‹ La Prusse et l'Autriche depuis Sadowa (volume 2)Chapitre 20 sur 21 · L'AUTRICHE ET SA CONSTITUTION · texte numérisé non relu

L'AUTRICHE ET SA CONSTITUTION

l'Europe orientale et méridionale. Aussi que de sympathies s'acquit la France, quand en 1859 elle lui porta le coup qui affranchissait Tltalie, et qui devait bientôt précipiter la formation de l'unité germanique! Les hommes d'État anglais, qui persistaient à croire que l'empire d'Autriche était indispensable à l'équilibre européen, étaient honnis alors comme les représentants aveugles d'une politique égoïste et surannée. Certes à cette époque des cris de joie eussent salué le jour de la dissolution finale du vaste héritage des Habsbourg! Aujourd'hui l'opinion publique, non-seulement en France et en Angleterre, mais sur presque tout le continent, s'est complètement modifiée. Elle est sympathique à l'Autriche. On désire qu'elle parvienne à surmonter les difficultés qui l'assiègent et à se reconstituer sur la base des principes modernes.

D'où provient ce changement si complet de l'opinion? Est-ce simplement d'un sentiment de commisération pour le vaincu? Non, quand celui-ci a mérité sa défaite, il y en a peu qui le plaignent. Est-ce parce qu'en France quelques-uns espèrent que l'Autriche, après avoir recouvré ses forces, pourra se venger de la Prusse et reconquérir son ancienne suprématie en Allemagne? Non, car ces sentiments, exclusivement français, n'auraient point trouvé d'écho dans les autres pays. Ce se-

râit d'ailleurs préparer la perte de TAutriche que de la précipiter dans une nouvelle lutte avec l'Allemagne du Nord. La victoire, même la plus complète, pourrait flatter Forgueil du souverain, mais elle serait funeste à ses peuples. Les intérêts des populations germaniques du Rhin et de la Baltique sont trop différents de ceux des populations danubiennes pour qu'une même assemblée délibérante puisse les régler à la satisfaction des unes et des autres. Il faudrait donc une autorité despotique, un gouvernement absolu pour maintenir réunis des groupes ayant des aspirations si diverses. Demandez aux Hongrois s'ils souhaitent que celui qu'ils appellent leur roi , replacé à la tête de l'unité allemande, ceigne la couronne de Charlemagne; tous répondront : non 1 car nul d'entre eux n'ignore que la nationalité hongroise serait inévitablement subordonnée aux intérêts allemands. J'ai noté dans un ancien historien des révolutions de la Hongrie le mot suivant : « La Hongrie n'est jamais plus près d'être asservie que lorsque l'empereur est puissant en Allemagne , » et ce mot, résumant l'expérience de deux siècles de lutte, exprime encore la conviction unanime des Hongrois. Tous les Slaves de 1 empire, ceux du nord comme ceux du sud, pensent de même. Ils se trompent donc singulièrement, ceux qui s'imaginent que les populations du Danube sont disposées à

se jeter sur rA.llemagne pour y rétablir l&suprématie de la maison de Habsbourg.

Si aujourd'hui l'on désire généralement que FAutriche sorte rajeunie et reconstituée de la crise redoutable qu'elle traverse , c'est pour des motifs plus conformes à l'intérêt de la civilisation; c'est parce que l'on croit qu'il lui reste une grande mission à remplir dans l'Europe orientale. Elle doit y faire pénétrer les lumières et la culture de l'Occident, non par l'intermédiaire d'une langue étrangère uniformément imposée ou par l'action de la centralisation administrative, mais par le développement autonome des dialectes nationaux et des institutions locales. Tel est d'ailleurs le programme que semblent avoir adopté les hommes d'État qui dirigent les affaires dans les deux moitiés de Tempire. Seulement il est bon de ne pas se faire d'illusion sur les difficultés qu'ils rencontreront dans l'accomplissement de leur tâche. Ces difficultés, il en faut mesurer toute la gravité, afin de mieux apprécier le mérite de ceux qui parviendront à les ' vaincre, et aussi afin de provoquer le concours et de réchauffer le zèle de tous les hommes de bonne volonté. C'est en ce sens que parlait récemment M. de Beusk avec une franchise dont il faut le louer sans réserve. « Nous gravissons , disait-il, une montagne escarpée : le char est lourd, la route

est mauvaise et bordée de précipices., Pour que nous arrivions au sommet , il faut que tout le monde donne son coup d'épaule. »

