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de la cour impériale, n'osa pas faire du mariage un contrat civil que constatent les autorités civiles, et qui n'exclut pas la bénédiction religieuse. Il recula devant l'introduction de la législation française, adoptée aujourd'hui en Italie, en Belgique, en Hollande, dans les provinces rhénanes. La nouvelle loi ne fait que rétablir, avec quelques modifications, la législation en vigueur avant le concordat. Les causes matrimoniales sont enlevées aux juges ecclésiastiques et rendues aux tribunaux laïques. Le mariage se célèbre devant le prêtre, qui en tient acte ; mais en cas de refus de sa part, pour des motifs non prévus dans le code autrichien, les futurs époux peuvent s'adresser aux autorités civiles, qui sont tenues de passer outre à la célébration du mariage.
Cette loi si timide et si insuffisante donna lieu aux plus vifs débats dans les deux chambres du Reichsrath. C'est qu'en effet, sans abolir le concordat, sans même en faire mention , elle y faisait brèche et allait inévitablement devenir ainsi l'occasion de la lutte avec le saint- siège et avec le clergé catholique. C'était la répudiation du système qui, à partir du seizième siècle, avait presque constamment présidé au gouvernement de l'Autriche. L'esprit libéral de Joseph II, depuis si longtemps banni de Vienne avec exécration, reparaissait sur la scène et allait y commander en maître.
Le moment était solennel. La lutte fut vive entre les représentants des droits de l'Église et les défenseurs de l'indépendance de l'État.
Chose remarquable, le concordat ne trouva guère d'orateurs pour parler en sa faveur que parmi les ecclésiastiques. Le premier qui commença l'attaque fut l'abbé Pintar, député de la Carinthie. Il ne connaît, lui, que les lois canoniques. Les conciles ont décidé qu'il n'y a de mariage3 valables que ceux que le prêtre consacre. Ce que l'on veut introduire dans la loi n est autre chose qu'un concubinage privilégié. «Oui,s'écrie-t-il avec feu, je dirai avec un orateur prussien : Désormais vos employés tiendront les registres du péché. Le scandale et la honte s'avanceront, tète levée, sous le vêtement de votre légalité impie. »
L'abbé Pintar est soutenu par l'abbé Greuter, député du Tyrol. L'abbé Greuter est une des célébrités du Reichsrath ; il raisonne serré et frappe fort. La pensée est souvent élevée, mais l'expression est violente, familière et même triviale. C'est comme un Bossuet qui aurait trop fréquenté les pâtres des Alpes tyroliennes. Il préconise le régime ultramontain avec un enthousiasme si ardent qu'il faut bien le supposer convaincu de l'excellence de celui-ci. Il ne se tient pas sur la défensive; il ne dissimule en rien ses idées ; il porte au contraire le fer et le feu dans les rangs pressés de ses adver-
saires. Les arguments dont il s'efforce de les accabler sont vigoureux, mais souvent ils font rire, tant ils paraissent étranges au milieu d'une assemblée où circule le souffle du dix-neuvième siècle. Ses armes sont empruntées à l'arsenal du moyen âge. Ce qui serait peut-être sublime dans la cathédrale d'Inspruck paraît parfois burlesque dans le Reichsrath de Vienne. Quand l'abbé Greuter parle, le président a grand'peine à maintenir l'ordre dans la chambre et le silence dans les tribunes. De tous côtés éclatent les protestations, les murmures ou rhilarité. Au congrès catholique de Munich, Tabbé Greuter appelait le libéralisme le Gessler de notre siècle, sous-entendant que lui serait le Tell qui abattrait le tyran.
