DEPUIS LA GUERRE DE
Pour constituer avec des populations d'origine et de langue différentes un état capable de résister aux causes intérieures et extérieures de dislocation, il y a deux moyens. Le premier consiste à plier ces populations sous la main du pouvoir central, à leur ôter leurs institutions anciennes, à détruire jusqu'au souvenir de leur passé, à les déshabituer de leur idiome particulier, à effacer tout ce qui les distingue les unes des autres, et à leur imposer au contraire les mêmes lois, les mêmes idées, les mêmes usages et jusqu'aux mêmes goûts, à les faire surtout participer aux bienfaits des mêmes progrès, en leur inspirant ainsi l'amour et l'orgueil de la patrie commune. Tel
est le procédé qui a réussi en France d'une façon
plus complète que partout ailleurs , l'ancien régime ayant fondé l'unité, et la Révolution l'ayant fait chérir, adorer, peut-on dire, jusqu'au fanatisme. Le second procédé est tout l'opposé du premier : il consiiste à respecter les traits distinctifs des races diverses, leurs lois, leurs coutumes, à leur laisser le droit de se gouverner elles-mêmes en toute liberté et de suivre la voie où les porte leur génie, à favoriser le plein épanouissement de leurs facultés , de leur langue , de leur littérature, de leur richesse , afin que , se sentant sous ce régime plus heureuses qu'elles ne le seraient ailleurs, toutes soient portées à rester unies et à défendre avec dévouement un état qui leur prête de la force, sans rien enlever à leur indépendance. C'est de cette façon que s'est constituée en Suisse, par l'union de trois groupes d'hommes parlant l'allemand, le français et Fitalien, une fédération à laquelle le patriotisme de tous ses habitants donne une force extraordinaire de cohésion et de résistance.
Dans le premier cas , les élémenti? de la nation qu'il s'agit de fbnder sont, pour ainsi dire, broyés d'abord pour être ensuite Jetés dans le même moule; dans le second, ils sont conservés, forti*fiés, afin que de leur union volontaire se forme un faisceau d'autant plus solide que chacun des associés est plus puissant et plus satisfait. Le pre-
miftr parofiédé a toujours été employé par les monarques: absolus , le see&adest le seul qui conwenne aux peuples libres ; — mais jusqu'à présent ni Tuu ni Tautre n'a réussi en Autriche.
Quand le. pouvoir central a voulu autrefois fusionner les différentes races de Tempire, il a échoué, parce qu'au lieu du progrès il leur apportait un régime plus dur, plus intolérant, plus despotique, plus ruineux et moins glorieux que celui des anciennes institutions provinciales. Lorsque récemanent il a voulu essayer d'un autre système, en rattachant les différents groupes de populations par le lien peu serré d'une fédération, qui aurait laissé à chaque race la liberté de se gauvemer elle-même , il a encore échoué', parce que la plus puissante de ces nationalités, la Hongrie, n'a pas voulu accepter l'union fédérale. C'est ainsi, nous l'avons vu, qu'on a été réduit à subir une organisation politique très-imparfaite appelée dualisme, et à prendre parmi les différentes formes que le dualisme peut offrir la plus incommode, la moins maniable, la plus exposée aux difficultés et aux conflits, c'est-à-dire à choisir la plus. imparfaite des solutions, et à établir ce mauvais mécanisme de la pire façon.
Tous les autres peuples de l'empire et même la plupart des étrangers qui se sont occupés des affaires autrichiennes ont vivement reproché aux
Hongrois leur résistance obstinée, qui a mené à un résultat dont personne n'est satisfait, pas même ceux qui Font imposé. Il est possible que les Hongrois aient eu tort de repousser la constitution que leur offrait M. de Schmerling. Ils auraient probablement mieux fait encore de se rallier au fédéralisme que proposait le ministère Belcredi. En tout cas, il paraît certain, et nous essayerons de le prouver, que le plus pressant intérêt de la Hongrie est de s'unir aux autres parties de TAutriche par un lien plus intime que celui qui existe maintenant. Il n'en est pas moins vrai cependant que c'est à l'indomptable opposition des Hongrois que les autres races de l'empire autrichien , les Allemands comme les Slaves, doivent la liberté dont ils jouissent aujourd'hui. Si les magyars n'avaient pas réclamé, avec une fermeté que rien n'a lassée, leur constitution et les lois de 1848 , s'il ne s'était pas rencontré un homme, unissant à l'ardent patriotisme dé ses concitoyens les plus hautes qualités du légiste et de l'homme d'État , pour donner à cette revendication d'un peuple ulcéré et belliqueux le caractère irréprochable d'une poursuite judiciaire.
La Bohême, la Croatie, la Gallicie, tous les pays cisleithans, seraient encore courbés sous un régime despotique qui ne trouverait que trop d'excuses dans les inextricables difficultés où l'empire
est engagé. Voilà ce que ne devraient pas oublier ceux qui poursuivent les Hongrois de leur haine* et de leurs malédictions.
Une statue sera , dit-on , élevée à Deâk sur la place du Couronnement, à Pesth, comme pendant à celle de Széchenyi. Tous les peuples de l'empire devraient y apporter leur obole ; car, si Tancien régime est tombé en Autriche, c'est à Deâk et à son parti qu'on le doit , et si jamais le despotisme pouvait renaître, ce ne serait que le jour où la Hongrie aurait succombé sous la force des armes , car elle a stipulé dans YAusgleich que les pays cisleithans seraient dotés du régime consti-
1. n est difficile d'imaginer à quel degré la plupart des Slaves et des Féodaux portent ce sentiment. Il faudrait pour cela lire les oumaux qui se publient à Agram et à Prague, ou mieux encore causer avec quelque partisan des idées panslavistes, féodales ou ultramontaines. Discutant un jour avec un écrivain renommé, d'esprit très-fin, nullement violent, que l'âge et l'habitude du professorat semblaient devoir conduire à la modération, j'en vins à parler du courage des Hongrois comme d'une qualité qu'au moins on ne leur contesterait pas; ses yeux s'allumèrent, sa bouche frémit, il se leva indigné, et, se promenant dans sa chambre, s'écria : « Du courage I les Magyars n'en ont jamais eu que pour attaquer l'Autriche, et encore c'est qu'ils étaient soutenus par les Turcs. Ce ne sont que des Mongols de la pire espèce, et nous n'aurons de repos que quand ils seront renvoyés en Asie avec leurs cousins du Bosphore.» l\ poursuivit longtemps encore cette philippique où l'histoire, invoquée avec plus de passion encore que d'érudition, fournissait les faits d'un acte d'accusation accablant. Rien n'aveugle autant que les animosités de race, parce qu'elles viennent du sang et tiennent de l'instinct animal.
tutîonnel , et que son union avec eux était à «tse prix.
Mais pourquoi , dira-t-on , l'es ïfongrois- n'ontils pas voulu accepter un régime politique "plus conforme aux vœux de tous, aux exigences ôe la raison et aux maximes de rexpérientje? Pourquoi ont-ils imposé ce dualisme, dont personne ne nie les imperfections? C'est parce que les Hongrois n'aimaient pas les Allemands d'au delà de la Leitha qui représentaient un gouvernement oppresseur, et qu'ils se défiaient d'eux. Tous les voyageurs de notre temps et du siècle dernier ont constaté cette défiance et cette hostilité. €'est ce sentiment très -enraciné, très-fort et universel qui a fait échouer toute tentative de fusion ou d'union intime. Soit, pourrait-on ajouter, mais ce sentiment lui même d'où provient-il? Est-il raisonnahle, estril du moins justifié? A ces questions, l'étude du caractère et de l'histoire des magyars peut seule répondre. Nous en présenterons doi*c une rapide esquisse. Qui ne connaît pas ces faits ne peut rien comprendre à ce qui se passe maintenant en Autriche , ni rien prévoir de ce qui suivra.
Je crois d'ailleurs qu'il n'y a pas d'histoire qui montre mieux que celle de la Hongrie l'héroïsme que peut inspirer l'amour de la patrie et de Tindépendan^e. £lle mériterait d'être enseignée partout , afin d'apprendre à la jeunesse combien la
conquête de la liberté coûte d'efforts persévérants, de sanglants sacriikes, et de quelles grandes choses est capable une nation faite pour en jouir. Tandis que tous les autres pays, sans excepter même l'Angleterre, ont subi pendant un temps le despotisme, jamais les Hongrois nes'y>sont résignés. Toujours ils ont eu Tàme assez haute pour aimer la liberté plus que le repos, T aisance, la vie même, et le bras assez fort pour repousser ceux qui prétendaient la leur ravir. Dès le Jour où ils ont décerné la couronne de saint Etienne aux Habsbourg, ceuxHci ont tout .fait pour Les soumettre à leur pouvoir arbitraire. Plus d'une fois dans cette lutte, qui a duré trois siècles, les Hongrois ont été défaits, ils n'ont jamais été domptés. Soit par la force des armes, soit par la résistance légale, ils ont toujours fini par imposer au souverain le respect de leurs droits héréditaires.