Qui n'a pas visité les différentes provinces de TAutriche après la guerre de 1866 ne peut s'imaginer les obstacles sans nombre qui semblaient s'opposer à la reconstitution de l'empire. Tout paraissait annoncer une dissolution prochaine, irrémédiable. Ce n'étaient que conflits de nationalités aigries, cliocs de prétentions inconciliables, jalousies invétérées de races diverses cantonnées dans leurs territoires respectifs ou, ce qui est plus fâcheux encore, entremêlées dans le même district, réclamations violentes de vingt dialectes différents exigeant tous des droits égaux, opposition des privilèges héréditaires et des exigences de l'organisation moderne, inextricable mêlée de haines, de rancunes, d'aspirations contradictoires, chaque province enfin agitée par quelque question brûlante, menaçant le repos ou l'intégrité de l'empire : — dans le Tyrol italien, le vœu tout au moins très-bruyant de s'unir à l'Italie; dans le Tyrol allemand, une population fanatique, sur- • excitée par les prédications ultramontaines; à Vienne, la question du concordat mettant aux prises les défenseurs de la domination de l'Église et les partisans des idées modernes; àTrieste, un groupe italianissime décrié, mais remuant, saisis-

sant toutes les occasions de faire des manifestations anti-autrichiennes; à Fiume, la guerre civile déclarée entre le parti national croate et les amis de la Hongrie; à Agram, les Slaves exaspérés contre Tunion avec la Hongrie et maudissant r Autriche, qui les abandonne à leurs anciens ennemis ; dans le Banat, les Serbes tournant les yeux vers Belgrade et rêvant le rétablissement de Tempire de Douchan sous la protection de la Russie ; en Transylvanie, les Roumains humiliés, parlant de Bucharest et se comptant en silence, eux les plus nombreux; les Saxons inquiets se méfiant des magyars et n'acceptant qu'à regret l'organisation nouvelle ; en Hongrie, les populations appauvries par les mauvaises récoltes, presque en proie à la famine, incapables de payer les contributions en retard, ruminant leur vieille haine contre les Allemands et aspirant à Tindépendancê absolue ; en Galicie, lutte des Polonais et des Ruthènes, les premiers désirant de tous leurs vœux la résurrection de la Pologne , les seconds criant à Toppression et appelant le secours des bandes moscovites; en Bohême, Tchèques et Allemands aux prises à propos de tout, l'agitation nationale prête à dégénérer en une guerre de race et arborant hardiment le drapeau du panslavisme; au centre, l'empereur animé des meilleures intentions, mais élevé dans des idées d'un autre âge, et complète-

ment jeté hors de sa voie par les coups répétés que lui portent d'anciens alliés qui invoquent hautement les principes révolutionnaires ; un premier ministre étranger , prolestant au sein d'une eour ultra-catholique, récemment échappé du naufrage de son pays, qu'il n'a pas su conduire à bon port, et encore tout meurtri des catastrophes de la veille; l'armée elle-même, le dernier lien de ce faisceau d'États qui va se briser Y Tisurmée, sombre, humiliée, irritée des défaites subies malgré sa valeur, parce qu'on ne lui a pas fourni à temps les armes et les moyens de concentration qui lui eussent assuré la victoire ; puis le gouffre sans fond du déficit engloutissant le produit d'emprunts contractés chaque année; la banqueroute imminente; dans tout l'empire, pas un écu métallique en circulation, la monnaie de papier dépréciée d'un quart, l'industrie aux abois, les recettes des chemins de fer et le total des exportations diminuant sans cesse , les impôts déjà si exorbitants qu'une partie n'en rentre plus; enfin partout la détresse, le mécontentement, l'irritation ou le découragement , et entre tant de populations diverses rien de commun, sauf le désir de sortir d'un état qui les opprime, les ruine et les humilie! Ce tableau n'a rien d'exagéré. A mesure que je passais d'une province dans une autre, il se déroulait devant

moi avec ses mille détails, tous également affligeants. G*était comme un cauchemar. Il me semblait descendre dans ce cercle de l'enfer, où Dante a dépeint la mêlée des désespérés^ dans leur nuit sans étoiles :

Quivi sospiri, pianti ed alti guai

Risonavan per Paer senza stelle,

Diverse lingue, orribili favelle,

Parole di dolore, accenti d' ira

Yoci alte e fioche e suon di man con elle.