Dans la discussion sur la loi présentée par le cabinet cisleithanien, c'est au nom de la liberté de conscience qu'il réclama le maintien des lois canoniques. Gela parait étrange, puisque c'est au nom de la liberté des cultes qu/on en demandait Tabolition. Voici son raisonnement : pour les catholiques, il n'y a qu'un mariage : c'est l'union consacrée par le prêtre ; tel est le dogme de TÉglise. Introduire dans les lois de rAutriche le mariage purement civil, c'est donc mettre l'État en opposition avec le dogme, c'est violer les décisions les plus solennelles des conciles et froisser ainsi la conscience de tous ceux qui sont restés fidèles
à la foi. Le mariage est un sacrement, et jamais le peuple n'admettra qu'il appartienne au Reichs rath de régler la distribution des sacrements. Vous voulez donner à TÉtat une base non confessionnelle, soit; mais ne commencez point par imposer aux catholiques une législation que jamais ils ne pourront accepter. Dans la catholique Autriche, désormais les catholiques seuls seront persécutés : voilà le sort que vous leur réservez. « Lu cause des malheurs de notre pays, c'est le concordat, répétez-vous en chœur. Oui, je vous entends. C'est ainsi qu'au temps du paganisme, quand la pluie manquait, quand éclataient la peste et la famine, la foule criait : Chrùtiani ad Uones, les chrétiens aux lions Ah! vous voulez faire de l'aigle de l'apostolique Autriche une sorte d'oiseau de proie impie qui viendrait, comme le vautour de Promethée, dévorer dans notre poitrine ce qui nous est plus précieux que la vie, notre sentiment, nos saintes croyances ! Eh bien ! j'ose vous le dire, dans les vallées et sur les monts de notre libre Tyrol vous n'y réussirez pas. Encore un peuple, pensez-vous, qui bientôt marchera enchaîné derrière le char du vainqueur; mais vous ne vaincrez pas. 5>
L'abbé Degara, du ïyrol méridional, invoque des arguments du même ordre que ceux de Tabbé Greuter, sans y ajouter de force nouvelle : le
OU si, comme au Japon, nous aurons deux souverains, l'un subordonné siégeant au Burg, à Vienne, l'autre, le maître omnipotent, trônant à Rome, au Vatican, ou pour mieux dire au Gesii. Vivronsnous en Autricliiens, en Allemands libres, ou devons-nous périr en sujets de la hiérarchie romaine? Nous respectons la religioi\, nous bénissons le christianisme, mais il ne faut pas que nous soyons plus longtemps un État de l'Église en Allemagne. Depuis des siècles, c'est de Rome que sont partis les iils qui ont conduit les affaires autrichiennes. Voyez où cela nous a menés : aux abîmes!... Il est temps de nous affranchir des liens dont nous ont chargés le concordat de 1855 et l'encyclique du 8 décembre 1864. Que le mot si fatal à l'Autriche : trop tard, ne retentisse pas encore une fois ici sur les ruines de l'empire ! Un seul exemple vous montrera la différence entre l'esprit qui règne ici et aux bords du Tibre. Tandis que nous parlons d'abolir la peine de mort, on vient de canoniser là-bas un inquisiteur tout couvert du sang des victimes qu'il avait immolées parce qu'elles adoraient Dieu à leur manière, Pedro Arbuez. » Dans ces vives paroles, on voit éclater cet antagonisme entre la société laïque et l'Église catholique qui devient chaque jour plus prononcé. On comprend aussi que les sentiments qu'exprime l'orateur ont leur source dans
c'est ce qui avait lieu en Autriche. Dans la Bukovine, le clergé catholique . s'efforçait de conquérir des prosélytes par les mariages mixtes et Técole. La certitude d'être toujours appuyé par Tautorité civile lui inspirait un zèle d'intolérance contre lequel les non-catholiques n'avaient aucun moyen de se défendre. Quand ils réclamaient contre les excès de pouvoir dont ils étaient les victimes , ce n'est pas à Vienne que leur appel était reçu, c'est à Rome, et on devine l'accueil qui y était fait.