La plupart des autres peuples n'ont point su préserver leur liberté des entreprises de leurs rois , appuyés seulement sur l'armée et les fonctionnaires ; les Magyars ont défendu la leur contre une dynastie eiitourée du prestige de la dignité impériale et disposant des forces de dix royaumes. Dans un 'temps où certaines nations se soumettaient au pouvoir absolu comme on se courbe sous Tinéluctable nécessité d'une loi physique , il est salutaÎFe de rappeler l'exemple
de ceux qui ont cru que le pire des maux est la servitude. A cet effet je ne connais rien qui vaille les annales de la Hongrie , sauf celles des Pays- Bas à l'époque où ils s'affranchirent de l'inquisition romaine et du despotisme espagnol. La résistance des Hollandais a été peut-être plus héroïque dans ses actes, plus pure dans ses motifs , plus glorieuse dans ses résultats ; celle des Hongrois a duré plus longtemps et n'a pas été moins persévérante. Voulez -vous inspirer aux hommes l'amour de la liberté, parlez-leur sans cesse des peuples qui ont su la conquérir ou la garder, et cessez de leur vanter les capitaines fameux, les grands conquérants et les rois-soleils, César, Napoléon et Louis XIV.
SI
N'est-il pas étrange que l'équilibre des peuples européens , si fiers de leur origine aryenne , dépende des résolutions d'une petite tribu de race jaune, dont les plus proches parents sont les hommes les plus grossiers de notre continent, les Lapons? Rien n'est plus vrai pourtant, car, sans le concours des Hongrois, l'Autriche ne peut ni faire la guerre, ni contracter une alliance, ni même continuer à subsister, et le démembre-
ment de l'empire des Habsbourg amènerait sans doute tout un remaniement |de la carte de l'Europe.
Les Magyars appartiennent, nul ne le conteste, au groupe des peuples tartares ou touraniens qui , bien des siècles avant notre ère, habitaient les plateaux de l'Asie centrale et étaient engagés contre les populations de l'Iran dans des guerres perpétuelles dont les antiques traditions mazdéénnes ont conservé le souvenir. Ils sortent de la même souche que les Finnois , les Turcs et les nomades de la Tartarie indépendante. Par ses racines , par sa syntaxe , par son génie , leur langue n a aucun rapport avec les dialectes indo-germaniques*. Elle fait partie des idiomes que les linguistes ont appelés agglutinatifs et qui sont parlés par la race jaune. On croit déjà la reconnaître dans les inscriptions cunéiformes trilingues de la Médie; mais, si les Hongrois ont conservé dans leur langage la marque irrécusable de leur descendance touranienne, ils ont perdu presque com-
1. Voyez entre autres ouvrages les. travaux de M. L. Ludvigh Des Sources historiques des Annales hongroises (Revue trimestrielle de Belgique, tome XXXVII, et les étymologies magyares dans la Libre Recherche, Revue publiée à Bruxelles par M. Pascal Duprat. Année 1858. Mlle Ludvigh a traduit en allemand la partie de ce livre qui concerne l'Autriche et la Hongrie sous le titre de Die ôsterreich-ungarisehe Monarchie nach dem Kriege von 18o6.
plétement les caractères physiques du type tartare. Us ne ressemblent pas du tout au portrait que Jornandès a tracé de leurs ancêtres, les Huns. Ils n*ont plus la pommette saillante et les yeux relevés vers les tempes, traits distinctife de la race jaune. C'est à peine si leurs cheveux noirs, leurs yeux bruns pleins d'éclairs et leur teint un peu basané rappellent encore une origine asiatique. Ils ressemblent aux Basques, ce peuple mystérieux qu'on ne sait à quel groupe rattacher, et qui, par l'intermédiaire des Finnois, aurait peutêtre quelqpie lien de famille éloigné avec les Magyars. Pour expliquer le type que ceux:ci nous offrent aujourd'hui, il faut admettre que dans leurs veines coule une forte proportion de sang aryen emprunté aux populations slaves, qui occupaient, avant eux, le territoire qu'ils ont conquis. Les Russes aussi proyiennent incontestablement d'un croisement de Touraniens et de Slaves, mais chez eux il a produit des résultats différents. Ils ont les cheveux blonds , la peau blanche et les yeux clairs des Slaves, le nez un peu aplati et la pommette saillante des Tartares , tandis que les Hongrois tiennent de ceux-ci leur idiome et leur teint, de ceux-là la coupe du visage.
Rien n'est plus difficile que de décrire les qualités intellectuelles et morales d'un peuple. Je ne l'essayerai pas pour les Hongrois. Il y a cepen-
dant quelques^traits dans leur caractère qu il est bon de noter, parce qu'ils peuvent avoir une grande influence sur lajnarche des événements aux bords du Danube.
Ce qui frappe chez les Magyars, c'est la force de la volonté. Dans leurs poursuites, ils déploient une persistance que rien ne lasse, une passion que les obstacles même enflamment. La politique, c'est-à-dire tout ce qui intéresse la grandeur et l'avenir de leur race, voilà Tobjet constant de leurs pensées. Depuis le magnat dans son château, jusqu'au pâtre de la Puszta et au chasseur des Karpates, j'ai trouvé en Hongrie les hommes de toutes les classes yivement , ardemment occupés de Tintérêt public. Comme tous les gens passionnés, ils ne voient les choses que par un côté, ils poussent leurs opinions jusq[u'aux dernières conséquonces. Us sont exdusifs , einsnUg, comme disent les Allemands, très-différents en cela de ces derniers , qui , à force de considérer les objets sous toutes leurs faces , voient en tout le bien et le mal, et restent immobiles, ne sachant quel parti prendre. Les Hongrois n'aperçoivent guère q[ue ce qui est conforme à leurs désirs; pour ce qui les contrarie^ ils sont aveugles. De cette manière de voir étroite, mais vigoureuse, dérive la chaleur de leur éloquence, remarquable non moins par la rigueur des déductions que par l'éclat tout
oriental des images. Leur patriotisme est plus exalté que celui des peuples occidentaux, ce qui ne serait pas un mal, s'ils ne poussaient Torgueil national jusqu'à considérer avec un dédain peu justifié les autres races avec lesquelles ils vivent, les Allemands, les Slaves et les Valaques. A leurs yeux, nul ne vaut un Magyar, et nul pays n'est comparable à la Hongrie. Extra Hungariam non est vita^ disait leur ancien proverbe latin. « Si la terre est la coifTure du bon Dieu, ajoute un dicton populaire, la Hongrie en est le plumet. »
Il y a peut-être des peuples qui entendent mieux la liberté et qui en font un meilleur usage; je ne pense pas qu'il s'en trouve qui l'aiment davantage. Le Hongrois a une telle horreur de la sujétion qu'il supporte à peine la règle. La vue seule d'un fonctionnaire , d'un représentant de la pojice qu'il n'aurait pas contribué à élire, l'irrite. Tandis que l'Américain ne s'insurge que contre l'arbitraire et s'incline devant la loi, l'ombre seule de l'autorité suffit pour eflaroucher le Magyar. La liberté est plutôt pour lui l'indépendance du moyen âge, qui consiste à faire tout ce qu'on veut, que le droit de participer à la confection des lois et de n'obéir qu'à elles ; mais, si les Hongrois comprennent moins bien que les Anglo-Saxons quelles sont les limites de là liberté, ils sont aussi disposés qu'eux à tout sacrifier pour la défendre
OU la reconquérir. En cela, ils diffèrent beaucoup du bourgeois contemporain, résigné à tout subir, pourvu qu'on lui laisse ses écus, ses plaisirs et le repos. Gomme les chevaliers d'autrefois , qu'il s'agisse de satisfaire une vanité puérile ou de servir une grande cause, ils donneront sans compter, tantôt comme Esterhazy, afin de l'emporter à un congrès sur tous les autres diplomates par le luxe extravagant de ses costumes, tantôt comme Széchenyi, pour encourager les travaux utiles qui doivent enrichir la patrie. Singulier composé, ils tiennent à la fois des Anglais et des Orientaux, des derniers sans doute par l'influence de la race, des premiers par celle des institutions. « Nation fière et généreuse , a dit très-bien Voltaire , l'appui de ses souverains et le fléau de ses tyrans I » Dans leurs luttes de partis, ils observent une discipline qui étonne chez un peuple aussi ardent. Tous ceux d'une opinion s'imprègnent des mêmes idées, parlent de la même façon * et marchent dans le même sens. Il en résulte une force immense qu'on ne peut ni assez louer quand elle est consacrée à la défense d'une juste cause, ni assez redouter quand elle est mise au service d'une idée fausse. De même que l'unanimité de la
1. C'est ce que remarque entre autres un voyageur anglais, judicieux observateur, M. Charles Boner, auteur d'un livre très-bien fait^ Transykania.
résistance à Tarbitraire a sauvé la Hongrie, de même l'unanimité des efforts pour assujettir les autres races Ta exposée et Texpose encore aux plus sérieux périls.
