‹ La Prusse et l'Autriche depuis SadowaChapitre 10 sur 10 · Die Volksschule m Œsterreich · texte numérisé non relu

Die Volksschule m Œsterreich

Reichsrath, qye même les fougueux députés du Tyrol n'ont pas contredits sur ce point, renseignement depuis i 855 aurait plutôt rétrogradé. Le grand congrès d'instituteurs réuni à Vienne les 5, 6 et 7 septembre 1867 était arrivé à la même conclusion.

Ce congrès est Tun des événements les plus extraordinaires qui aient signalé la régénération de l'Autriche. Dans la salle des redoutes du palais impérial, 200 ) instituteurs se sont rassemblés pour chercher en commun les réformes que réclame l'instruction primaire. Au siège de l'antique absolutisme, dans ce Hofburg où ont régné les Habsbourg et d'où Metternich dictait les lois de Tuniverselle compression, des maîtres d'école, à qui l'empereur François-Joseph ouvrait sa résidence, sont venus raconter leur longue servitude et parler d'affranchissement. Pour la première fois, sous ces lambris féodaux, les mots de liberté et d'égalité ont retenti. Les idées modernes ont conquis la place, non par la violence révolutionnaire, mais en forçant leurs adversaires à en reconnaître l'excellence ou du moins la nécessité. Je ne sais rien qui marque mieux l'étonnante puissance de ces idées sur les esprits de notre époque que de les entendre exprimer ainsi par ces instituteurs que l'autorité ecclésiastique avait élevés, formés, surveillés, et qui étaient accourus de

tx)utes les provinces de cet empire si longtemps maintenu dans les ombres du passé. Quand on lit ces débats, on se croirait transporté aux premiers jours de 1789. C'est la même joie pour la liberté enfin obtenue, le même espoir en l'avenir, le même sentiment de délivrance*. A vrai dire, on croit assister à une constituante de maîtres d'école, et le gouvernement, loin de s'en effrayer^ fait complimenter l'assemblée par l'entremise du comte Chorinsky, gouverneur de la basse Autriche. Les discours prononcés à ce congrès font bien comprendre le mouvement des esprits en ce moment.

La première question posée était celle-ci : L'é-

1. Comme le dit M. Schreiber dans la prérace du livre où il a réuni les débats du congrès des instituteurs [Die erste allge^ meine œsterreichische Lehrerversamelung zu Wien), cette réunion est un événement qui peint mieux que tout autre la révo« lution survenue en Autriche. ■ L'enthousiasme pour le bien de la patrie, ajoute-t-il, les nobles sentimeDts qui éclatent dans tous les discours, permettent de bien augurer du développement futur de l'école et du pays. Les générations nouvelles, affranchies des entraves du passé, libres d'esprit, honnêtes, fières, actives, apprendront à aimer ce qui est grand, noble et beau. Les discours des instituteurs expriment parfaitement l'opinion publique, car ils ont été prononcés par des hommes du peuple, vivant avec le peuple, dont ils instruisent les enfants et partagent les besoins, les croyances et les aspirations. Si l'Ëtat soutient les maîtres daùs leurs efforts, l'Autriche se relèvera. L'avenir nous apprendra si l'on saura tenir compte des nécessités de Tépoque; en tqut cas les instituteurs ont rempli un devoir en les faisant connaître. »

cole primaire (Volksschule) est-elle en Autriche ce qu'elle doit être? Non, répond le premier orateur inscrit, M. Gallîstl, elle n'est pas à la hauteur de sa mission, car, complètement soumiseau clergé, elle n'a été qu'un instrument de réaction, non de progrès, et elle ne semblait avoir d'autre but que de perpétuer l'influence d'un corps privilégié. L'instituteur n'a point fait tout ce qu'il aurait dû pour éclairer le peuple, d'abord parce qu'il a reçu lui-même une instruction insuffisante , ensuite parce qu'il n'avait pas le degré d'indépendance, d'aisance, de liberté indispensable à l'exercice de ses fonctions. ^

D'après M. Binstorfer, de Vienne, dont les paroles sont souvent accueillies par des applaudissements enthousiastes, Técole primaire ne doit pas être mise au service de l'intérêt confessionnel d'une communion religieuse particulière. Elle doit, sans aucun doute, former des hommes pieux et moraux, mais que l'esprit de secte n'aveugle et ne domine pas. Les ministres des cultes en seigneront les dogmes de leur foi, sans que cette mission , qui est la leur, confère aucun droit de surveillance ou de direction sur les autres parties de l'instruction. En général les maîtres d'école ne sont pas assez instruits; c'est vrai, mais à qui la faute? Qu'a-t-on fait en réalité pour leur donner les connaissances qui leur sont nécessai-

res? L'enseignement normal est détestable, et se réduit à une pure scolas tique propre à dégoûter de Tétude le jeune homme qui s'en montre d'abord le plus avide.

M, Leibesdorf développe des idées semblables. Pour que l'école se relève en Autriche, dit-il, il faut d'abord la soustraire à Fautorité de l'Église, ensuite en èannir renseignement confessionnel, qui est le domaine du clergé. Nous ne repoussons pas la religion de l'école, il s'en faut, ce serait en éloigner l'amour et l'humanité; mais la religion qui conduit à la liberté et à la fraternité, qui nous pousse à remplir nos devoirs, qui nous fait connaître nos rapports avec Dieu, la nature et nos semblables, cette religion qui fait l'homme et le citoyen doit être enseignée par l'instituteur laïque. La rétribution scolaire payée par les parents devrait être abolie et remplacée par un impôt scolaire payé par tous. Il s'agit d'un intérêt général, du plus grand intérêt de 1 État, qui concerne les riches et les puissants autant que les pauvres.

Le directeur Rôhler, un vieillard voué depuis quarante-six ans à l'enseignement, s'écrie qu'il pourrait parler trois jours durant de cette étable d'Augias qu'on décore du nom d'instruction primaire. Il finit son discours par quelques mots où se peint bien l'esprit qui animait 1 assemblée.