Une pétition envoyée au Reichsrath par le conseil communal de Czernowitz, capitale de la Bukovine, relatait les détails prouvant la vérité de tout ce que disait M. Hormuzaki. C'est par antiphrase sans doute, ajoutait l'orateur, que l'on a appelé le traité avec Rome « concordat » , car il n'a enfanté que discordes au sein des familles et de l'État. Ce concordat n'est autre chose que le Syllabus transformé en articles de loi et imposé à tous les peuples de l'empire. Ses partisans disent qu'ils ne veulent que la liberté ; mais, entendue dans leur isens, la liberté de l'Église, qu'est-ce, sinon l'asservissement de l'État ?
Un député de la province de la Haute-Autriche, le baron von Weichs, s'efforça de faire voir qu'il s'agissait pour l'empire d une question de vie ou de mort. « Nous avons à décider aujourd'hui, s'écria-t-il, si nous formerons un État indépendant
rant dans tous les pays le concours des forces cléricales. Elles ne lui ont pas porté bonheur. Quand les protestants des pays mixtes craignaient le retour de l'antique intolérance ils n'avaient point tout à fait tort.
Le docteur Mûhlefeld, député de Vienne, s'était mis, depuis plusieurs années déjà, à la tète du mouvement anticoncordataire. Sa plume et son éloquence avaient servi d'interprète à tous ces vœux d'émancipation qui fermentaient dans les populations de toutes les grandes villes. Au sein du Reichsrath, il réclama l'introduction du mariage civil tel qu'il est établi par la législation française. Il n'eut pas de peine à montrer que les dispositions proposées ne sauvegardaient pas suffisamment la liberté et la dignité des futurs époux. Si le mariage ne peut être célébré devant les autorités civiles qu'exceptionnellement, après que le refus du curé aura été constaté par deux témoins, il est évident que des unions de ce genre et ceux qui les auront contractées seront mal vus de leurs concitoyens. C'est le moyen de déconsidérer sûrement le mariage civil, et de le faire regarder, ainsi qu'on Je fait à Rome, comme une sorte de concubinage légal. Le législateur français a parfaitement distingué ici la sphère de l'Ëtat de celle de r%lise. Le contrat constituant la famille est un acte civil dont la loi civile dicte les conditions,
et que Tautorité civile constate et consacre. Après cela, les différents cultes sont libres de considérer le mariage comme un sacrement ou comme une cerémonie religieuse, d^accorder ou de refuser leur bénédiction, d'y poser telles conditions ou d'y attribuer telles grâces qu'ils voudront. Seulement il n y a d'effets civils attachés qu'aux unions contractées conformément au code civil.
Répondant à M. Mûhlefeld, qui accusait la commission d'être restée, comme toujours en Autriche, à nioitié chemin et de faire ainsi de la mauvaise besogne, le député Herbst faisait remarquer qu'il serait difficile de confier Tétat civil aux autorités locales, parce qu'on ne trouverait pas partout des fonctionnaires assez instruits pour tenir convenablement les registres. Cette difficulté n'est pas sérieuse, car ce qui est possible en France et en Italie doit Fétre en Autriche. Dans toutes les communes ou dans les environs immédiats, on peut trouver soit un notaire, soit un secrétaire communal qui dresserait les procès-verbaux des mariages aussi bien que ceux des délibérations du conseil local. M. Miihlefeld, mort depuis lors, avait si bien raison qu'à la fin de la session dernière on annonçait au Reichsrath qu'on préparait un projet de loi pour l'introduction du mariage civil.
Si les querelles des nationalités n'y mettent point
obstacle, peu à peu TAutriche arrivera ainsi à affranchir les actes de la vie du lien confessionnel obligatoire, et à donner à TËtat le fondement que réclament les sociétés modernes.