Le Hongrois a horreur du travail, dit-on. J'ai entendu répéter la même accusation contre bien des peuples, et néanmoins j'ai toujours vu que l'homme est laborieux dès qu'il est assuré de recueillir le fruit de ses sueurs. En Hongrie, la corvée , la dîme , les chaînes féodales et surtout la manière de cultiver le sol devaient nécessairement produire des habitudes de nonchalance et d'oisiveté. Nul ne songeait à amasser des richesses par répargne, parce que chacun, dans sa position, vivait joyeusement au milieu de l'abondance de toutes choses, sans se préoccuper du lendemain et sans viser à s'élever dans l'échelle sociale. La poursuite de l'argeçt, la chasse au dollar, qui enfièvre l'Américain, ce type par excellence de l'homme moderne, était inconnue au bord du Danube et de la Theiss , où. l'on continuait à mener l'existence insouciante de Tancien temps. Tout cela change déjà : les chemins de fer auront bientôt converti le magnat en homme d'affaires et le pâtre de TÂlfôld en ouvrier européen.
En somme, les Hongrois sont une fière race*
1. J'ai toujours été fhippé de Fair de fierté et de noblesse des Magyars de toutes les conditions. Ils se sentent faits pour le com-
au physique et au moral, belle, vigoureuse, bien nourrie de graisse et de bon froment, buvant du vin sans en abuser, vivant sous un climat extrême, dans un air sec qui donne à. la chair la dureté du marbre, aux membres Télégance et la force, et qui les préserve de ces humeurs lymphatiques qu'engendrent les brouillards du nord. Ils sont pleins d'orgueil, avides de domination, dévoués à leur pays jusqu'à la mort, prodigues, braves, enthousiastes, très-susceptibles, ombrageux même et avec cela très-fins politiques, admirablement préparés à vivre libres par leurs institutions et par leur histoire , comme nous allons le faire voir. Quels que soient au reste ses défauts, un peuple qui a produit un type de patricien comme Széchenyi, un « type de parlementaire libéral comme Deâk, un type de tribun révolutionnaire comme Kossuth, n'est certes inférieur à aucun autre, car je n'en vois guère qui , dans chacune de ces catégories, puisse se vanter d'avoir des représentants, des representivô men^ comme dirait
mandement. Les paysans, même quand ils embrassent la main de leur seigneur, suivant Pancienne coutume féodale , le font sans bassesse et avec une certaine grâce cavalière. Les maîtres d'école n'ont pas' cet air humble, f^gttigué, ce visage pâli, cette démarche incertaine , qui les caractérisent aillears. Avec leur bariie noire, leurs yeux brillants, leurs redingotes à brandebourgs, leurs pantalons collants et leurs bottes hautes, ils ont un aspect martial qui impose. On dirait des hussards prêts à se remettre en selle.
Emerson, supérieurs à ceux que je viens de nommer.
Jetons maintenant un rapide coup d'œil sur le passé de la Hongrie ; nous verrons ainsi comment s'est formé ce caractère si remarquable du Magyar, d'où proviennent ses antipathies contre les Autrichiens, son orgueil national, ses désirs de domination et de grandeur.
La Pannonie, c'est-à-dire la Hongrie actuelle, fut primitivement occupée par les fllyriens, peuplade thraco-slave à laquelle se mêlèrent plus tard les débris des bandes gauloises et celtes de Sigovèse et de Bellovèse. Les Jazigues, Slaves purs, habitaient les Karpathes. Les tribus germaniques des Goths et des Gépides avaient conquis le pays, quand apparut la race jaune, les Huns d'abord, plus tard, après la mort d'Attila, les Avares, qui, de 550 à 800, firent trembler toute l'Europe, et dont la domination, sous le khan Bayan, s'étendit jusqu'en Thuringe et en Italie. Charlemagne les vainquit, les soumit et fit de leur territoire un margraviat. Vers 620, des peuplades slaves, les Croates et les Serbes, descendues des Karpathes, s'étaient emparées de la région qu'occupent maintenant la Croatie, la Dalmatie, la Serbie et la Bosnie. Les Bulgares, tribu hunnique, habitaient, aux bords de la mer Noire, la province qui porte encore leur nom.
Un prince slave, Swatopluk, était parvenu à grouper sous son autorité ces populations si mêlées et à fonder une sorte d'empire connu sous le nom de Grande-Moravie, lorsque arriva de rOrient un nouvel essaim de race jaune. C'étaient les Magyars, dont Constantin Porphyrogénète avait déjà parlé en les nommant Maî^apol et en disant qu'ils étaient fixés au nord des Palus-Mœotides. Avant de commencer leurs migrations, ils avaient habité jusqu'au septième siècle les environs de l'Altaï, à côté des Turcs, autre branche de la famille touranienne qu'ils devaient rencontrer plus tard aux bords du Danube, mais le sabre à la main, chacun de ces deux peuples représentant deux cultes différents, empruntés, l'un aux Juifs , l'autre aux Arabes , c'est-à-dire à deux rameaux de la race sémitique. Vers la fin du neuvième siècle, Arpad, élevé sur le bouclier, conduit d'abord ses bandes en Transylvanie ; ensuite, à la tète de 200000 guerriers, il bat Swatopluk et s'empare du territoire qui fut appelé Hongrie, soit du nom de la ville de Hunvàr ou Ungvàr, forteresse des Huns, soit directement de Hunnie, pays des Huns *. Les Magyars nous sont représentés avec les mêmes caractères physiques que" les
1. Les Hongrois appellent leur pays Magyarorszég, c'est-à-dire Magyarie.
Huns, petits de taUle, bruns de peau, Taspect effrayant, les yeux noirs et enfoncés, les cheveux rasés devant, braves, tirant fort bien de Tarc, et toujours à cheval, mais féroces, mangeant le cœur de rennemi tué dans le combat.
Pendant un siècle, sous les successeurs d'Arpad, ils continuent à mener l'existence de barbares à moitié nomades, ravageant toute TAUemagne, où ils tuent Léopold, duc de Bavière en 906, pénétranj; jusqu'en Italie, où ils battent Bérenger, et l'entrant dans leurs vastes plaines, tout fiers de leurs exploits et chargés de butin. Etienne, leur premier roi (997), les convertit au christianisme, et reçut du pape Sylvestre II, en reconnaissance des services rendus à la foi, la fameuse couronne et le titre d'apostolique, porté encore aujourd'hui par l'empereur d'Autriche en sa qualité de roi de Hongrie. Etienne donna au pays des lois excellentes toujours invoquées, fit régner l'ordre et favorisa les progrès de la civilisation. Sous ses successeurs immédiats, la division du pays en comitats indépendants les uns des autres, les droits des villes qui se fondent, l'intervention législative des diètes, les lois civiles et ecclésiastiques, en un mot toute l'organisation politique du pays se fixa telle à peu près qu'elle est restée jusqu'à nos jours.
Avec Coloman recommencent les conquêtes
(1096) ; ce roi, dont le souvenir est cher aux Hongrois et dont ils aiment à porter le nom, Kahnàn, réunit définitivement à ses !Ëtats la Croatie, puis la Dalmatie, en en chassant les Normands, qu'il poursuivit en Italie jusque dans la Pouîlle. Il se fit couronner roi de Croatie etde Dalmatie à Zara- Vecchia. Etienne II (1114-1131) repousse les attaques de Tempire grec, chasse les Vénitiens de Zara et soumet les Russes, qui reconnaissent la suzeraineté de la Hongrie. Déjà un fils de saint Etienne prenait le titre de dux Ruisorum, et au couronnement de Bêla IV, Daniel RomanowitE menait même le cheval du roi en signe devasselage. Bêla H, successeur d'Etienne II (1131-1141), conquit la Bosnie. Sous Bêla IV (1173-1196, la Gallicie invoqua une intervention hongroise, et depuis lors les rois de Hongrie ont pris le titre de roi de Gallicie et de Lodomérie. C'est même en invoquant ces droits que l'Autriche coopéra au partage de la Pologne.
André H ( 1205 ) fit la guerre aux Russes, puis prit part à la croisade, et rapporta de Palestine le titre de roi de Jérusalem, qu'ont porté ses successeurs, et qui figure encore parmi ceux de l'empereur d'Autriche. André avait mécontenté les nobles par ses prodigalités et par ses mesures arbitraires. Ils le forcèrent à reconnaître leurs anciens privilèges et lui arrachèrent des conces-
sions nouvelles. Ratifiées à la diète de 1231 et ré digées en trente-un articles, elles constituèrent le pacte fondamental, la Bulla aurea^, qui donnait à la Hongrie la constitution la plus libre du continent. Elle n'est pas sans rapport avec la grandecharte que les Anglais imposèrent à Jean sans Terre vers la même époque; mais elle assurait aux nobles des prérogatives bien plus étendues. Elle les autorisait, pour le cas où celles-ci seraient violées, à résister, même par la force, c'est-à-dire à recourir à ce que la constitution française de 1 793 appelait le premier des droits et le plus sacré des devoirs, Finsurrection.