« Ce qu'il faut donner à nos populations, dit-il, c'est le sentiment de leur propre valeur. Elles s'attachent aux dehors. Elles ne comprennent pas qu'un enfant né sous le chaume puisse être Tégal de celui qui voit le jour dans un palais. Quand elles arriveront à respecter non les titres, les ordres, les richesses, mais le mérite et la vertu, alors nous aurons des hommes Gers, prêts à verser leur sang pour la justice. Nous dirons comme Diogène à Alexandre : Sortez de mon soleil, vous tous qui nous mettez à l'ombre. En finissant, je veux rendre hommage à ce grand, à cet immortel instituteur des peuples, à Joseph II, dont les idées triomphent aujourd'hui, et à notre empereur actuel, qui, marchant sur les traces de son glorieux ancêtre, a rompu définitivement avec l'absolutisme et avec le régime de la compression militaire et policière. » Qui aurait cru, il y a cinq ans, que de semblables paroles'auraient été prononcées par un maître d'école dans le Burg impérial de Vienne? Kst-il beaucoup d'autres pays où une semblable scène pourrait se produire?

Ce qui est remarquable dans ce congrès, c'est qu'une opposition très-décidée, parfois même violente, contre l'influence du clergé n'exclut point du tout des sentiments religieux très-réels qui se manifestent à chaque occasion. « Que Dieu vous éclaire et vous guide^ dit le président aux mem-

bres de rassemblée en terminant son discours de

clôture, c'est la vérité qui nous rendra libres. » Tous les orateurs affirment que la principale mission de l'école est d'imprimer fortement dans 1 ame des enfants des sentiments de moralité et de piété. Les télégrammes que des cercles d'insti-' tuteurs envoient de différents côtés au congrès commencent par un texte biblique et par une invocation à Dieu.

Dans Beaucoup de pays, comme l'Italie, l'Espagne, la France, ceux qui s'éloignent du culte offi ciel tombent dans l'indifférence , et l'hostilité contre le clergé est généralement accompagnée d'incrédulité. Chez les nations où la Réforme a prévalu , l'Église dominante rencontre ses adver-r saires les plus résolus dans les sectes les plus croyantes, et le besoin de croire survit à l'abandon de certains articles de foi. C'est pour ce motif que les conversions au catholicisme sont plus fréquentes que celles au protestantisme. La piété du catholique consistant dans la pratique exacte des cérémonies et dans l'adoption d'un credo imposé d'autorité, quand il vient à repousser la foi traditionnelle, il rejette tout, et il ne conserve pas de besoins religieux assez forts pour lui faire adopter des formes de culte mieux en rapport avec ses idées. Habitué à scruter sa foi, à se l'approprier, le protestant, s'il trouve son culte

erroné ou insuffisant , en prend un autre qui lui convienne mieux. Mécontent, le catholique devient indifférent, tandis que le protestant se fait rilualiste ou romain. S'il n'a pas ce qu'il lui faut, l'un cherchera mieux, l'autre ne cherchera rien. L'Autrichien tient le milieu entre l'homme du ' nord et l'homme du midi, pour la religion comme peur beaucoup d'autres choses. Il n*a pas échappé tout à fait aux conséquences ordinaires 'de 1 in fluence ultramontaine. A côté des fervents, on rencontre un très-grand nombre d'indifférents, à Vienne surtout, où le maigre produit de la collecte en l'honneur du jubilé du pape a révélé une désolante froideur.

Toutefois, dans les villes de province et dans les campagnes, les intérêts spirituels préoccupent encore singulièrement les âmes, comme chez toutes les tribus germaniques ou slaves restées fidèles au génie de leur race. Ces dispositions permettront à l'Autriche d'organiser l'école comme-, l'exigent les besoins de notre temps

L'école doit développer chez les enfants le sen^ timent moral et religieux; mais on ne peut pas,. pour ce motif, concéder aux ministres du cultedominant la direction de l'enseignement, d'abord parce que ce serait méconnaîlre les droits desdissidents, en second lieu parce que le clergépourrait être hostile aux principes sur lesquels;

TÉtat est fondé. Pour réspudrè cet important et délicat problème, il faut donc imiter ce qui s'est fait avec tant de succès en Hollande et aux États- Unis, laisser aux ministres du culte le soin de donner l'instruction confessionnelle, et charger l'instituteur d'inculquer dans l'âme de l'enfant Tamour de Dieu, de la justice, la charité, toutes les vertus de Thomme et du citoyen. C'est da«s ce sens que le Reichsralh a voiïlu émanciper l'école de l'Église. Comme le disait un orateur, M. Schind- 1er, de la Sllésie, on ne veut pas bannir Dieu de l'école; ce qu'on prétend, c'est la soustraire à rinfluence exclusive du prêtre, ce qui est bien différent.

Au sein du Parlement le projet de réforme concernant l'école fut vivement attaqué par les orateurs dévoués à la défense du concordat. L'État n'a pas de doctrine, disait le savant abbé Jàger : donc il ne peut enseigner. L'éducation est la chose principale, et pas d'éducation sans religion. L'État, en organisant l'enseignement, envahit donc le domaine religieux; il porte atteinte à la liberté de conscience, aux droits des parents qui veulent l'instruction confessionnelle.

Quand l'État était uni à l'Église , faisait remarquer le comte Blome à la Chambre des seigneurs, on pouvait comprendre qu'il enseignât; maintenant qu il se déclare incompétant en matière reli-

gieuse, il doit aussi se reconnaître incapable en matière d'instruction. Rigoureusement cette objection est très-forte; mais, quand il s'agit de leur salut, les nations ne se laissent pas arrêter parles déductions logiques d'un principe abstrait. Dès qu'elles aperçoivent ce qui peut les sauver, elles se jettent sur le remède. C'est le maître d'école, non le fusil à aiguille, qui a vaincu à Sadowa; l'Autriche à été battue parce qu'elle s'est trouvée inférieure en intelligence à sa rivale dans tous les rangs et dans tous les services : donc il faut réorganiser l'enseignement à tous les degrés, l'enlever à ceux qui l'ont dirigé trop longtemps et le confier à une direction plus capable. Tel est «n résumé le sens précis des discours prononcés par les partisans du projet que présentait le gouvernement.

Il faut un changement radical, dit le rapporteur de la Chambre des députés, M. Figuly. On a voulu faire de l'école un instrument d'asservissement, nous devons en faire, nous, un moyien d'affranchissement et le fondement de la liberté.