Dans la chambre des seigneurs, le chevalier von Krauss prouva que la prétention de TÉglise de régler seule les questions matrimoniales n'était pas conforme à la tradition. Jusqu'à Gharlemagne, les souverains ont édicté des lois sur cette matière; c'est seulement pendant le moyen âge que le clergé a mis la main sur le mariage. L'anathème prononcé par le concile de Trente contre ceux qui contestaient les droits de TÉglise sur ce point a rencontré de grandes résistances au sein de l'assemblée, et n'est pas considéré comme dogme. Pour montrer à quel point la législation ecclésiastique est peu en rapport avec les idées du monde actuel, l'orateur cite comme exemple ce qui concerne les obstacles au mariage résultant du degré de parenté. Sous Léon III, Tempèchement au mariage fut étendu jusqu'au septième degré, parce que Dieu, ayant créé le monde en six jours, s'était reposé le septième. Sous Innocent III, on s'arrêta au quatrième degré, parce que le corps est composé de quatre fluides, lesquels sont constitués par les quatre éléments. Il est vrai que ces empéchements se rachetaient au moyen de dispenses ; mais peut-^on laisser les populations soumises à
deà règles qui n'ont pas une base plus sérieuse que celle-là?
Au sein de la chambre haute, la discussion fut plus animée et peut-être plus brillante que dans la chambre basse. Des hommes considérables, d'anciens ministres, les chefs du parti féodal, prirent successivement la parole pour combattre des lois qui faisaient brèche au concordat. — Prenez garde, s'écria le comte Blome, quiconque s'attaque à rËglise marche à sa perte. On Ta dit avec raison, Ecclesia pressa^ Ecclesia victrix, — Tant de difticultés, tant de périls, assiègent déjà TÂutriche, ajoutait le comte Rechberg, pourquoi en faire naître de nouveaux? C'est ainsi que s*est perdue la révolution française. La question religieuse est la plus formidable de toutes, craignez qu'elle ne perde aussi rAutriche. - Le savant professeur Arndts, le prince-cardinal de Schwarzenberg, le cardinal Rauscher, s'efforcèrent de montrer que voter des lois sans tenir compte des articles du concordat, c'était violer la foi des traités, manquer à la parole donnée par l'empereur. — Au milieu de tous ses revers, disait le comte Mensdorff-Pouilly, l'Autriche avait conservé un renom, de loyauté sans tache qu'elle va compromettre maintenant. Elle ne pourra même plus dire : Tout est perdu fors l'honneur.
La question soulevée était délicate. Elle inté-
resse la France, rAUemagne, tous les États qui ont conclu des concordats avec Rome. Quelle est la nature d'un concordat? quelle est la force du lien qu'il crée? Est-ce un contrat bilatéral liant les deux parties de telle sorte que Tune nepeut s'y soustraire sans le consentement de Tautre ? Lanjuinais a fort bien dit : « Ces sortes d'actes, revêtus des formes de la loi, demeurant toujours incomplets, sujets à d'énormes inconvénients et de leur nature subversifs des droits de TËglise et de TÉtat et de l'indépendance nationale, ne sont jamais que des règles imparfaites, provisoires et révocables. »
Un concordat est-il un traité international, conmieun traité de commerce? Évidemment non, car ce n'est pas avec le pape en tant que monarque des États romains, c'est avec le saint-père chef de l'Église que le traité a été conclu. Or comment TÉtat peut-il abdiquer une partie de ses droits souverains en faveur du chef d'un culte, d'une religion? Une religion n'est qu'une opinion, une croyance partagée par un certain nombre de fidèles ; or les opinions religieuses se modiûent. Elles perdent ou gagnent des adhérenj;s. Les catholiques peuvent reconnaître la suprématie du concile œcuménique, ils peuvent aussi se soustraire à l'obéissance du pape. L'État n'en resterait-il pas moins lié envers le saintr-père, qui
ne représenterait plus que ses propres croyances? Le pape décrète de nouveaux dogmes, il jette l'anathème sur lés lois fondamentales d'un pays : ce pays doit-il continuer à respecter le concordat, quelle que soit, l'attitude que prenne le saint^ siège, quels que soient les principes qu'il adopte? Ces traités singuliers, dont les partisans euxmêmes ne peuvent déterminer la nature, n'étaient à leur place qu'au moyen âge ; ils sont en opposition avec toutes les idées et toutes les institutions modernes.