Sous Bêla IV, une nouvelle invasion de la race jaune pénétra en Europe, aussi terrible, mais plus passagère que celle des Huns. C'étaient les Tartares de Gengis-Khan. Ils écrasèrent Tarmée hongroise, qui les attendait à la descente des Karpathes, puis se répandirent dans le pays, qu'ils transformèrent en désert, car ils saccagaient, pillaient et brûlaient tout sur leur passage. Bêla IV parvint néanmoins à organiser une forte armée, qu'il employa d'abord à soumettre la Bosnie, la fiallicie, la Bulgarie et même la Styrie, enlevée à Frédéric d'Autriche, qui perdit la vie dans la ba-
1. La bulle récemment retrouvée à Venise consacre encore plus de libertés que celles contenues dans le livre de lois, sur lequel les rois prêtaient serment, le jour de leur couronnement.
taille. Quand les Mongols reparurent, les Hongrois étaient prêts à les recevoir ; ils leur tuèrent, dîton, 30000 hommes et les rejetèrent dans les steppes de la mer Noire. Il est remarquable que ce soit à un peuple de race touranienne qu'il ait été réservé de repousser les invasions des deux essaims du même sang qui menaçaient TEurope, les Mongols et les Turcs. -Avec André III, en 1301, s'éteignit la dynastie d'Arpad. André III est le premier roi qui, avant son couronnement, ait été obligé de souscrire le diplôme d'inauguration rappelant les droits de la nation, et depuis lors tous ses successeurs ont été tenus d'accomplir la même cérémonie.
C'est sous les deux rois de la maison d'Anjou de Naples que la Hongrie atteignit l'apogée de sa sa puissance et de sa prospérité. Le règne de Charles-Robert et de son fils Louis I" occupe presque tout le quatorzième siècle, de 1301 à 1380. Par leurs victoires, dont les populations annexées n'avaient pas à se plaindre, ils soumirent à la couronne de Hongrie, outre tout son territoire actuel, la Valachie, la Serbie, la Bulgarie, la Bosnie, la Dalmatie, de façon à donner au royaume danubien les limites naturelles de la mer Noire à l'est, de l'Adriatique à l'ouest, du Balkan au sud et des Rarpathes au nord. Les Slaves méridionaux, les Valaques et les Hongrois [étaient ainsi réunis et
formaient un. faisceau a^sez puissant pour résistel! à lÈwrs ennemis, extérieurs.
Les princes angevins comprirent admirablement que, pour développerles richesses de ce magnifique, territoire, il fallait favoriser le commerce, Tindustrid^ Témancipation des classes laborieuses et la diffusion des lumières. Ils améliorèrent le système monétaire, établirent des marchés libres, accoirdèrentvdes privilégesi aux marchands. Ds affranchirent les paysans qui s'étaient distingués sur le champ de bataille, les enrôlèrent avec tes nobles sous le drapeau des banderi^ et reconnurent à tous le droit de s'établir où ils voulaient. Ils bornèrent aux affaires ecclésiastiques l'intervention des papes, qui prétendaient exercer les prérogatives de la suzeraineté sur le royaume de saint Etienne. Piartout surgirent, comme par enchantement, des villes florissantes, gouvernées librement par des magistrats élus. Le commerce des ports de TAdriatique avec TOrient prit une grande extension. Louis confirma toutes les libertés inscrites dans /la Bulie* dlor d'André II, et y ^outa vingt-cinq articles nouveaux. Il réforma les. lois eivilesid; p&iales, fit régner l'ordre, mit UQ' terme: aux gaesres féodales des /lobles entre. eux. A Grosswardein et dans d'autres villes, des< écoles supérieures furent fondées; une académie fleurit à Funfkirchen. Le château de Vicegrad, où
les roïs angevins s'étaient fixés, était renommé dams toute l'Europe pour la richesse de sa bibliothèque d'anciens manuscrits, pour la beauté de ses jardins, de ses terrasses, de ses jets d'eau, de ses statues de bronze. La population augmentait rapidement, les besoins de la civilisation naissaient, et l'industrie ou le commerce parvenait à les satisfaire. Le bien-être, la richesse même, se répandaient ; la culture des lettres et des arts faisait de la Hongrie le siège de la première renaissance. Aucun état contemporain n'était aussi étendu, aussi peupléy aussi redcmtable. Voilà l'époque de grandeur et de gloire dont le souvenir ne s'efface pas de l'esprit des Hongrois, et qu'ils voudraient ressusciter aujourd'hui. Ce sont ces réminiscences qui entretiennent leur orgueil et nourrissent leurs vastes ambitions. *
Louis I*', justement surnommé le grand, étant mort sans enfant mâle, sa fille Marie, proclamée reine, apporta la couronne de saint Etienne aux mains de l'empereur Sigismond, prince faible qui, absorbé par les affaires de l'Allemagne, négligea complètement celles de la Hongrie.
A partir de ce moment les Hongrois commencèrent à comprendre qu'il n'est pas bon pour eux qne leur souverain se mêle trop de ce qui se passe en Allemagne. Plus tard, l'élection de l'archiduc Albert d'Autriche fut l'origine d'une suite de
i4 LA HONGRIE,
guerres civiles et de dissensions intérieures dont les Vénitiens et 4es Turcs profitèrent, les uns pour s'emparer de la Dalmatie, les autres pour envahir les provinces situées au sud du Danube.
Les deux Hunyadi, par une série d'exploits qui rappellent Tépopée, parvinrent à arrêter pendant quelque temps les progrès des Ottomans. Jean Hunyadi, d'abord ban de Serbie, puis voïvode de Transylvanie, proclamé gouverneur du royaume pendant la minorité du roi Ladislas, fit reculer les Turcs ; aidé du moine franciscain Capistran, il leur reprit même Belgrade. Mathias, son fils, surnommé Gorvinus, parce que la famille Hunyadi portait un corbeau dans ses armes, fut élu roi après la mort de Ladislas, qui avait voulu le faire périr. De 1457 à 1490, le règne de Mathias fut pour la Hongrie une dernière période de force et de splendeur qui rappela les beaux jours des rois angevins*. Après lui vinrent le faible Wladislas, roi de Bohême, puis son fils Louis, vaincu et tué dans la funeste bataille de Mohacs, qui ouvrit la Hongrie aux Turcs, et dont la date, 29 août 1526, est encore pour tout bon Hongrois un jour de deuil national. Deux archevêques, cinq évêques,
1 . Le peuple même se souvient encore qu'avec Mathias ont fÎDi les temps heureux de la Hongrie. Un proverbe souvent répété dit: Meghalt Màtyàs kiràly^ oda van ax igaxsag; « le roi Mathias mort, la justice a disparu. »
cinq cents magnats et trente mille soldats succombèrent.
C'est après ce désastre que Ferdinand d'Autriche fut investi de la couronne de saint Etienne, qui ne devait plus sortir de sa famille. Il avait épousé Anne, la sœur du roi Louis. Marie d'Autriche, veuve de ce roi et sœur de Ferdinand, employa toute son influence pour faire élire celui-ci. Il fut élu en effet dans une diète réunie à Presbourg ; une autre diète assemblée à Stuhlweissembourg nomma Zapolya voïvode de Transylvanie. C'était une sage inspiration d'appeler les Habsbourg sur le trône de Hongrie, et, s'ils s'étaient dévoués à leur mission, comme les Corvin et les Anjou, ils auraient sauvé ce beau pays de la domination musulmane. Malheureusement, absorbés par les poursuites de leur ambition en Allemagne et champions de l'Église romaine, ils se servirent des forces dont ils disposaient pour infliger aux fiers Magyars le despotisme et l'orthodoxie catholique. Entre les Hongrois, jaloux de leur indépendance, et les princes autrichiens, élevés par les jésuites et ne voyant de gouvernement que là où régnaitl'unité de la foi et du commandement, c'està-dire l'ordre comme dans un couvent, la lutte était inévitable. Pour défendre leurs droits violés, les Hongrois allèrent jusqu'à s'allier avec leurs ennemis séculaires, les Turcs. On leur en a fait
un reproche : c'est à tort Cela prouve seulement que la domination des Autrichiens était plus dure que celle des Ottomans. Ceux-ci en effet se contentaient de leur imposer un tribut. Les Autrichiens ou plutôt les Italiens ultramontains, qui représentaient l'empereur, attaquaient leurs libertésj surtout la plus précieuse de toutes, la liberté de conscience: Or il est honorable pour un peuple de tenir plus à ses croyances qu'à ses biens.