Les représentants Hermann, de la Bohème, Dintl et Schindler, de la basse Autriche, Schneider, de la Silésie, Sawczynski, de la Gillicie, Seiffertitz, du Yorarlberg ^ montrèrent par des faits

I . A Feldkirch, dans le Vorarluerg, sur les limites de la Suisse,

. que le système en vigueur dans renseignement était incompatible avec rétablissement du régime constitutionnel. Dans la chambre des seigneurs^ l'éloquerlt professeur Rokitansky, le comte Hartig et le ministre des cultes von Hasner défendirent les lois nouvelles. Le comte Léo Thun exposa l'opinion contraire avec une grande force et des arguments qui donnent à réfléchir.

Cependant la nécessité d'une réforme était tellement sentie que même le savant économiste dont on regrette la mort récente, M. le baron de Hock, après avoir protesté de son attachement à la religion et de son respect pour rÉglise, se crut obligé de déclarer qu'elle n'était plus à la hauteur de sa mission. Et réellement les faits parlent trop haut. Entre l'État de l'instruction dans des pays comme la Prusse, la Suisse, la Hollande, les États-Unis, et dans ceux qui ont été soumis à la hiérarchie 'ecclésiastique, comme l'Italie et l'Espagne, le contraste est si affligeant qu'on éprouve presque du regret à le mettre en relief. « Voyez les États romains, s'écriait le député Schindler

les jésuites dirigent une institution d'enseignement moyen {K. K. Slaatsgymnasium) . Pour donner une idée de 1 esprit qui y présidait à l'instruction, le député SeifTeriiiz cita Ui notion que les pères donnaient du magnétisme, a Magw.isinus animaHs est aut naturatis aut supcmatura is. Naturaîis von est, ergo est suvernaturalis. Si est supematuraliSj aut est ex Deo aut ex éiabolo. Ex Deo non est, ergo est ex diabolo, »

dans les débats du Reichsrath: là règne sans partage le régime qu'on nous vante ! Quels résultats a-t-il produits? qu'y voit-on? Des brigands à raffut derrière des ruines, dans une région dévorée par la fièvre. »

La loi nouvelle qui affranchissait l'enseignement de l'autorité du clergé fut appuyée par une si forte majorité dans les deux Chambres, qu'elle ne fut même pas soumise au vote nominal.

La troisième loi présentée par le gouvernement, et discutée également au. mois d'avril 1868, avait pour but de régler certains points qui donnaient lieu à des conflits entre les différentes confessions.

La plus grande difficulté était celle des mariages mixtes. Le clergé catholique n'accordait sa bénédiction que quand la partie dissidente consentait à laisser élever tous les enfants dans le culte orthodoxe, et le concordat avait donné force obligatoire à ces engagements {Reverse). Comme le faisait remarquer M. de Lichtenfels, rapporteur du projet de loi, cette prétention était nouvelle en Autriche. Tandis que le reste de l'Allemagne était déjà troublé par ces exigences qui donnaient lieu à des procès, à des scandales, à des froissements de toute espèce, l'Autriche échappait à cette forme de l'intolérance cléricale.

Ce n'est qu'à partir de 1841 que le clergé catholique se mit à exiger ces Reverse, et depuis lors

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les dissidents n'ont cessé de faire entendre les ré* clamations les plus vives. Ainsi que le disaient le professeur Rokitansky et le député Schneider, ces sortes d'engagements constituent une violation de la liberté de conscience et une atteinte à l'autorité légitime du père de famille.

L'article 1*^' de la loi nouvelle déclare que ces engagements seront nuls et sans effet. Les enfants mâles suivront la religion du père, les enfants du sexe féminin la religion de la mère, à moins que les conjoints n'en décident autrement. Les conversions d'un culte à un autre sont libres; seulement il est interdit de les provoquer par la violence ou la ruse. Qyand une personne change de religion, l'Église ou l'association religieuse perd tous ses droits sur celui qui l'a quittée. L'enterrement dans le cimetière ne peut être refusé à un dissident, à moins que dans un rayon de deux milles il n y ait un cimetière spécial pour le culte auquel il appartient. Nul ne peut être obligé de prendre part aux cérémonies ou de contribuer aux frais d'un culte qui n'est pas le sien. Le repos du dimanche ou des jours de fêle ne peut être imposé.

Telles sont les principales dispositions de la troisième loi confessionnelle. Elles ont toutes pour but de mettre fin à la domination de l'Église catholique. Ce but, elles l'atteindront, mais en

provoquant des luttes qui eussent été moins gra-» ves si ces lois avaient séparé plus radicalement le domaine de l'État du domaine de l'Église. Avec l'Église, il n'y a que deux politiques à suivre : ou il faut accepter sa suprématie et rédiger les lois conformément au droit canon, — alors vous aurez la paix au prix de l'asservissement, — ou il faut introduire la séparation complète, comme aux Étatp-Unis, et ainsi l'État évite la lutte, parce qu'il ignore même l'existence des Églises.

.« La politique de sacristain » de Joseph U, qui consiste à vouloir régler d'une façon rationnelle les rapports de l'État et de l'Église, et qui prétend même réformer le clergé, est très -périlleuse et très-inefûcace. Elle provoque les résistances furieuses des prêtres, elle multiplie les causes de conflit, et enfin elle aboutit à des écliecs où succombe aussi la liberté. Vaincre l'Église de haute lutte tout en lui restant spirituellement soumis est une tentative qui n'a encore réussi à personne. L'essai de fonder l'Église constitutionnelle est une des œuvres de la Révolution qui semblait réunir le plus de chances de succès, et il n'en est pas qui ait plus tristement avorté.

En repoussant la proposition de M. Mùhlefeld, qui voulait introduire le mariage civil , et en décidant que les ministres des cultes font d'office partie du comité local des écoles, le Beichsrath

s'est efforcé de suivre une voie de conciliation. Il 'S'apercevra probablement bientôt qu'il s'est trompé. Les transactions de ce genre font plus de mal que les solutions tranchées ; c'est comme dans les unions mal assorties : mieux vaut une franche rupture qu'une brouille maussade et de perpétuelles querelles.