Dans nos idées actuelles, l'Etat ne peut accorder ni au représentant d'une opinion religieuse, ni au souverain d'un pays étranger le droit de nommer des fonctionnaires publics, de régler les actes civils des citoyens, de gouverner ses écoles. Un contrat de ce genre serait nul de soi, comme contraire à l'ordre public. Un père stipule que son fils obéira durant toute sa vie à la volonté d'une autre personne; une semblable promesse constitue-t-elle un engagement valable? Cprtainement non. Le roi de France accorde par traité au roi d'Espagne le droit de nommer tous les officiers de l'armée; le peuple français reconnaîtrait-il la validité de ce traité, et se croirait-il tenu de le respecter? Une nation, et encore moins le chef qui la gouverne» ne peut aliéner ses droits de souveraineté intérieure, pas plus qu'un indi-
416 JJi: CONCORDAT AUTRICHIEN
vidu ne peut se vendre comme esclave. C'était pour toujours que l'empereur d'Autriche avait reconnu les prérogatives de l'Église catholique, de sorte que les représentants de la nation n'auraient plus jamais le droit de faire des lois au sujet de 1 école, du mariage et des affaires confessionnelles. Lacté d'un souverain excédant ses pouvoirs lierait donc la nation éternellement! Éternellement, car si pour modifier le traité il faut le consentement de l'Église, comme il s'agit de ses prérogatives dogmatiques ou canoniques, jamais elle ne l'accordera.
Le ministre des cultes, M. von Hasner, a développé ces considérations au sein de la chambre haute avec une grande clarté. « On sait, disait-ii, que le développement de l'État a provoqué dès le moyen âge une lutte séculaire, et que les empereurs franconiens, les Hohenstaufen, et la plupart des autres empereurs n'ont cessé de défendre les droits du pouvoir civil contre les usurpations de l'Église. Les souverains autrichiens ont aussi rempli leur rôle dans cette lutte, et Joseph II n'a ^ pas été isolé. Ce qui se passe maintenant n'est donc qu'un épisode, qu'une phase de ce long travail d'émancipation. Ce que Joseph II a voulu faire, c'était rendre à l'État les pouvoirs qui lui sont essentiels. C'est ce que nous voulons aussi, et en ce sens nous ne craignons pas d'invoquer
ce nom glorieux et si injustement attaqué. Seulement nous voulons ce que Ton n'avait pas encore bien compris à la fin du siècle dernier, la liberté de l'Église. Toutefois, à côté des Églises libres, nous voulons l'état indépendant.
« Mais, nous dit-on, vous violez un contrat, pactasunt servanda; c'est une honte pour l'Autriche de manquer à ses engagements. Avant de parler d'engagement, il faudrait voir si l'Autri- * che, si le peuple autrichien en a contracté. Tout est changé maintenant. L'absolutisme qui avait traité avec Rome n'existe plus. Un État constitutionnel est né, qui doit pouvoir régler ses affaires intérieures à sa convenance. Qu'un esclave mette le pied sur un sol libre, il est affranchi. De même l'Autriche, en se plaçant sur le terrain constitutionnel, a reconquis toute sa liberté d'action. Un autre point est encore à con&idérer. En 1855, quand on a traité avec le saint-siége, Rome était un État indépendant; il a cessé de l'être, car aujourd'hui il ne se soutient plus que par les armes étrangères. La société a besoin que le sentiment religieux soit puissant ; des privilèges accordés à une Église l'affaiblissent loin de la fortifier, parce qu'ils l'exposent à de continuels assauts. Voyez les pays où Ton a appliqué ce principe vraiment moderne : TÉglise libre dans l'État libre. IlJi'y règne pas ces dehors uniformes d'une piété de