Supposez qu'en France les anciennes provinces, — Bretagne, Flandre, Alsace, Franche-Comté, Provence , Languedoc , Guienne , — sortent de leurs tombeaux, sanglantes et mutilées, reprochant au pouvoir central les crimes ou les fautes de l'ancien régime depuis la croisade des Albigeois jusqu'aux dragonnades , la violation de leurs privilèges , la misère de leurs campagnes, la mort de tout esprit public , réclamant leur autonomie et l'emploi exclusif de leur dialecte local, prétendant relever au besoin les douanes intérieures afin de mieux établir leur indépendance absolue, demandant chacune un ministère responsable et des milices provinciales, indignées de ne pas obtenir aussitôt la satisfaction qu'elles réclament, aspirant à s'unir, celle-ci à TEspagne, celle-là i Tltalie, une autre à l'Allemagne, une autre enfin à la

Belgique ou à l'Angleterre; représentez-vous ce déchirement de Tancien royaume constitué au prix de tant d'efforts et de luttes; rappelezvous les fureurs sanguinaires qu'inspirait à la génération de 89 l'idée seule du fédéralisme, et vous ne parviendrez pas encore à vous représenter l'effroyable confusion qui, en 1866, menaçait de dissoudre l'Autriche, la moderne Babel. La fresque allégorique où Kaulbach a représenté, sur Tescalier du musée de Berlin, la confusion des langues et la dispersion des peuples semblait l'image du dramatique spectacle qui s'offrait à ma vue. Dans ce tableau, Jéhova foudroie le despotisme qui a voulu élever jusqu'aux nues le monument de son orgueil. L'heure de la délivrance sonne, et les différentes races, ivres d'allégresse d'échapper à un joug détesté , se dispersent vers les quatre points cardinaux. L'empire des Habsbourg allait-il donc s'écrouler ainsi? De toutes parts et en toute langue, on me l'affirmait et avec joie. Ce mot sinistre, finis Auslrix, retentissait sans cesse à mon oreille. Pourtant je me rassurais en songeant que l'Autriche, déjà plus d'une fois à la veille de périr, s'était toujours relevée , parce que la cause qui l'avait fait naître continuait à rendre son existence nécessaire. Il fallait jadis sur le Danube un État assez fort pour résister aux Turcs; or aujourd'hui n'en faut-il pas un encore pour leur suc-

céder et pour résister aux Russes? Mais comment arrêter l'œuvre de la dislocation imminente et retenir ensemble des nationalités hostiles qui n'aspiraient qu'à se séparer? Pour y parvenir, la compression la plus dure, la plus inexorable, paraissait nécessaire. M. de Beust et l'empereur eurent la glorieuse inspiration d'essayer un moyen qu'on eût été tenté d'appeler une héroïque folie. A ces populations si profondément ulcérées, ils ont osé accorder le régime parlementaire avec toutes ses prérogatives et toutes ses libertés , y compris la liberté de réunion et d'association. Ils lui ont donné même la liberté de la presse et le jury, refusés naguère encore à la France, plus de trois quarts de siècle après 89, par un gouvernement fort des millions de suffrages dont il est issu, du dévouement sans réserve de l'armée et de la magistrature qui le soutiennent, dans un pays complètement unifié, où un même sentiment d'ardent patriotisme a depuis longtemps effacé les animosités de race et les diversités d'origine.

Partout, non-seulement à Vienne, mais dans toutes les provinces et dans tous les idiomes, à côté de journaux où les idées libérales sont défendues avec autant d'éloquence que de mesure, paraissent des feuilles où se font jour, dans un langage acerbe et violent, les ressentiments et les aspirations des partis extrêmes. Chose qui doit

surprendre les défenseurs du régime absolu, la tolérance produit Tinnocuité des attaques , et ce qui devait perdre l'empire le raffermit. H y 'a dans les principes modernes une telle force curative que rËtat qui semblait le moins pouvoir en supporter Tapplication se relève de ses désastres rien que pour les avoir proclamés. Après chacune de ses défaites, TAutriche retrouve ses forces, parce qu'en perdant une province elle conquiert une liberté, — après Solferino le régime parlementaire, après Sadowa tous les droits des peuples affranchis. Ne dirait-on pas la réalisation du mythe d'Antée? Chaque fois qu'elle est jetée à terre, sa chute lui communique une vigueur nouvelle. On est vraiment tenté de souscrire au paradoxe si brillamment développé par M. Eugène Pelletan dans ces pages piquantes qu'il a intitulées : Qui perd gagne.

Après l'expérience commencée si heureusement en Autriche, nul pays, si prudent qu'il soit , ne pourra se refuser à suivre son exemple, car nul ne s'est trouvé exposé à de si nombreuses et de si redoutables difficultés. Des différentes questions que le choc de l'ancien et du nouveau régime a fait surgir, les autres nations n'en ont guère qu'une seule à résoudre ; toutes assiègent l'Autriche au même moment. Rapports de l'Ëglise et de l'État, réorganisation politique de l'empire,

formes du régime constitutionnel, conflit des races et des langues, relations des nationalités, réformes économiques et douanières, équilibre budgétaire, voilà les points qu'il s'agit de régler, les problèmes dont le sphinx inexorable réclame sous peine de mort la solution. Nous essayerons d'exposer chacune de ces questions, en commençant par celle qui se rapporte à la réorganisation politique de Tempire^

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