Pendant un siècle, la Hongrie oflfre le plus affligeant spectacle. Elle est ravagée tour à tour par les Allemands et par les Turcs. A chaque nouvelle tentative pour imposer de force le catholicisme et le pouvoir absolu répond une nouvelle et plus formidable insurrection. Chaque fois celleci finit par triompher; mais avec chaque nouvel empereur c'^est à recommencer. Ni Ferdinand, hi son successeur Maximilien ne parvinrent à se rendre maîtres de toute la Hongrie. Zapolya, puis son fils Jean-Sigismond, se maintinrent en possession de la Transylvanie et d'une partie des comitats du nord. Les Turcs s- étaient emparés de Bude. Ils occupaient toute la partie méridionale du pays^ et allaient assiéger et brûler lès villes que se disputaient les Autrichiens et les Hongrois; en 1525, ils s'avancèrent jusque sous les murs de Vienne.
Bientôt les dissensions religieuses vinrent se
mêler à la guerre des races. Dès 1526, le protestantisme avait pénétré en Hongrie. Il y fit des progrès rapides. Basé sur l'examen individuel et sur la discussionv ce culte devait convenir à un peuple habitué à se gouverner dans ses libres assemblées et hostije par instinct au joug de l'autorité. Toutes les familles de magnats, sauf trois, adoptèrent, assure-tf-on^ les idées nouvelles. Depuis lors et aujourd'hui encore la confession helvétique est appelée la religion ma^are. Sous l'empereur Rodolphe, les jésuites, précédemment expulsés, reprirent pied dans le pays. En 1586, ils s'établirent dans le monastère de Tburocz. Aussitôt les persécutions commencèrent , dirigées par Pethô,
archevêque de Kalocza, et par le comte Belgiojoso, gouverneur de la Hongrie. Les églises furent enlevées aux réformés, leurs pasteurs chçissés ou égorgés, leurs écoles fermiées, leurs biens confîsquésv Pour mettre un terme à ces odieuses violations des franchises nationales, Bocskay lève Tétendard de la révolte, et, sorti de la Transylvanie, entraine la noblesse de tous les comitats à sa suite. L'empereur est obligé de céder. Par la piacification de Vienne (I6û(ï), il accorde aux protestants le libre, exercice de leur culte, et reconnaît Bocskay comme prince de Transylvanie.
Sous l'empereur Mathias, les jésuites revinrent plus nombreux. Us établirent des collèges à Raab,
à Presbourg, une université à Turnau. Les persécutions religieuses recommencèrent; contrairementaux privilèges du pays, des soldats allemands occupaient les forteresses , et des emplois étaient donnés à des étrangers. Quand le sombre et fanatique Ferdinand II arrive au trône en 1619, une nouvelle insurrection éclate. Bethlen Gabor, prince de Transylvanie, la dirige. Il s'allie avec la Bohême, soulevée pour la défense de ses droits, et s'avance jusque près de Vienne. Les Bohémiens sont écrasés à la bataille de la Montagne-Blanche; mais l'empereur, ne pouvant vaincre les Hongrois, est obligé de subir leurs conditions à la paix de 1620.
Sous Ferdinand III, nouvelles persécutions et violation constante de tous les privilèges consacrés par la constitution hongroise .C'est encore de la Transylvanie, cette forteresse de l'indépendance nationale, que vient le salut. George Râkôczy pénètre en Hongrie à la tête de 20000 hommes, et arrache à Tempereur, serré de près par les Suédois, la paix de Linz en 1645.
Léopold P', élevé par le jésuite Eberhard Neidhard, voulut en finir avec les incessantes rébellions de la Hongrie, et il se promit d'y établir le pouvoir absolu et l'Unité de la foi*. Ses armées,
1. On attribue souvent à Léopold ce mot atroce.: faciam Hungan'am captivant ^ postea mendicam, deinde cathoHcam. C'est le
SOUS MontecucuUi, dirigées contre les Turcs, occupent la Hongrie, qui, ravagée tour à tour par les Ottomans et par les impériaux, se transformait en désert. Le désespoir et le désir de recouvrer Tindépendance s^emparèrent de tous les cœurs. Une vaste conspiration se prépara; les magnats les plus illustres et les plus puissants en faisaient partie, le palatin Vesselenyi, Zrinyi, Frangepan, François Râkôczy, Tôkoli. Elle fut découverte, et ceux dont on put s'emparer furent mis à mort. Profitant du moment où la Hongrie se trouvait privée de ses chefs naturels, Léopold déclara dans la diète de 1671 qu'il la «possédait par droit de conquête, » et « en vertu de sa puissance absolue » il décréta une contribution pour nourrir
cardinal-archevêque de Gran, Kolanitz, qui Ta prononcé dans une réunion de grands dignitaires hongrois tenue au Burg à Vienne, où ils devaient proclamer solennellement que la Hongrie renonçait à ses privilèges, reconnus anarchiques et incompatibles avec un bon gouvernement. Tous les Hongrois, même le palatin Esterhazy, avaient été séduits par les promesses de la cour et par l'éloquence des révérends pères Gabriel et Palm. Le succès semblait assuré; mais Széchenyi, archevêque de Kalocza, osa résister au nom des droits héréditaires de son pays. Le sentiment national se réveilla soudain jusque chez ces magnats ga* ^jnés d'avance. Nul n'osa répondre aux patriotiques paroles de Széchen\i, et le complot si habilement ourdi échoua. Cet exemple montre une fois de plus que chez les Magyars l'amour de la patrie l'emporte même sur les calculs de l'ambition ou de la cupidité. (Voyez Histoire des révolutions de la Hongrie j par l'abbé Brenner, la Haye, 1739.)
ses soldats. Il s'efforça aussi d'extirper le protestantisme, qui nourrissait Fesprit d'indépendance des Magyars. Des bandes armées, accompagnées de missionnaires, parcoururent tous le pays. GeuK qui refusaient de rentrer dans le giron de Téglise étaient jetés en prison, ou périssaient dans des supplices si horribles que la plume se refuse à les retracer. Aux tortures inventées par Tinquisition et appliquées précédemment par le duc d'Albe aux Pays-Bas, on en ajouta d'autres empruntées aux Turcs. Quand on était fatigué de brûler, on empalait.
En présence de tant d'atrocités, la Hongrie se souleva de nouveau. D'abord des bandes de partisans se forment dans les comitats protestants du nord. Bientôt elles se constituent en armée régulière qui bat les impériaux , après qu'un jeune héros de vingt et un ans, Émeric Tôkôli, est venu se mettre à leur tête. Quand la conspiration de Frangepan fut découverte, le jeune Émeric, déguisé en servante polonaise, se sauva du château où son père venait de mourir les armes à la main. Il était d'une beauté accomplie, grand, robuste, d'une adresse et d'une bravoure merveilleuses, aguerri par les plus dures épreuves, animé du plus violent ressentiment contre les oppresseurs de sa patrie. De 1666 à 1682, iltint la campagne, et finit par rejeter les Autrichiens hors de
la Hongrie ; puis, allié aux Turcs, il s avança jusqu'à Vienne lors du fameux siège auquel la victoire de Sobieski mit fin. Les Turcs complètement battus et refoulés au sud du Danube, Tôkôli se vît peu à peu abandonné des âi«ens, et alla mourir en exil. Sa femme Hélène, célèbre aussi par sa beauté et son courage, fille de Zrinyi et veuve de Râkôczy I", tint longtemps encore dans son château fort de Munkâcs, qu'elle ne rendit qu'après une capitulation honorable. Tous ces héroïques personnages semblent vous transporter en pleine épopée.
La Hongrie, vaincue, fut de nouveau livrée aux bourreaux, excités et dirigés par le général Caraffa, un Napolitain, et par deux jésuites, le P. Peritzhof et le P. Kellio. C'était le moment où en France Louis XIV commençait les dragonnades.
Un épisode de cette période de réaction sanglante laissa une impression profonde. A Éperies, GarafTa avait fait élever un vaste échafaud où Ton pouvait torturer et exécuter plusieurs victimes à la fois. De février jusqu'à la fin d'octobre 1687, chaque jour plusieurs malheureux périrent dans les supplices. C'est ce que Ton a appelé le théâtre d' Éperies. La terreur fut si grande que la diète de 1687 accorda l'indigénat à l'ordre des jésuites, et qu'elle renonça au fameux droit d'insurrection accordé par la charte d'André U,
Le découragement ne dura pas longtemps. Dès 1701, la Hongrie était encore soulevée. Elle mit à sa tête François Râkôczy, fils de cette Hélène Zrinyi qui était maintenant veuve de Tôkôli. La bravoure, la vigueur, le patriotisme de sa mère et de tous ses ancêtres revivaient dans ce jeune homme, qui pendant son exil à Paris avait étudié la tactique militaire auprès du maréchal de Villars. Élu voïvode de Transylvanie, il réunit une puissante armée qu'il conduit jusque sous les murs de Vienne. H fait proclamer par la diète la déchéance des Habsbourg; mais Joseph P', qui avait succédé à Léopold, ayant promis de rétablir la Hongrie dans tous ses droits et de respecter la liberté de conscience, la paix de Szathmâr fut conclue en 1711. Râkôczy refusa d'accepter l'amnistie, perdit ses immenses propriétés et se réfugia en France, où il rendit populaires le costume et le nom hongrois. On lui attribue la musique de la fameuse marche de Râkôczy si longtemps proscrite, la Marseillaise hongroise, qui réveille toujours au cœur du Magyar l'amour des combats et de la liberté.