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commande qui cachent ordinairement tant d'in* différence et d'hypocrisie; mais le sentiment religieux y est bien plus profond^ plus vivant, plus efficace. Enlevons à TÉglise ses privilégfts : alors nous ne la verrons plus mettre à ['indeu- des hommes comme l'illustre Giinther, qui voulait démontrer l'harmonie du catholicisme et de la philosophie; alors aussi elle regagnera cette influence que par son attitude actuelle elle perd malheureusement de plus en plus. »
Le comte Antoine Auersperg développa les inconvénients du concordat avec la verve du poète et le sens pratique de l'homme d'État. « On a eu raison, dit-il, de prétendre que la lamentable banqueroute du despotisme en 1866 a plus fait pour Témancipation des peuples autrichiens que les tentatives réyolutionnaires de J848. Ce n'est qu'au prix de défaites que nous avons conquis la liberté. La vie parlementaire a été inaugurée en Autriche après Solférino. Depuis Kœnigsgrœtz, elle triomphe, et une nouvelle période pleine d'espérance a commencé pour nous. Seulement il faut ailranchir l'État du joug de l'Église. Quand je vois' dans le concordat le saint-siége accorder à notre monarque comme une concession de la bienveillance papale ce qui avait toujours été considéré comme un droit essentiel de la souveraineté, mon patriotisme s'indigne, car il me
semble apercevoir l'Autriche du dix-neuvième siècle descendre humiliée dans le fossé de Ganossa. pour faire pénitence du joséphisme du dixhuitième siècle. L'État et l'Église avaient formé un traité d'alliance offensive et défensive pour maintenir le pouvoir absolu en leurs mains. Ni Tun n'y l'autre n'y a gagné, et les peuples encore moins. Maintenant cela doit cesser. L'État ne peut pas jouer plus longtemps le rôlp de sacristain, et l'Église celui d'agent de police. Leur mission est différente, leur domaine doit être séparé. Cette séparation fortifiera le sentiment moral qui doit être la base de la société. Le concordat devait, disait-on, fortifier le sentiment religieux en Autriche. Le résultat ne paraît pas avoir été atteint, car l'adresse des évêques est pleine de gémissements sur le relâchement des mœurs. Les fruits du concordat ont donc été bien amers, car, pour prix de l'asservissement de l'État, nous n'avons même pas obtenu d'amélioration morale, au contraire*. »
Le comte Auersperg termina son discours en répétant le fameux programme de Gavour : l'É-
l. Il est b'en connu qu'il règne en Autriche une facilité de mœurs qui rappelle un peu celle des !les fortunées du Pacifique. Les uns rattiiburni à la gêne universelle, comme l'auteur anonyme de Œslerreich und seine Zukunftj d'autres à l'influence combinée de la théocratie et de labsolutisme, comme le comte
glise libre dans l'État libre. C'est aussi la conclusion à laquelle arrivent la plupart des autres orateurs libéraux, le rapporteur, M. von Lichtenfels, M. de Schmerling, le prince Auersperg, le comte Hartig. C'est le dernier #mot de tout ce débat sur l'introduction du mariage civil en Autriche.
Le succès de cette idée dans ces derniers temps est vraiment prodigieux Partie d'Amérique, où elle a été complètement appliquée, elle conquiert peu à peu en Europe l'assentiment de tous les amis delà liberté, et elle finira par être introduite dans tous les pays civilisés, parce qu'elle est en rapport avec la conception moderne de l'État. Le rôle de l'ÉtÉCl est de garantir aux citoyens la sécurité et l'ordre. Ce qu'il doit aux opinions philosophiques ou religieuses, c'est la liberté : il ne faut
Auersperg. Le relevé des naissances illégitimes enregistrées à Vienne est vraiment effrayant.
Années. Légitimes. Illégitimes.