Les lois votées par le Parlement, on se demandait avec inquiétude si elles ne seraient pas î^rrétées par le veto impérial. Vivement ébranlé par les revers successifs qu'il avait subis, l'empereur sentait bien qu'il était urgent de changer de système de gouvernement ; mais les souvenirs de sa jeunesse, son éducation, sa foi, l'influence de sa mère et de son entourage, tout l'attachait aux défenseurs de la suprématie ecclésiastique. Plusieurs semaines s'écoulèrent avant que les lois nouvelles ne reçussent la sanction impériale. Déjà pendant la discussion tout avait été mis en œuvre pour agir sur l'esprit du souverain. L'impératrice était sur le point d'accoucher. On- profita de cette circonstance pour s'emparer de son âme ébranlée et pour l'exciter à défendre la foi. Le saint-père lui envoya même des reliques qui furent déposées sur sa couche àPesth, comme un sûr moyen d'attirer la bénédiction du ciel sur sa délivrance. L'empereur résista à ces pieuses manœuvres et sanctionna les lois nouvelles.

! Cette' tentative d'intimidation de la part du

clergé donne à réfléchir. Il est étonnant de voir à quel point se trompent souvent les partis extrêmes sur les moyens d'atteindre le but qu'ils poursuivent. Aveuglés par la passion, il n'aperçoivent que l'avantage immédiat. Les inconvénients, les dangers éloignés qui y sont attachés, leur échappent. Ils poursuivent avec une furieuse ardeur telle fin qui , s'ils l'atteignaient, les conduirait à leur perte.

Supposons que l'empereur François-Joseph , suivant comme Louis XVI les avis de ses conseillers ecclésiastiques, eût opposé son veto aux lois votées par les chambres. L'Église y aurait gagné de conserver le concordat dans son intégrité ; elle aurait en revanche rendu plus violente l'hostilité qu'elle soulève, et l'empereur aurait perdu sa popularité.

Si le monarque, pénitent soumis, doit obéir aux injonctions de son directeur de conscience, c'est celui-ci qui sera le pouvoir suprême de l'État. Le vrai souverain sera, non le roi, mais son confesseur. Or le confessionnal, qui était une puissance acceptée et exploitée dans la monarchie absolue, est un rouage non prévu dans le régime constitutionnel. Ceux qui ont inventé et pratiqué cette forme de gouvernement étaient gens qui ne se confessaient pas. Les souverains qui écoutent

trop leurs confesseurs risquent de perdre leur couronne. Les exemples ne manquent pas dépiù& Jacques II d'Angleterre jusqu'à Isabelle d'Espagne. Le veto est un pouvoir exceptionnel, que les peuples peuvent accepter quand il est exercé par le souverain lui-même, lequel ne doit considérer que l'intérêt de la nation. Mais si le veto était dicté dans le tribunal secret de la pénitence par un prêtre qui peut n'avoir en vue que l'intérêt du sacerdoce , il est fort probable que les nations modernes ne s'y soumettraient point.

Le régime parlementaire est un mécanisme très-délicat et d'origine anglaise. L'introduction d'un mobile étranger emprunté au midi ne manquerait pas de le faire éclater. Que le clergé agisse sur les électeurs par la chaire et le confessionnal, il nuira peut-être à la foi dont il abuse; il ne fera cependant qu'user d'un droit que les libertés démocratiques garantissent à tous les ci- • toyens. Mais que par son influence sur la conscience d'un royal pénitent il fasse échec à la volonté nationale, c'est une expérience qu'il deviendra chaque jour plus périlleux de tenter. Heureusement le bon sens de l'empereur François-Joseph, instruit par les leçons des événements contemporains, épargna l'an dernier cette épreuve à l'Autriche.

Si la volonté de la nation régulièrement expri-

mée par ses mandataires devait fléchrr devant le veto d'un père de la Société de Jésus, la conclusion qu'on ne manquerait pas d'en tirer, c'est que le confessionnal est de trop dans le régime constitutionnel, et qu'un roi bon catholique ne peut régner dans un pays libre.

Pour compléter l'aperçu des changements introduits dans les rapports de l'Église et de l'État en Autriche, il faut maintenant, après les débats parlementaires, examiner les négociations diplomatiques. Elles feront mieux encore apprécier . toute l'importance de la révolution pacifique survenue dans lantique empire des Habsbourg.

Pendant que le ministère cisleithanien présentait et défendait au Parlement les lois nouvelles, M. de Beust négociait à Rome pour obtenir que le saint-siége renonçât aux droits exorbitants que lui avait concédés le concordat. L'habile chanceUer connaissait-il assez peu le Vatican pour espérer le succès de ces négociations ? Il est difficile de le supposer. Son but était plutôt de désarmer les résistances de la Chambre haute et d'adoucir les ressentiments de la cour de Rome , en lui montrant la plus extrême déférence; mais, quant à ce dernier résultat, il fut loin de l'atteindre.

kkk LI-: CONCORDAT AUTRICHIEN

Le nonce apostolique à Vienne, M. Falcinelli, adressa le 26 mai 1868 à M. de Beust, au sujet des lois nouvelles, une protestation où les termes les plus vifs, les plus blessants même, n'étaient pas ménagés. Il montrait d'abord que le concordat liait l'empereur, et qu'il ne pouvait s'y soustraire sans manquer à ses engagements, sans faillir à son honneur. « Le concordat, disait-il, a été conclu librement par deux puissances souveraines, ratifié dans toutes les formes voulues pour donner à un traité toute sa valeur. Les souverains qui l'ont signé se sont engagés à l'observer fidèlement, et ces engagements solennels ont été pris pour eux et pour leurs successeurs. Verbo cœsh" reo-regio pro nobis atque successoribus nostris adpromittentes, tels sont les termes mêmes dont s'est servi sa majesté impériale et royale apostolique. Le saint-siége a religieusement tenu ses engagements ; il avait droit de s'attendre à une juste réciprocité, surtout de la part d'une puissance dont la réputation d'honnêteté est hautement estimée dans le monde entier. »

