'autorité personnelle et de l'éloquence, et ici le ministère central devra s'appuyer sur deux majorités, l'une àPesth, l'autre à Vienne, qu'il ne pourra contribuer ni à former,

3i8 L'AUTRICHE

ni à convaincre, ni à guider. Que fera-t-il, si Tune le soutient tandis que l'autre veut le renverser par la délégation qu'elle nomme?

Tout ce que nous venons d'indiquer ne constitue que des difficultés. Voici d'où pourrait naître le péril. Supposons une question grave sur laquelle les deux parties, TEmpire et le royaume, ne soient point d'accord. Il s agit par exemple d'une guerre avec la Prusse ou avec la France commandée par l'intérêt allemand, acceptée par la délégation cisleithanienne. La Hongrie, elle, veut la paix. Néanmoins, quelques membres de la délégation hongroise votant avec ceux de l'autre assemblée, les crédits nécessaires aux armements sont accordés. Croit-on que les troupes et les finances hongroises se prêteraient à l'exécution d'une décision prise contrairement à la volonté de la majorité de la nation, et s'imagine-t-on que le mécanisme de la constitution centrale résisterait à cette épreuve ? Le moment peut donc venir où les délégations deviendront une occasion de conflits et d'animosités de race, parce qu'une nation supportera difficilement de se voir liée ou entraînée par une résolution émanant de représentants qu'elle n'a pas élus. Elle se croira asservie à l'étranger ; elle le croira surtout, s'il règne entre les deux parties une de ces rivalités séculaires comme celle qui existe entre Magyars et

Allemands. Elle se méfiera des influences de toute nature qu'on pourrait mettre en œuvre pour séduire ses délégués, influences de cour, d'argent ou de places ; elle sera prête à condamner tout entraînement, même le plus patriotique ; elle se hérissera de susceptibilités nationales et se barricadera derrière ses privilèges : il n'y a pas jusqu'à la question de la langue à employer qui ne puisse donner matière à de sérieuses diflicultés*.

1. Lors de la première réunion des délégations, les délégués hongrois ont eu parfaitement conscience de la méfiance qu'ils pourraient inspirer à leurs compatriotes, s'ils n'agissaient point avec une extrême prudence. A leur arrivée à Vienne , les délégués autrichiens ont voulu leur offrir un banquet. Ils ont cru devoir le refuser, non par manque de courtois: e, ils Tont bien prouvé; mais parce qu'ils craignaient, et avec raison, je pense, de faire croire en Hongrie qu'ils se laisseraient gagner par les gracieusetés des Allemands. Dans la délégation transleithanienne, on discute naturellement en hongrois ; mais comment feront les ministres impériaux qui ne connaissent pas cette langue difficile? Quand M. Becke a déposé le budget, il a prononcé trois mots hongrois qui ont été accueillis par le cri d'eljen {vivat). Si le ministre se fait représenter par des commissaires, toute influence personnelle disparaît, et ces commissaires peuvent commettre des fautes, des maladresses extrêmement regrettables, comme on Ta vu déjà à propos de la question militaire. Les délégués hongrois savent parfaitement Tallemand, mieux même que le magyar, dit-on, et certes ils n'obligeraient point, par une puérilité de mauvais goût, leur interlocuteur à parler leur propre langue, si toute une question de principe n'était ici en jeu. Il s'agit de la parité des droits : le hongrois ne doit pas céder devant l'allemand, et si les délégués magyars consentaient à déli-

Le lien qui réunit les États de la confédération du nord de rAUemagne e$t bien plus intime et surtout beaucoup mieux constitué que celui qui attache la Hongrie à l'Autriche. Pour régler les intérêts communs, il y a délibération commune, et la décision prise lie tous les États confédérés. La Bavière, le Wurtemberg et Bade ont compris qu'il fallait maintenir l'union douanière avec le nord, et Us ont sagement admis que les lois douanières seraient votées par un parlement unique, aux résolutions duquel ils ne pourraient pas opposer leur veto. Tant que le veto est conservé, il n'y a pas d'union véritable, et le lien qui portera ce nom ne sera qu'une cause d'antagonisme, de déchirement, d'incurable faiblesse. Or les deux moitiés de l'empire-royaume Autriche-Hongrie ont conservé chacune ce veto pour presque toutes les matières. Pour les affaires dites communes le résultat est à peu près le même, car les décisions prises par les délégations pourronL toujours être annulées dans la pratique.