1862 12127 lu 13
186tî 12937 13272
Total 64529 62 051
Ainsi en 1866 il est né à Vienne plus d'enfants naturels que de légiiimes. Je n'oserais dire que le concordat en soit la cause; mais, étant introduit pour améliorer les mœurs, il est au moins 4)ermis d'iifiirmer qu'il n'a pas atteint son but.
pas qu'il les persécute ou les entrave; il ne faut pas non plus qu'il les protège, les organise ou les pensionne. Pour être efficace et porter de bons fruits, la religion doit être un sentiment individuel, intime, qui relie Thomme a Dieu, et qui soit le mobile moral de toutes ses actions. Elle peut donner naissance à des associations libres entre personnes dont les convictions sont les mêmes ; mais il faut- qu'elle cesse de se pétrifier en institutions gigantesques, oppressives, armées de privilèges, disposant des forces du pouvoir civil, entravant le développement des forces spontanées du cœur et de l'esprit, provoquant l'hostilité des âmes les plus énergiques, et répandant ainsi, malgré toutes les résistances, l'impiété et l'athéisme.
Au moyen âge, le régime d'une Église d'État pouvait convenir aux populations traditionnellement façonnées à l'obéissance ; mais depuis que le seizième siècle a répandu dans le monde l'habitude et le besoin de l'examen individuel, ce régime fait plus d'incrédules que de dévots. Aussi s'écroule-t-il partout. L'Angleterre l'abolit en Irlande, l'Italie s'en est presque complètement affranchie, l'Autriche, qui en a le plus souffert, l'anéantit peu à peu, l'Espagne elle-même l'abolira, en partie du moins.
Chose remarquable, le clergé semble déjà com-
422 LE CONCOBDAT AUTRICfflEN
prendre les avantages que lui procurerait la séparation complète de TÉtat et de TÉglise. Il condamne cette réforme au nom du Syllabus, il continue à réclamer l'enseignement comme un monopole et l'intolérance comme un dogme; mais, quand on lui refuse ces droits exclusifs, il demande la pleine liberté comme l'entendait Lamennais, plutôt que le salaire et la protection achetés au prix de la dépendance. C'est
l'attitude prise récemment par l'épiscopat catholique en Espagne et en Irlande.
En Fr ance, aucun changement considérable ne se produira dans le gouvernement sans qu'on ne tente de séparer l'État et les cultes. Les idées, les besoins, les luttes de notre temps, nous conduisent vers cette réforme. Elle s'imposera malgré tout, et ceux qui y auront opposé le plus de résistance seront peut-être ceux qui en profiteront le plus. Quelle ne doit pas être déjà la puissance de ces idées pour qu'elles soient accueillies en Autriche par la niajorité de la chambre des seigneurs, composée presque uniquement de membres de la plus haute noblesse de l'empire, qu'on aurait crue volontiers obstinément attachée aux formes anciennes! La loi abolissant la compétence des juges ecclésiastiques pour les causes matrimoniales et introduisant le mariage civil en cas de refus du clergé fut votée par fîb voix contre 45.
Le triomphe des principes libéraux causa une grande joie dans presque toutes les villes. Vienne illumina. Les Autrichiens secouaient entin cette désespérance résignée qu on leur reproche, et qui est la conséquence naturelle de tant de revers successifs. Un avenir meilleur semblait s'annoncer. L'ombre épaisse du moyen âge se dissipait sous le souffle vivitiant des principes modernes. Lejoug ecclésiastique, qui depuisle seizième siècle avait tout comprimé, était enfin brisé. C'était comme un affranchissement ou plutôt une résurrection.
Le ministère cisleithanien avait également présenté aux chambres une loi destinée à soustraire l'enseignement à la tutelle de l'Église. Tout peuple qui veut entrer dans une vie nouvelle doit commencer par réorganiser Tinstruction publique. Les succès récents des États-Unis et de l'Allemagne montrent jusqu'à l'évidence la puissance que donne l'instruction, même élémentaire, quand elle est universellement répandue. L'Autriche avait beaucoup à faire sous ce rapport. Elle était sans doute moins arriérée que les autres pays soumis à la même influence qu'elle, — l'Espagne et l'Italie par exemple; mais qu'elle était loin de la
Prusse, et surtout du Wurtemberg et de la Saxe, les deux contrées modèles en ce point! Un député de la Carniole, connaissant très-bien , par expérience personnelle, tout ce qui concerne renseignement primaire, M. Klun, a donné dans la discussion au sein du Reichsrath quelques détails précis à ce sujet.