Le nonce s'eflbrce ensuite de prouver que les raisons invoquées par le gouvernement autrichien pour modifier le concordat n'ont aucune valeur sérieuse. « Si, dit-il, les motifs que Ton a allégués pour défendre ces lois pouvaient jamais prévaloir dans le nâonde, il ne serait plus possible

de faire des contrats et des traités, il faudrait renoncer à toute idée de droit et de justice/ /nuoquer la nécessité 1 Mais la nécessité dont il s'agit est une nécessité factice dont l'œil le moins clairvoyant a pu suivre toute la trame. D'ailleurs « il vaut mieux souffrir toute sorte de nécessités que de commettre une seule iniquité (saint Augustin), » et c'en eçt une que de violer la parole donnée. Invoquer l'opportunité! c'est ériger l'arbitraire en principe et abandonner aux caprices de tous les vents l'exécution des engagements les plus sacrés et ïes plus inviolables. Se prévaloir des changements survenus dans V empire ! ce serait rendre toutes les transactions illusoires et en faire dépendre la violation du bon plaisir d'un seul des contractants. Lorsqu'on viole si facilement les engagements qu'on a pris, les événements ne tardent guère à prouver aux yeux de tous que ces faits, pour être accomplis, n'en sont pas plus licites, et que les funestes conséquences en retombent toujours sur ceux qui ont donné aux peuples de si funestes exemples. — Au reste, les faits contre lesquels le saint-siége doit s'élever sont d'une telle nature que non-seulement ils violent le concordat, mais qu'ils sont contraires aux maximes fondamentales de la religion et aux lois les plus sacrées de l'Église. Telles sont : 1° la loi sur le mariage, 2° la loi sur les écoles, 3^ la loi dite

interconfessionnelle. Prétendre soumettre les questions matrimoniales à la législation et à la juridiction de TÉtat et vouloir séculariser le mariage, réduire un sacrement de l'Église à un simple contrat civil, c'est effacer le nom de Dieu d'un des actes les plus importants de la vie et sacrifier les consciences. Cette nouvelle législation antichrétienne est empruntée à un pays qui la doit à la plus sanglante époque de son histoire, et pour lequel elle a toujours été une de ses plus effroyables calamités. L'Église repoussera donc éternellement, comme contraire à sa doctrine; ce principe qui a inspiré toutes les dispositions de la nouvelle loi sur le mariage : « TÉtat ne peut se démettre de son droit de législation et de-juridiction dans la question matrimoniale. » La loi concernant les écoles est une autre et bien grave infraction au concordat. L'enseignement de la religion et de la morale appartient au sacerdoce, et cela de droit divin. L'empêcher de remplir officiellement ce devoir, c'est porter atteinte aux droits les plus sacrés de l'Église d'abord et de ceux qui ont l'obligation d'écouter ses enseignements, c'est-à-dire tous les catholiques. »

La pièce finit par les protestations les plus énergiques « contre les nombreuses dispositions des nouvelles lois sur le mariage, sur les écoles et sur les rapports interconfessionnels, qui sont des

atteintes aux droits du saint-père comme chef suprême de l'Église catholique et des violations de la loi divine et ecclésiastique. »

Dans sa réponse en date du 30 mai, M. de Beust s'abstient de discuter les considérations qui accompagnent la protestation du nonce apostolique, afin d'éviler tout ce qui pourrait porter dans ce débat un nouvel élément d'irritation. Le 4 juin, le baron de Meysenburg éci it de Rome que le cardinal Antonelli « relègue dans la région des choses impossibles l'idée d'établir une entente, au moment où l'une des parties vient d'altérer, sans le consentement de l'autre , plusieurs articles des plus importants du contrat synallagmatique de 18t5 ».

Du point de vue où se trouve placé le saintsiége, les admonestations qu'il adresse à la cour de Vienne paraissent parfaitement justifiées*. Un contrat est intervenu, il a été solennellement sit gné par les deux souverains, et ce qui rendait ce traité bien plus sacré encore, c'est qu'il ne faisait que reconnaître les droits antérieurs et incontestables que l'Église tient de Dieu lui-même, et que la tradition catholique consacre. Ce que Ton aurait pu répondre, c'est qu'il est des contrats qui sont nuls en eux-mêmes, parce qu'ils portent sur des droits que l'on ne peut aliéner. Un État ne peut pas plus concéder à n'importe qui le droit

ET LES LUTTES CONFESSIONNELLES. 4'i9

tenir registre, a été, depuis les temps les plus reculés de l'église catholique, la prérogative exclusive de la commune. Les anciens canons n'ont janaais considéré le lien conjugal autrement que comme un contrat civil ordinairement béni par l'Église. Ils ont reconnu dans la promesse formelle et réciproque du fiancé et de la fiancée de s'épouser le seul titre légitime, efficace et suffisant de la cérémonie nuptiale, entièrement indépendant du concours et de la bénédiction du prêtre. C'est ainsi que les savants auteurs du code Napoléon ont envisagé et résolu cette question avec la tolérance du saint-siége. Les législations d'autres États ont marché depuis en cette matière sur les traces de celles de la France consulaire. Toutes les objections qu'on a voulu soulever contre l'institution du mariage civil se trouvent réfutées par les résultats de l'expérience et les faits de l'histoire. On voudra nous faire croire que cette institution minera parmi nous la foi divine et ruinera la sainteté du lien conjugal. Il n'en sera absolument rien. Elle n'a aflaibli ni en France ni en Belgique la foi de TËglise et du sacrement du mariage, pas plus qu'en Prusse elle n'a affaibli le sentiment religieux. » Ce dernier argument semble décisif en Autriche, car il a été répété trèssouvent dans la discussion au sein du Reichsrath. Voyez la France, disaient les orateurs; le mariage

civil y est introduit depuis plus d'un demi-siècle, et cependant c'est l'un des pays du monde où le catholicisme exerce le plus d'empire et est pratiqué avec le plus de ferveur ; elle l'emporte de beaucoup sur TAutriche sous ce rapport.

On devine que des raisons de cet ordre ne peuvent exercer aucune influence sur l'attitude de la cour de Rome, qui s'appuie, dit-elle, sur la tradition immuable de l'Église. Elle tolère ce qu'elle ne peut empêcher; mais jamais, prétendelle, elle n'a ratifié une législation contraire aux droits de la religion catholique.