En résumé, le dualisme établi par YAusgleich rappelle ces organisations imparfaites du moyen

bérer en allemand, ils seraient perdus aux yeax de leurs électeurs, qui les considéreraient comme ayant trahi la cause de leur glorieuse nationalité. Cet exemple suffit pour montrer la situation extraordinairement délicate où se trouvent placées les délégations.

âge, semblable à celle du saint-empire romain ou de la défunte confédération germanique, que l'Allemagne vient de secouer avec un si vif sentiment de délivrance. C'est un lien fictif : il n'unît point FAutriche et la Hongrie d'une façon vivante, conforme aux besoins des États modernes ; il les attache toutes deux à un miécanisme mal conçu, qui ne leur apporte aucune force et qui les conduira peut-être à de nouveaux conflits, qui en un mot peut faire très-peu de bien et beaucoup de mal.

Mais ces défauts si graves de VAusgleich n'ont* ils donc pas été aperçus par ceux qui l'ont fait adopter? Ils n'ant, je crois, complètement échappé à personne. M. de Beust est loin d'être convaincu de l'excellence du mécanisme politique dont il doit diriger la marche ; souvent déjà il Ta laissé entendre. Au sein de la commission des 67, la gauche a vivement combattu les délégations, et par de très-bonnes raisons. M. Deâk lui-même, en défendant une conception qui est sienne, n'en a point dissimulé les imperfections. D'où vient donc qu'on ait adopté une combinaison dont personne au fond n'est satisfait? Par la même raison qui a conduit au dualisme : parce que dans la situation où l'on se trouvait cette combinaison était encore la moins mauvaise.

La Hongrie prétendait conserver son indépen-

dance absolue, et elle n'aurait jamais consenti à se soumettre aux décisions d'un parlement central ; d'un autre côté, l'empereur, dans l'intérêt de l'unité de ses États, ne croyait pas pouvoir admettre le système de l'union personnelle, et il désirait, chose bien raisonnable, que les intérêts évidemment communs fussent réglés par des décisions communes, exécutoires dans les deux parties du royaume-empire. La volonté de l'empereur et celle de la Hongrie étant en opposition complète, et aucun des deux ne consentant à céder, la transaction à laquelle on s'est arrêté a dû être nécessairement illusoire et pleine de contradictions. Elle ne pouvait guère être meilleure, et elle fait même honneur à l'esprit d'invention de ceux qui l'ont conçue ; seulement on poursuivait une chimère. On voulait une union qui fût plus que Tunion personnelle et moins que l'union réelle, c'est-à-dire une chose sans nom, parce qu'elle ne peut exister. Ce que la Hongrie cédait d'une main, elle le retirait de l'autre; elle acceptait les délégations, mais seulement à condition que l'exécution de leurs décisions lui appartînt, et si elle se soumettait au ministère central, c'est parce qu'il n'avait pas un seul fonctionnaire sous ses ordres.

L'Autriche ne sera définitivement constituée, n'existera comme Ëtat moderne que quand le lien

qui joint ses différentes parties sera devenu aussi serré que celui qui unit les États de la confédération de l'Allemagne du nord. Lorsque les Hongrois verront que le régime constitutionnel est définitivement établi dans la Gisleithanie, il est possible qu'ils acceptent un semblable régime; mais, en attendant que ce moment vienne, l'union personnelle offrirait, je crois, moins d'inconvénients que le système de YAusgleîch. Voici pourquoi. D'abord ce genre d'union a pour lui l'expérience historique. Il existe entre la Suède et la Norvège, entre la Russie et la Finlande, en* tre la Hollande et le Luxembourg; il a longtemps existé entre rAutriche et la Hongrie. Il répond donc aux nécessités de certaines situations, puisque cefles-ci le font naître naturellement. Les combinaisons politiques nouvelles, créées de toutes pièces, inventées par un homme quelque ingénieux qu'il soit, ont peu de chances de durée « parce qu'elles n'ont pas de racines dans les sentiments des peuples qu'elles doivent gouverner. En fait de constitutions, qui peut se vanter d'avoir eu un génie plus subtil que Sieyès, et cependant combien de temps a vécu celle qu'il avait donnée à la France ?