En 1861, quand TAutriche comptait encore 35 millions d'habitants, il n'existait dans Tempire qu'environ 30 000 écoles primaires. La Prusse avait à la même époque, 27 000 écoles pour une population dé 17 500 000 âmes, c'est-à-dire moitié moindre que celle de l'Autriche. La Suisse, avec 2 millions 1/2 d'habitants , possédait 7000 écoles primaires. Pour atteindre le même rapport, l'Autriche aurait dû en avoir 72 000. Voici la proportion exacte que cela donne: en Autriche une école pour 1170 habitants, en Prusse une pour 650, en Suisse une pour 450.
Combierj y a-t-il denfants qui fréquentent l'école en Autriche? 64 pour 100 seulement de ceux qui devraient y aller, de sorte que 36 pour ^00 ne s*y rendent pas, tandis qu'en Prusse il n'y en a que 5 pour 100 au plus On trouve dans l'empire en moyenne 1 enfant à l'école sur 13 habitants, en Espagne 1 sur 15, en France et en Belgique 1 sur 9, en Prusse 1 sur 6, en Saxe 1 sur 5.
Quant aux résultats de l'instruction donnée, on
peut dire que dans Tempire ils sont encore inférieurs à ce que pouvait faire prévoir le chiffre de la fréquentation. Je pourrais citer, disait M. Klun, une partie de FAutriche où j'ai enseigné moimême, et où, sur 100 conscrits, parfois 5 au plus savaient lire et écrire.
Dans la Chambre des seigneurs, le comte Wickenburg rapporta des faits du même genre tirés d'une excellente publication intitulée le Soldat et t École (der Soldat und die Schule) et écrite par un officier supérieur du plus grand mérite. Sur 20 conscrits, 2 ou 3 lisent avec peine, tandis que, parmi les soldats saxons qui ont si vaillamment combattu à Sadowa tous savaient lire et lisaient habituellement. Maintenant que l'emploi des armes perfectionnées et de la nouvelle tactique demande de rintelligence, les officiers instructeurs ont une peine excessive à former les recrues. Pour les emplois civils, il en est de même : dans tous les services, comme dans l'industrie, on se plaint du peu d'instruction qu'ont reçue les jeune gens. La gymnastique est généralement reconnue aujourd'hui comme indispensable. Dans l'Allemagne du nord on l'a rendue obligatoire, et la France en fait même. En Autriche, beaucoup de grandes villes ont envoyé naguère à la Chambre haute des pétitions pour réclamer cette amélioration ; mais l'opposition du clergé Ta fait rejeter.
M. Franz Stark, dans un travail spécial consa^ cré aux écoles du peuple en Autriche', explique bien ce qui leur manquait. L'organisation des écoles allemandes de l'empire, datant de 1805, n'était pas mauvaise ; mais on n'avait rien fait pour en tirer de bons résultats. L'Autriche est restée complètement étrangère aux remarquables progrès de l'art pédagogique accomplis depuis cinquante ans en Suisse et en Allemagne. Le gouvernement et le clergé les repoussaient comme inutiles et dangereux. Les maîtres d'école, peu payés, point du tout encouragés, humbles serviteurs du curé, dont ils faisaient les commissions, communiquaient à leurs élèves leur apathie, leur dégoût de l'étude et leur molle indifférence. La religion même, l'objet principal, était très-mal enseignée. Quelques prières récitées haut partons les enfants à la fois/ sans réflexion, sans élan intérieur, le catéchisme appris par cœur à un âge où on ne peut le comprendre, c'était tout ce qu'exigeait le clergé, qui abandonnait au maître le soin ingrat de cet enseignement machinal. Depuis que le concordat avait abandonné à l'Église la direction exclusive de l'instruction publique et privée, aucune amélioration n'avait été introduite. S'il fallait en croire la plupart des orateurs du