Xe chancelier de l'empire n'ignorait pas qu'on préparait au Vatican un acte d'éclat. Le pape luimême devait condamner du haut du siège apostolique les nouvelles lois et lancer une sorte d'excommunication contre ceux qui avaient violé les privilèges ecclésiastiques. M. de Beust essaya de détourner le coup en montrant la situation trèsdifficile où se trouvait le souverain de l'Autriche, tiraillé entre son attachement au pape et les nécessités de son rôle constitutionnel. Le 10 mars 1868, le chancelier écrit au comte Crivelli à Rome : « Et d'abord je vous avouerai sans hésitation que personne ne déplore plus que l'empereur lui-même la situation perplexe qu'on lui a faite en le plaçant entre sa condescendance bien connue pour le siège apostolique et les devoirs que lui impose sa

position de chef d'État. Toutefois je vous prie d'être intimement persuadé que, quelque pénible, affligeante même que soit cette position, dès qu'il sera placé entre le respect filial qu'il porte au gouvernement suprême de l'Église et ses devoirs rigoureux de souverain envers ses sujets, sa majesté n'hésitera pas à faire ce que sa double profession de prince et de législateur exige impérieusement d'elle dans la conjoncture actuelle. Cette position éminente, l'empereur la doit tout entière à;la haute intelligence qu'il a des besoins de ses États, des mœurs laïques et des conditions honnêtement libérales de notre société, et il risquerait de perdre le côté le plus précieux de sa gloire, du moment qu'il irait se heurter contre le développement intellectuel de ses peuples et la marche générale de la civilisation moderne. »

Tous les efforts de M. de Beust pour arrêter les foudres pontificales furent vains. Dans le consistoire du 22 juin, le saint-père prononça une allocution destinée à annuler les lois votées par le Reichsrath et sanctionnées par l'empereur. Il condamnait aussi « la loi odieuse du 21 décembre, cette loi qui établit une liberté entière de toutes les opinions, de la presse, de toute foi, de toute conscience et de toute doctrine, qui accorde aux citoyens de tous les cultes la faculté d'élever des institutions d'éducation et qui admet sur le même

pied dans l'État toutes les sociétés religieuses, quelles qu'elles soient. » Après avoir montré que les lois nouvelles portaient atteinte de la façon la plus abominable aux droits de l'Église, le pape ajoute : « En vertu de l'autorité qui nous appartient, nous déclarons ces décrets nuls et sans force en eux-mêmes et dans tous leurs effets, tant pour le présent que pour l'avenir. Quant aux auteurs de ces lois, à ceux particulièrement qui se flattent d'être catholiques et qui n'ont pas craint de proposer, d'approuver et de mettre à exécution les lois susdites, nous les conjurons de ne pas oublier les punitions spirituelles que les constitutions ecclésiastiques et les décrets des conciles œcuméniques infligent comme devant être encourues ipso facto par ceux qui violent les droits de TÉglise. »

Supposez les populations animées des mêm.es sentiments qu'au moyen âge et soumises, comme beaucoup le désirent, à l'autorité ecclésiastique, et ces paroles du saint-père donnent le signal de l'insurrection. Les lois étant déclarées nulles, les fidèles ne leur doivent pas l'obéissance, et si tous es citoyens étaient des fidèles, l'autorité des pouvoirs civils serait anéanfie. Quand le chef du culte catholique arrive à prêcher ouvertement la désobéissance aux lois, faut-il s étonner de l'hostilité aue soulève ce culte et que ne provoquent pas

les autres communions? Par des actes semblables, le pape force les gouvernements les plus modéré», les plus respectueux envers lui, à se mettre en lutte contre l'autorité du clergé, car si cette autorité remportait, ils seraient sûrement renversés. Le saint-père et l'épi scopat ne laissèrent passer aucune occasion d'exciter les populations cisleithaniennes contre le gouvernement *. Dans son

1, Voici un exemple qui montre de quelle façon la hiérarchie romaine s'efforçait de soulever les populations contre un gouvernement persécuteur de TÉglise. Vers la fin de 1868, un journal catholique du Tyrol ( Tyroler Vôlkshlatt ) est condamné pour avoir attaqué les lois confessionnelles. Son rédacteur, Tahhé Oherkofler, mis en prison, envoie au saint-père une lettre ac« corapagnée de cent napoléons, produit de quêtes faites par lui. Le saint-père lui répond: « La lettre que tu nous as adressée de la prison nous a paru recevoir un lustre admirable des tribulations que tu subis. Tu t'es attiré la haine et la persécution de ceux qui ont dévié du chemin de la vérité, parce que tu as combattu pour les droits et la liberté de l'Église sans craindre leur colère. Cela t'obtiendra de grandes grâces auprès de Dieu et la louange de tous ceux qui jugent avec équité l'état des choses. Considère, cher fils, que ceux-là sont heureux qui souffrent persécution pour la justice et réjouis-toi d'avoir été trouvé digne de souffrir pour elle Tinjure et l'ignominie. Nous avons la confiance que cette persécution donnera une nouvelle efficacité à tes écrits, ce que nous te souhaitons de tout notre cœur.

« Plus P. P. IX.

M 9 décembre 1869. »

Le journal catholique de Vienne, le Volksfreundj qui avait reproduit la lettre du pape, fut saisi et poursuivi pour avoir publié une pièce « qui approuve des actes illégaux et qui renferme une injure aux tribunaux autrichiens. »

allocution, le pape s'adressa même à Tépiscopat hongrois pour réveiller son zèle un peu tiède en faveur du concordat.

En transmettant un exemplaire de Tallocution du saint-père du 22 juin, M. de Meysenburg, qui avait remplacé M. Grivelli, croit pouvoir ajouter que, si « ce langage paraît austère à première vue, on ne saurait toutefois méconnaître que, comparé à beaucoup d'autres documents de même nature émanés du saint-siége, il ne laisse pas de porter l'empreinte d'une certaine tendance à tempérer les expressions autant que le permet le point de vue invariable de l'Église. » Il faut avouer qu'on ne saurait se montrer moins susceptible que l'envoyé autrichien.

M. de Beust ne partagea point l'opinion de M. de Meysenburg, et le langage du saint-siége lui parut plus qu'«austère». Dans sa dépèche du 3 juillet 1868, il se plaint vivement de ce que l'allocution ait attaqué et condamné les lois fondamentales sur lesquelles reposent les nouvelles institutions de l'empire. Il ne dissimule pas non plus la pénible surprise que lui a fait éprouver rappel adressé aux évêques hongrois. « C'est surtout, ajoute-t-il, dans l'intérêt même de la cour de Rome qu'il nous paraît peu opportun d'éveiller la susceptibilité nationale des Hongrois. L'apparence d'une pression étrangère produirait chez

cette nation un résultat tout contraire aux désirs du saînt-siége, et nous verrions se former contre l'influence légitime de la cour de Rome un orage tout aussi fort que celui qui s'est déchaîné de ce côté-ci de la Leitlia. »