Avec l'union personnelle disparaissent ces occasions de conflit que le système des délégations peut faire naître à chaque instant. Maintenant, si

354 L'AUTWCHE

la Hongrie «e croit mal gouvernée, lésée, elle B'>en prendra au ministère œiitral, aux « Allemands, j> et l'antique antmosité, momentanément assoupie, se réveillera plus violeute que jamais. Xaissez-la se gouverner elle-même, et elle ne pourra accuser que ses propres défaillances , si elle ne Test pas bien. Rien n*est plus dangereux que d'accorder à une commission émanée d'un parlement étranger le moindre 4roât d'ingérence dans la gestion des intérêts d'un peuple fier, susceptible, ombrageux, ulcéré par les souvenirs du passé. Ou .de ce droit il ne sera pas fait usage , et alors autant ne pas l'accorder, ou Ton s'en servira, et en oe «as il est à craindre qu'Hue produise un antagonisme qui 'menacera jusqu'à l'vniiHi elle-même.

Le 'S^tème laxAuel uffî«, je crois , anoiite de garanties à l'onité ique I'uommi personnelle. Toute mesure , pour iaisqùénr force exécutejre , doit ètine acceptée par les deux délégations, clest-àn^re en réédité par le paniemeiit de Vienne et par «celui de Pesth. Autant vaudrait donc la faire voter directement parœs deux «assemblées. De cette façon l'exécution en serait bien plus assurée, car cens qui en seraient duargés iseraient les ministres mêmes qui Tauraient fait passer ; elle serait appuyée d'aiUeucs par toute la minorité qui l'aurait défendue par ses discours et uonsacrée par ses votes, an grand jeur de la tribune, au sein même

du pays , et Ton ne. pourrait plus soupçonner qu'elle a été adoptée à Vienne, par suite d'iniluences inavouables^ agissant dans Fombre^ Dans, le cas» par exemple, d'un armemcoit eitraordinaire que réclameraît la. sécurité de Tempire^ rélaanar tkmal neseraîtril pas tout autrement général, si cette prise d'armes, était décidée à Pesth et à Vienne, après de brillants débats et. de dbaleureux appels au. patriotisme., que si elle était. ¥0r tée en silence par les délégations., toujours sospectées-et bientèè impopulaires? Qu!oa se rappelle comment l'Autriebe fut sauvée ea 1341, qit'oiiise. retrace la séance de la. diète d&« Presbourg du Il septembre, Marie*Thérèse ea deuil, portant son nouveau'-né dans les bras, réclamant le secours de la H(Migrie parce qui'eUe est abandonnée de tous, et ces députés, la veille encore si hostiles a à r Autrichienne , » • yaineus en cet instant par sa parole, transportés d'enthousiasme, pleurant, tirant leur sabre et se précipitant aux i»eds de la reine en répétant le: cri fameux : moriamur pro regenoairo; qultm songe à ce jour mémorable, et qu'on se- demande ensuite si avec le système des délégations une scène pareille pourrait s& re*produire et Tempire échai^^or à la ruine de la méme> façon.

Le buè de ceisz qui ont voulu faire décider « les affaires communes » par un vote commun a été

de consolider Tunité de TÉtat en obligeant la Hongrie à se lever pour la défense des autres parties de l'empire; mais, qu'on se le persuade bien, et Thistoire le démontre, ce n'est pas en liant la Hongrie par un vote muet , dans un conciliabule silencieux, qu'on pourj'a compter sur elle. C'est , comme l'a fait Marie-Thérèse , en faisant appel directement, ouvertement, éloquemment à sa loyauté, à sa générosité, à son patriotisme ardent et éclairé.

Concluons. Le dualisme ne donne à l'Autriche qu'une base peu solide; seulement il était impossible , dans les circonstances données , d'en faire agréer aucune autre. L'Ausgleichy loin de diminuer les vices du dualisme, les aggrave; malheureusement les prétentions opposées des deux parties contractantes ont empêché qu'on adoptât un mode de transaction plus rationnel. Sous tous les rapports, l'union personnelle serait préférable au système des délégations. Ce qui vaudrait mieux encore, ce serait une union fédérale comme celle de la Suisse ou de la confédération du nord de l'Allemagne, qui, assurant l'unité dans les choses indispensables à l'existence de l'État, laisserait à toutes les nationalités la pleine liberté d'un développement autonome. Nous aurons à expliquer pourquoi les résistances de la Hongrie ont toujours fait échouer cette solution, qui seule peut

donner à TAutriche une assiette solide, parce que, seule, elle satisferait toutes les races en respectant leurs droits et en favorisant leurs intérêts.

Page 1