Depuis cette époque, la constitution hongroise fut respectée. Dans son impatience du progrès, Joseph n voulut l'abolir en supprimant l'antique organisation des comitats et en remplaçant dans l'administration la langue hongroise par l'aile-
mand. La résistance obstinée de toute la Hongrie allait oboutir à une nouvelle insurrection, lorsqu'il jugea prudent de mettre à néant tous ses décrets et de restituer la couronne de saint Etienne, qu'il avait fait transporter à Vienne.
Les événements de 1 848 sont trop présents au souvenir de chacun pour que nous ayons besoin de les rappeler. Ils reproduisent exactement la marche des révolutions du dix-septième siècle. La Hongrie veut transformer ses franchises du moyen âge en libertés modernes. La cour de Vienne, prise au dépourvu par les révolutions européennes, consent aux réformes ; mais bientôt, appuyée sur les Slaves du sud, qu'elle jette sur les Magyars, elle retire ses concessions. Gomme au temps des Tôkôli et des Râkôczy, les impériaux sont vaincus; mais, plutôt que d'accepter la liberté, l'Autriche appelle les Russes à son secours. Aujourd'hui seulement on peut apprécier combien cela était insensé. C'était évidemment désigner aux Slaves comme leur sauveur et leur maître naturel le Tsar, qui était, lui, dans son rôle en écrasant les Magyars, seuls capables de maintenir l'Autriche et de faire équilibre à la Russie sur le Danube. L'Europe n'a pas assez compris alors que le cabi net devienne se suicidait, en compromettant dans l'Orient les intérêts de la civilisation occidentale. La Hongrie fut vaincue ; mais par sa résistance
paciâqite,par son inébranlable fidélité à ses droits héréditaires, elle a reconquis enjQn en 1867 sa constitution, modifiée par les lois de 1848^ cou* formément aux besoins d'une société du dix-nenvième siècle.
Cette rapide esquisse historique suffit pour expliquer les sentiments qui régnent en Hongrie : Vorgueil national exalté parfois au delà de toute mesure, la haine farouche du despotisme et de Vultramonfeanisme, ranimosité contre les Autrichiens, qui trop souvent ont représenté ces deux fléaux, et l'opposition exagérée, hargneuse, parfois puérile, à tout ce qui semble, si peu que ce soit, devoir porter atteinte à l'indépendance magyare.
Tant que la Hongrie a vécu sous des souverains^ qui ont respecté ses libertés, elle a été puissante, elle a régné en souveraine dans tout le bassin du Danube. Quand les Habsbourg ont voulu introduire le pouvoir absolu à la façon de lEspagne et Vunité de la foi suivant le vœu de Rome, les Magyars les ont forcés à reculer par une série de six formidables insurrections toujours victorieuses; mais ils ne l'ont emporté qu'en perdant la moitié de leurs provinces, enlevées par les Turcs, et la moitié de leur population, tuée par les impériaux sur les éehafauds ou sur les champs de bataille. Lorsqii'on voyage en Hongrie, on s'étonne de ne pas rencontrer d'anciens monuments dans des villes d'anti-
Cfae penonmiée ; c'est que toutes ont été plusieurs foi» prises d'assaiat et. brûlées pendant ces épouvantables luttes.
Certes: il serait déraisonnable de la part de la Hongrie ajctu«lle de garder à rAutriche régénérée rancume des^ griefs d'autrefois; mais des ressentiments enracinés par des siècles d'hostilité dans lé cœur de toute une nation ne s^effacent pas en un jour, et il serait imprudent d'agir comme s'ils n'avaient point laissé de traces. S'il y a des peuples qui oublient les enseignements de leur histoire, ce ne sont pas les Magyars. Leurs historiens sont très-lus , et tous leurs écrivains semblent se faire un devoir de traiter au moins l'une ou l'autre partie de leurs annales. La lutte de la Hongrie contre la maison d Autriche ressemble beaucoup à celle de la Bretagne contre les rois de France. Les Bretons ont défendu avec une indomptable constance leur ancienne constitution contre les usurpations sans C3sse renouvelées du pouvoir central; invoquant le texte des traités, barricadés derrière leurs privilèges, et repoussant toute innovation comme un attentat à leurs libertés, ils se sont montrés dévoués au principe monarchiqpie, mais plu« dévoués encore aux droits de leur province, pour lesquels au besoin ils prennent les armes. Les Hongrois ont fadt de même, mais entre les deux pays il y a une différence qui est capitale
et qui a décidé de tout : tandis que les Magyars, dès longtemps ouverts à Tesprit nouveau, ont combattu contre un pouvoir intolérant, les Bretons, ultramontains jusqu'au fond du cœur, n'ont jamais résisté avec plus d'énergie au pouvoir royal que quand il leur apportait les principes modernes. Les uns ont succombé, et aujourd'hui les autres triomphent. Il en est toujours ainsi. Ceux qui s'attachent à des idées dont 'la sève est épuisée en prennent la contagieuse faiblesse; ils ne les sauvent pas, et ils se perdent.
Il faut voir maintenant comment les institutions, et non le sang ou la race, ont implanté dans le cœur des Hongrois cet indomptable amour de Tindépendance qui éclate dans leur histoire.
C'est le 8 juin 1867, en assistant au couronnement de l'empereur François-Joseph comme roi de Hongrie, que j'ai cru comprendre poui la première fois la constitution politique de ce pays. Cette cérémonie, dont rien ailleurs ne donne ridée, résume son histoire et fait défiler sous vos yeux le tableau vivant de toutes ses institutions. Comme l'Angleterre, la Hongrie a cet avantage trop peu apprécié de pouvoir donner pour enca-
drement aux choses contemporaines un cérémonial qui date de huit siècles, et de rattacher ainsi par un lien symbolique les conquêtes de Tesprit nouveau aux souvenirs du passé. Quand on assiste à la procession de la reine d'Angleterre allant ouvrir ou fermer le Parlement, et qu'on voit cet antique carrosse, aux lourdes* dorures, traîné par huit chevaux et accompagné par des hallebardiers en costume du temps de Henri VIII, si gros, si bien nourris qu'on les appelle beefeaters, on ne peut s'empêcher de trouver ces vieilleries assez puériles ; mais, en y réfléchissant, on comprend qu'elles représentent la tradition. Or la tradition, pour les familles comme pour les peuples, est une force qu'il ne faut point dédaigner. Heureux les peuples qui dans leurs traditions trouvent la liberté, et qui, pour jouir de leurs droits naturels, ne sont pas forcés de s'insurger contre leur droit historique 1
Le couronnement n'est ni pour le roi ni pour la Hongrie une vaine cérémonie. C'est seulement par le couronnement que l'héritier du trône est investi de l'autorité royale , en vertu de la maxine non est rex nisi coronatus. Or, avant de recevoir la couronne, il doit jurer de respecter les droits du peuple inscrits dans les anciens traités et capitulations. C'est comme la consécration du pacte conclu entre la nation et le souverain. C'est aussi la
preuve que le pouvoir de celui-»ci la'ast pas absolu et ne peut s'exercer cpie dans les limâtes itracées par la constitution. Après la défaite de la Hongrie en 1849, les vainqueurs avaient prétendu la «traiter en province conquise, en pays qui par la révolte a perdm ses anciennes franchises ; (inaîs les Magyars, grâce à leiur résistance légale, grâce aussi, fauWl le rappeler? à la journée de Sadcwa, avaient obtenu de l'empereur la recoimaissance de leur droit historique. Le couironnememt signifiait donc que la Hongrie rentrait en possession de son indépendance, de ses institutions, de ses lois, si longtemps contestées. Elles a^vaiti^ecônquis ses libertés, non plus comme au temps de Bethlen, de Tôkoli, de iRàkôczy, sur les champs de batdlte et par les armes, (mais dans le sein de son parlement, par Téloquence de ses hommes d'État etda feraaeté de ses députés.