En ce qui concerne les attaques que le pape lance contre les lois fondamentales de l'empire qui n'étaient pas en cause, M. de Beust prend une attitude très-ferme. « Le saint- siège, dit-il, étend ses observations à des objets que nous ne pouvons en aucune façon regarder comme relevant de son autorité. Il envenime iftie question qui n'excitait déjà que trop les esprits en se plaçant sur un terrain où les passions politiques viennent se joindre aux passions religieuses. Il rend enfin plus difficile une attitude conciliante du gouvernement en condamnant des lois qui renferment le principe de la liberté de l'Église, et lui offrent une compensation pour les privilèges qu'elle a perdus. »

Le chancelier ne se prive même pas de la satisfaction de relever par une légère pointe d'ironie ces sérieuses considérations. « Les populations de l'Autriche trouveront une consolation à se rappeler que plus d'un pays très-catholique obéit à des lois analogues, tout en vivant en paix avec l'Église, et qu'il existe surtout en Europe un grand et puissant empire dont les tendances vers le

progrès et la liberté se sont toujours alliées à un attachement très-prononcé à la foi catholique, et qui, régi par des lois tout aussi abominables, s'est trouvé favorisé jusque dans ces derniers temps des sympathies indulgentes du saint-siége. »

M. de Meysenburg, comme le comte Crivellî, ne cache point que ses sympathies sont acquises au saint-siége. Il n'est, pas jusqu'à l'ambassadeur de France, M. de Sartigues, qui ne se mêle d'une négociation ne concernant point la France, pour conseiller des concessions. Le chancelier dut charger un nouvel agent, M. le comte de Trautmansdorf, de chercher un modus mvendiy c'est à-dire un accord qu'on n'a pas encore trouvé, -qu'on ne trouvera point. L'Autriche peut s'en passer. La cour de Rome lui tiendra rigueur; mais le clergé s'habituera à la nouvelle position qui lui est faite, et dans les provinces où le sentiment national n'envenime pas les débats, tous les gens sensés soutiendront le ministère dans sa lutte pour l'indépendance du pouvoir civil. La solution définitive et désirable serait la séparation complète de l'État et de l'Église, c'est-à-dire l'application de la formule si souvent invoquée au sein du Reichsrath : l'Église libre dans l'État libre. C'est le but vers lequel marche rAutriche, et elle y arrivera plus vite peut-être que la Hongrie, parce que le besoin de s'affranchir est d'ordinaire d'autant plus grand

que les chaînes que Ton a portées étaient plus lourdes.

L'une des grandes difficultés que cette solution soulève est celle des biens du clergé. En Autriche, l'État est très-pauvre, et le clergé très-riche * ; le premier a des dettes énormes, le second

1. Voici restimation des biens de TËglise en florins autrichiens (le florin vaut 2 francs 50 centimes) :

Bénéfices séculiers

Biens de couvents

Églises

Établissements d'enseignement et de santé

Établissements de bienfaisance

Fonds de religion constitué par Joseph II

Fonds d'étude

Total,

Valeur.

Dette.

Revenu.

Dans tout l'empire-royaume, on comptait, en 1861, 1020 couvents, 9660 Qioines et 5198 religieuses. C'est peu comparativement à la France ou à la Belgique. La valeur des biens ecclésiastiques d'après ce relevé approche de 1 milliard. Comme il a été fait en 1849, cette valeur doit avoir, semble-t-il, presque doublé aujourd'hui. Les revenus de certains évêchés sont énormes. Celui de Gran est de plus de 500 000 florins, celui d'Olmtitz de 300 800 florins, Prague 71 680 florins, Saint-Florentin 95 000 florins. Les prémontrés de Schlqe^l ont par an 53 150 florins, ceux de Tepl 223000 florins, ceux de Vienne 197 000 florins. Saint- Pierre à Salzburg a un revenu de 87 500 florins, Kremsmûnster de 191700 florins, Heiligenkreuz de 93900 florins, Osseg de 87 900 florins. Les biens de ces couvents ont une valeur et donnent un revenu supérieur à cette évaluation officielle. Les raisons qu'on invoque en faveur de la conservation des l)énefices des prêtres séculiers ne s'appliquent évidemment pas aux ordres religieux.

des revenus considérables. L'exemple de tant d'autres États catholiques, la France, la Belgique, TEspagne, l'Italie, qui ont mis la main sur le patrimoine ecclésiastique, est de nature à faire naître bien des tentations. On a trouvé d'ailleurs un mot très-innocent pour désigner cette opération lucrative : on l'appelle incamération.

Je ne crois pas qu'on puisse contester à l'État le droit de disposer des biens ecclésiastiques, si ceux-ci ne servent plus à couvrir les frais d'un grand service d'intérêt général. Les discussions des assemblées de la révolution française me paraissent avoir établi ce point avec tant de force, que Tesprit de secte peut seul encore le méconnaître.

Les biens ecclésiastiques ne sont pas la propriété individuelle des ministres du culte qui en jouissent ; personnellement ils n'y ont aucun droit. Ils appartiennent à un corps moral qui ne les possède qu'en vertu d'un privilège que l'État concède. Si l'État enlevait la personnification civile aux cultes, ces corporations fictives cesseraient d'être, et leur domaine, n'ayant plus de maître, retournerait nécessairement à l'État. Il faut tout l'empire des idées religieuses, invoquées à tort, pour obscurcir des notions si simples.

En Suède^ les militaires de YindeUa, au lieu d'être rétribués par le budget, vivent du revenu

de terres aflfectées à leur entretien. Peut-on soutenir que ces terres appartiennent à Tarmée, et que la nation suédoise ne pourrait en disposer, si elle rétribuait ses troupes d'une autre façon ? En Autriche, la situation du clergé est semblable à celle de l'armée suédoise ; il vit aussi du produit d'un domaine foncier. La nation aurait également le droit d'en faire un autre emploi et de pourvoir d'une autre façon à l'entretien des ministres du culte. C'est ce qu'ont fait presque tous les pays de l'Europe : TAutriche, la première, sous l'impératrice Marie-Thérèse et Joseph II, la France ensuite, l'Espagne, l'Italie, la Roumanie récemment.

Le parlement anglais a adopté une mesure du même genre pour l'Irlande, et les catholiques n'ont pas été les derniers à applaudir M. Gladstone quand il a proposé Yincamération des biens de l'église établie. Comment ce qui est légitime au delà de la Manche cesserait-il de l'être aux bords du Danube?