A Bude-Pesth, le 8 juin 1867, dès cinq heures du matin, le canon annonça la solennifcé, qui commençait de bonne heure parce qu'elle devait éxtrer longtemps. Le soleil s'était levé splondide dans un ciel sans nuages. Des banderoles aux 4,rois couleurs inatîoiiales décoraient toutes les maisons. Le drapeau de 1848 flottait de nouveau sur oeiiite cité où le général Haynau l'avait noyé dans le sang. Une-loule joyeuse et parée remplissart les rues, 'se dirigeant vers les quais du Danube : c'é-
tait là que devait passer le cortège royal. Dans cette foule, on distiti^iiait sans peine des hommes et des femmes appartenant à ces raoes diverses qui vivent ici côte à côte, sans se mêler, depuis mille ans, tous reconnaissables à kur cos<»ime et aux traits de leur visage, — les Magyars, vêtus comme des hussards, l'oeil brillant, la démarche assurée iet Tair conquésnant, — les Valaques avec leurs longs cheveux^ leurs yeux veloutés, doux et mélanooliqu'es, couverts uniformément d'une épaisse étoffe de laine blanche serrée par des courroies autour de la jambe, ressemblant ^encore aux statues des prisonniers daces de Tare de Constantin, — les Slovaques, le visage caché sous d'énormes chapeaux de feutre, habillés d*uiie sorte de bure brune en lambeaux, — les Serbes au nez d'aigle, au regard intelligent, aux traits an-^ guleux, — les femmes croates avec leur chemise de chanvre brodée de charmants dessins en laine rouge, — les Zingari, laissant voir à travers les trous de leurs haillons la peau lisse et basanée du paria hindou; — puis d'autres enfants de TAsie, des Juifs en /grand nombre appartenant à toutes les classes de la société, mais portant dans leurs traits la marque irrécusable de l«eur origine orientale, — des paysans allemands, des Saxons, comme on les appelle, avec leurs yeux bleus et leurs cheveux blonds, grands, forts et lourds au
milieu de tous ces autres types plus légers et plus fins, — enfin des pâtres de la Puszta, des Czikos, des Ruthènes, des Szeklers, des Hayduques, des Kumans, des variétés de race à n'en pas finir, toutes signalées par quelque particularité.
A Taspect de ces différences si tranchées, on comprenait combien il est diffîcite de trouver des institutions qui conviennent également à tant de nationalités séparées par la langue, les mœurs et d'implacables animosités. Quel contraste aussi entre ces hommes primitifs encore vêtus comme leurs ancêtres de l'époque romaine et ces magnats qui, avec les envoyés des pays étrangers, se rendent à Bude, dans leurs splendides équipages, pour assister aux cérémonies du couronnement! Celles-ci ont commencé à sept heures dans la cathédrale. Le clergé y joue le rôle principal, car il s'agit de remettre la couronne apostolique de saint Etienne. L'archevêque de Kalocza s'avance vers l'archevêque de Gran, primat de la Hongrie, et dit en lui présentant le roi : Postulat sancta mater Ecclesia catholica ut présentera serenissimum Franciscum Josephum ad dignitatem Eungarim régis sublevetis; « l'Église demande que vous éleviez le sérénissime François-Joseph, ici présent, à la dignité de roi de Hongrie. » Le primat répond : « Savezvous s'il mérite cette dignité et s'il la remplira utilement? > Scitis illum dignum et utilem esse ad
hanc dignitatem? L'archevêque de Kalocza réplique : Et novimm et credimus; « nous le savons et nous le croyons. Le roi s'étend alors à plat devant l'autel, la face dans la poussière. Le primat lit les litanies, et avec la crosse fait trois fois le signe de la croix sur le dos du souverain prosterné. Après l'avoir relevé et lui avoir oint l'épaule de l'huile consacrée, il le revêt du manteau d'or brodé vers Tan 1000 par la reine Gisèle, et qui ne peut être réparé que par des mains royales. La messe dite, il lui remet le glaive. Le comte Andrâssy, qui, comme premier ministre, remplit les fonctions de palatin, pose sur la tête du roi la fameuse couronne de saint Etienne, vénérable relique à laquelle les Hongrois ont voué un culte et dont l'histoire est tout une épopée *. Les deux
1. Ce précieux insigne est formé de deux couronnes. La première fut envoyée de Rome par le pape Sylvestre II au roi Etienne. La seconde fut donnée au roi Geysa en 1072 par l'empereur d'Orient Phokas, en reconnaissance de la magnanimité avec laquelle le prince hongrois avait traité les Grecs, après la prise de Belgrade. Sur la couronne byzantine se trouvent deux inscriptions; Tune porte : Michael in Christo fidelis, rex Romanorum ; l'autre : Geobitz ftdelis rex Turkias, ce qui prouve qu'à cette époque on considérait encore les Hongrois comme un peuple d'origine turque. Nous ne pouvons rappeler ici les épisodes extraordinaires qui signalent l'histoire de la couronne de saint Etienne. Ce serait refaire l'histoire de Hongrie. L'un des plus remarquables est la façon vraiment merveilleuse dont elle a été retrouvée en 1853. En 1848, Kossuth, connaissant tout le près-
archevêques conduisent enfin le souverain, désormais reconnu, à son trône, qu'entourent les magnats représentant les pays annexes, partes adnexœ, dont les noms méritent de fixer l'attention. Ce sont : la Bulgarie, la Roumanie, la Serbie, la Lodomérie, la Galicie, la Bosnie, la Croatie, la Slavonie, la Dalmatie et la Transylvanie. L'enthousiasme des assistants éclate en eCj«n (vivat). L'indépendance de la Hongrie est consacrée, elle a son roi. La reine est couronnée aussi avec le même cérémonial.
Bientôt le cortège royal se forme et descend les rampes qui conduisent aux bords du Danube. Il passe le pont suspendu sous une voûte de drapeaux tricolores, et débouche sur les quais de Pesth. Après avoir juré devant le peuple fidélité
tige qiû y était attiché, l'avait fait transporter à Debroczin. Après la capi$u1a4;ion de Vilâgos, «lie disparut et nitil ne samt ce qu'elle était devenue. M. de Karger, major de Farmée autri* chienne , apprit que Kossuth l'avait emportée avec lui jtiBqu'i Orsova, et il s'imagina qu'eUe devait être cachée dans les enTiroQS. Il les visita pendant des mois avec Tattention ^ua f sdien des prairies cherchant la trace d'un ennemi. £n>fin, aia bord da , ruisseau la Gzeraa, non loin de la frontière valaque , il remarqua certains arbres qui avaient été taillés d'une oiani'ère inusitée. Il fit creuser te sol, «t-dans une prairie marécageuse il trouva un coffre de fbr renfermant en effet tous les insignes royaux auxquels les Magyars rattachent la grandeur de leur patrie. On prétend, il est vrai, qu'il avait reçu certaines révélations qui le mirent sur la trace.
à la Constitution, le roi s'avance vers la plaœ qui porte son nom. Là s'élève un petit monticule formé avec de la terre apportée des cinquante comitats du royaume : il représente le soi sacré de la patrie.
JL.e tableau qui s'offrait aux regards en ce moment était fait pour remuer le cœur même d'un étranger, La situation de Pesth est admirable. Vers les quais, la jeune «capitale a un aspect grandiose, presque théâtral, s'accordant parfaitement avec la cérémome, qui ressemblait à une magnifique représentation jBcéaique. Le Danube, fleuve immense déjà, auprès duquel la Seine n'est qu'un ruisseau, roule :ses flois rapides vers l'orient. ^Un pont suspendu, qu'on doit à la persévérance de Széchienyi, le framchit avec des piles .de .granit -et des câbles de fea* qui ont un caractèire de hardiesse et de force que n'atteint, je crois, en Europe, aucune construction de ce genre. Sur l'autre rive s'élève eaa amphithéâtre Bude, couronné de ses vieux miurset du palais du roi. Le tombeau du der^ohe et les dômes surbaissés des bains turcs rappelleat le règne dti croissant. Le fort an Bloksberg domina de haut les deux cités assises à ses pieds. D un côté la montagjie se redresse en gradins .sur lesquels s'accrochent les petites maisons dies vignerons qui cultivent le vin noir et capiteux appelé Sang des Tv/rcs; de l'autre, elle
précipite à pic dans le fleuve ses rochers sombres et déchirés. Au delà s'ouvre vers Test la plaine sans limites de TAlfold, semblable aux steppes asiatiques. Vers l'ouest au contraire, le paysage est riant et animé. Une chaîne bleuâtre ferme l'horizon; les collines plus voisines sont couvertes de vignobles, et plusieurs îles, disparaissant sous les grands arbres qui les ombragent, ressemblent à des bosquets flottant sur les eaux.
Tel est le décor; voici maintenant la scène qui s'y déroule. Le cortège royal s'avance lentement. Tous ceux qui le composent sont à cheval. J)'abord apparaissent les délégués des comitats ; ils portent le costume hongrois dans toute sa grâce et toute sa splendeur, la botte et le pantalon collant, la veste courte, couverte de passementeries, le dolman attaché à l'épaule, la toque de fourrure ou de velours ornée d'une aigrette ou d'une plume d'aigle. Chaque comitat se distingue par une combinaison difllérente de couleurs.