Je crois donc que les hommes impartiaux seront disposés à reconnaître le droit de l'Autriche de mettre la main sur les biens ecclésiastiques ; mais est-il bon qu'il soit fait usage de ce droit ? C'est là que le doute conmience, car on se trouve en présence de l'une des questions les moins éclaircies de notre temps.

Tocqueville a émis à ce sujet une opinion qui

mérite d'être mûrement pesée. Il est évident qu'un clergé salarié sera moins indépendant qu'un clergé propriétaire ; il dépendra de l'État qui le rétribue et du pape qui l'institue. Le prêtre catholique, n'ayant point de famille, vit 'déjà en dehors de la société civile; s'il n'a point de propriété foncière, rien ne l'intéresse plus au pays qu'il habite. Tous les liens qui peuvent l'attacher au sol étant coupés, il n'a plus qu'une patrie, Rome, qu'un souverain, le pape, qu'un intérêt, la domination de l'Église. Quoi qu'on en fasse, l'action du. clergé sur le peuple demeurera, au moins pendant longtemps encore, très-grande. En lui enlevant ses biens, on ne ruine pas son influence, souvent même on l'augmente. Il faut donc se demander si, pour former un peuple capable de vivre libre, il ne vaut pas mieux que le prêtre soit aussi indépendant que le lui permettent ses fonctions et aussi attaché que possible au territoire où il exerce son ministère.

Sous l'ancien régime, dans un État gouverné despotiquement, le clergé en France s'était fait le défenseur des libertés gallicanes et de l'indépendance de l'Église nationale ; il était propriétaire. Aujourd'hui, au sein d'une société avide de liberté, il prêche des doctrines d'asservissement, et il est devenu complètement ultramontain ; il est salarié. Le curé qui jouit d'un domaine rural est

encore, par quelques liens, citoyen d'un État. Celui qui n'a plus rien devient, comme le moine, citoyen seulement du monde catholique. #

Parmi les partisans de Vincamération des biens ecclésiastiques, il en est beaucoup qui espèrent par cette mesure affaiblir Tinfluence d'un corps qui a déclaré la guerre aux idées et aux institutions modernes. Ils ne font pas attention que la révolution française a employé ce moyen avec une fureur et une suite implacable qu'on n'imiterait plus maintenant. Pourtant le but a été complètement manqué, et la France est citée aujourd'hui à l'étranger comme le pays le plus catholique de l'Europe.

D'ailleurs la vente des biens du clergé peut procurer quelques ressources à un trésor obéré ; elle ne résout point le problème des rapports de l'Église et de l'État. Les biens vendus, accorderezvous un traitement aux ministres des cultes, comme on l'a fait en France, en Italie, en Espagne, en Portugal, en Belgique? En ce cas, le budget des cultes fait obstacle à la séparation de l'Église et de l'État, et impose ces relations compliquées et difficiles que les concordats viennent régulariser. Supprimez-vous radicalement le budget des cultes? Alors, à moins de rendre presque impossible l'organisation de tout service religieux, ce que les populations ne supporteraient proba-

blement point longtemps, il faut faire comme aux États-Unis et accorder très-largement la personnificttion civile avec le droit de posséder, ce qui amènerait rapidement la reconstitution de la propriété ecclésiastique. Or cette dernière conséquence demande réflexion.

La même législation qui n'oSre aucun danger dans un pays qui compte une multitude de sectes dont les croyances, les limites, les visées, varient sans cesse, et dont les ministres se marient, peut conduire à Tasservissement une nation qui a un culte dominant, dont les croyances et les desseins restent les mêmes, et dont les prêtres demeurent étrangers à la société civile. On croit volontiers que des institutions excellentes dans le pays où elles ont pris naissance donneront d'aussi bons résultats partout ailleurs. Des échecs fréquents nous montrent à chaque instant que c'est une erreur.

En Autriche, certains couvents, certains évêchés, ont évidemment de trop grands revenus.

Ces riches prébendes entraînent ceux qui en jouissent à mener un genre de vie peu en rapport avec les enseignements et les exemples du jShrist. L'État aurait donc raison de mettre la main sur ce qui ne sert qu'à entretenir le luxe épiscopal et de l'employer, comme le voulait Joseph II, à doter l'enseignement, surtout à fonder des écoles

normales. Cela fait, il pourrait renoncer à toute ingérence dans la nomination des évoques et dans l'administration des biens ecclésiastiques. La personnification civile serait accordée, non à TÉglise ou aux Églises en général, mais à chaque groupe paroissial de fidèles, dont le droit de posséder serait soumis aux mêmes règles et . aux mêmes limites que celui des sociétés anonymes.

La solution que j'indique ici soulèverait, je ne l'ignore pas, de sérieuses difficultés quand il s'agirait de la formuler en projet de loi; mais, si les habiles légistes du Reichsrath arrivaient à les résoudre et à réaliser pour la première fois sur le continent européen la séparation effective de TÉglise et de TÉtat, le service rendu à tous les pays qui poursuivent cette importante réforme vaudrait à l'Autriche une profonde gratitude.

Dans l'Empire-royaume, où le clergé possède encore des biens qui assurent le service religieux, il serait plus facile d'introduire la séparation que là où Isl suppression des allocations du budget enlèverait aux prêtres, momentanément du moins, tout moyen d'existence. La mesure n'aurait point cette apparence de persécution ou de rigueur qu'elle prendrait peut-être ailleurs aux yeux dune grande partie des populations. D ne serait même pas impossible qu'elle fût acceptée par les Églises elles-mêmes, qui acquerraient ainsi une autono-

nomie complète au prix du sacrifice de leur superflu, destiné à améliorer et à répandre l'instruction.

Il est urgent pour l'Autriche, plus urgent que pour les autres États catholiques , de mettre fin à • ces luttes confessionnelles qui l'agitent et la minent. Entées sur les antagonismes des nationalités, elles pourraient menacer l'existence même de l'empire, si ces rivalités de ï'aces ne perdaient point leur âpreté. C'est un motif pour ne point reculer devant les solutions radicales. Ce ne serait point pour l'Autriche un médiocre titre de gloire si, après avoir fourni le modèle d'un État fédéral, où l'excellence du gouvernement et les bienfaits du régime constitutionnel retiendraient ensemble dans un faisceau unique des races diverses trop longtemps hostiles, elle arrivait à incarner en des lois pratiques la fameuse formule : l'Église libre dans l'État libre.

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