Voici des cavaliers au pantalon gris avec le dolman en velours bleu garni de peau de cygne ; en voilà d'autres en culotte noire avec le manteau en velours grenat bordé de martre ; quelques-uns ont choisi du velours vert et de l'hermine. On ne peut songer à décrire ici tous ces costumes qui auraient ravi un peintre, tant ils présentaient d'harmonie dans les couleurs, d'élégance et de
fierté dans la coupe. Après les délégués des comitats arrivent les magnats. Ils ont emprunté aux époques de grandeur de la Hongrie les vêtements et les armes que portaient leurs vaillants ancêtres. L'un est couvert d'une cotte de mailles en argent, l'autre a fixé à son épaule, par une agrafe de diamants, une peau^de léopard, un troisième brandit la masse d'armes qui jadis assommait les Turcs. Les chevaux disparaissent sous des caparaçons de drap d'or et d'argent; les manteaux, les armes, les toques, les brides, le harnachement, tout ruisselle de pierreries. Plus d'une famille, dit-on, s'est mise à la gêne pour être dignement représentée en ce jour de fête nationale. Quand la cavalcade débouche du pont, on dirait un fleuve d'or fondu roulant des pierres précieuses, tant tout cela renvoie au soleil de reflets éblouissants. Les noms historiques de la Hongrie défilent sous nos yeux : Palfy, Karoly, Erdôdy, Festetics, Maylath, Bethlen, Waldstein, la nombreuse tribu des Zichy, où l'on distingue le comte Edmond avec sa grande barbe fauve en éventail, modèle achevé des preux d'autrefois ; les deux fils du grand comte, Odon et Bêla Széchenyi, le dernier, type élégant de la beauté magyare. Les Batthiànyi seuls manquent; ils portent encore le deuil du 6 octobre 1849. Ce cortège est comme une vision du moyen âge ressuscité ; il faudrait
tout un chant de poiëme hécoique pour émimérer et décrire ceux qui le composent. En Le ^Qyanfc passer sQu&mes yeux éblouis, je pensai» à la description de Faarivée des Burgondestà la cour d'Attila dans Tépopée des Nibelungen. Êe sont bien* les descendants des Huns que je vols^ et le lieu de la scène* est le même. Les évèques aussiv-avee leurs- mitres et leurs chasubles étincelantea^ sofiit à cheval comme à la bataille die; Mohaes<, où il's mouraient pour la*, patrie.
Enfin parait le^rol Prançois-JaaeFphv la couronne de saint Etienne^ au front, le manteau d'or de Gisèle sur les épaules, le glaive de justice à la main;, monté sur un magnifique cheval dont la robe* merveilleuse a la teinte de la fleur- du pêcher. Il s'élance vers le moniticule ; en: trois bond&, il est au sommet, et là le royal cavalier; faisant dresserquatre ibis le fier animal sur ses? jarrets, fend Tair de son épée dans la direction du nord, du sud, de Torient et du. couchant, pour montrer' que, die quelque côté' de l'horizon que Pennemii arrive, ii saura le repousser. Ge jeune souverain sur ce cheval bondissant était bien l'image de la royauté antique et dfi' ce- peuple vaillant dont toute rexistence n'a été* qii^um long combat. Nous* ne sommes plus au. dixrmsuvième siècle,, nons^ revoilà en l^an 900, et c'est. Arpad: qui, élu par ses rudes guerriers, s'est élancé sur la mont paunomen;. Toute la foule
est ivre de joie et d'enthousiasDae ; les pleurs coulent, les mouchoirs s'agitent et les eris mille fais répétés &eljm^ auxquels se mêlent les salves de Fartillerie, éclatent et se répoûdent des deux bords du Banube.
Dans les États où aucun lien ne rattache les générations actuelles au passé, cette cérémonie ne serait qu'une splendide mascarade historique. Ici tout ce céréihonial, qui s'est répété depuis mille ans au couronnement de cinquante rois, est la mise en scène symbolique de l'histoire nationale. Remarquez d'ailleurs que bien des choses anciennes répoindent ici au besoin de la société moderne. Si les pays annexes sont représentés, c'est qu'ils ont conservé une existence indépendante qui réclame l'adoption du lien fédéral ; si les comitats ont des délégués portant leurs couleurs, c'est que la centralisatian ne les a pas broyé& sous la commune uniformité. Les magnats, qui sont les pairs du royaume, au lieu de porter lunettes et béquilles^ montent des chevaux fougueux, le sabre au côté, comme les compagnoofS de Hunyadi et de Gorvin. N'est-ce pas l'application la plus complète de ce principe démocratique en vertu duquel tous les citoyens doivent être à la fois législateurs et soldats, exercés è^ la discussion et au combat, forts du bras et de la tète, capables de parler au forum et de se battre sur le champ de bataille?
Qu'on n'oublie pas ceci : les institutions du moyen âge ne consacraient pas l'égalité ; mais, créées par des conquérants qui jouissaient de Tindépendance des races barbares, elles consacraient la liberté, une liberté si grande qu'elle aboutissait parfois à l'anarchie. Aussi les peuples qui ont su défendre leurs institutions anciennes contre les attaques de la réaction absolutiste et cléricale qui s'est appesantie sur l'Europe au seizième siècle, n'ont qu'à y introduire aujourd'hui l'égalité, pour avoir une constitution politique qui réponde aux nécessités de notre temps. Voilà précisément ce qu'a fait la Hongrie, comme nous allons le voir.
Le fondement de l'état en Hongrie est le comitat. Le comitat ressemble bien plus au canton suisse qu*au comté anglais ou au département français. Les comitats, au nombre de cinquante, forment autant de provinces indépendantes s'administrant elles-mêmes, se prétendant complètement autonomes et constituant une sorte de confédération. Leur situation n'a jamais été trèsnettement définie, soit par les coutumes anciennes, soit par les lois de 1848, qui ne leur ont donné qu'une organisation provisoire. Celle-ci reste en vigueur parce qu'on n'ose toucher à cette matière délicate , qui réveille toutes les susceptibilités de l'instinct d'indépendance des Magyars.
La division en comîtats remonte, dit- on, à Charlemagne, qui les a introduits après avoir soumis les Avares ; mais c'est seulement à la fin du douzième siècle que le roi Bêla leur donna une constitution régulière qui depuis lors n'a plus subi de grands changements. Toutes les affaires sans exception, travaux publics, finances, administration, justice, étaient réglées par une assemblée qui se réunissait tous les trois mois et qui élisait tous les fonctionnaires pour trois ans, sauf le comte suprême (obergespan en allemand, fôispan en hongrois). Le comte suprême, nommé par le souverain, était Tunique représentant du pouvoir central. Tl ne pouvait s'opposer à aucune résolution, son autorité légale était presque nulle; mais son influence personnelle était souvent très grande, parce que le gouvernement choisissait toujours le personnage le plus important de la province. Avaient le droit de paraître à rassemblée trimestrielle : les nobles, les délégués des petites villes, les ministres des cultes et les personnes exerçant une fonction libérale {honoraîiores) ^ enfin les veuves, c'est-à-dire en réalité tous les citoyens, car les roturiers et les paysans n'étaient pas considérés comme tels. Les villes royales, comme les bourgs incorporés en Angleterre, ne faisaient point partie du comitat et s'administraient aussi ellesmêmes d'une façon complètement indépendante
par leur$ magistrats, élus sans aucune intervention du pouvoir royal.
Pour rendre la justice, l'assemblée du comitaJ; nommait, toujours pour trois ans, un juge suprême et des juges ordinaires qui ne pouvaient prononcer aucun jugement, ni au civil ni au criminel, qu'avec le concours des jurés {jurati msessores). Les affaires allaient en appel d*abord à la cour royale, puis à la cour septem virale. Le fiscal et son substitut remplissaient les fonctions de ministère public. Le notaire suprême et te sousnotaire tenaient les procès-verbaux et les correspondances. C'étaient eux, en somme, qui, avec leurs employés, expédiaient toute la besogne administrative.
La perception des impôts et les dépenses publiques étaient confiées à des receveurs généraux et à des caissiers élus également par rassemblée générale. Celle-ci n avait pas le droit d'opposer son veto à une loi votée par la diète, mais elle eu prenait connaissance, et conune il fallait recoiuir aux magistrats provinciaux pour lui donner force executive, si Topinion était hostile à la loi nouvelle, celle-ci d^neurait lettre morte. Quant aux rescrits et ordonnances du souverain, le comitat a toujours exercé le droit d'en discuter la légalité^ et quand il les jugeait contraires aux lois, ce qui arrivait inévitablement lorsqu'il ne les approuraîft
pas, il présentait ses observations au roi, et en attendant se refusait à les appliquer. £n réalité, le pouvoir central, n'ayant pas de fonctionnaires à lui <lans les provinces, ne parvenait à se faire obéir que quand il était appuyé par la majorité. Les comitats se communiquaient leurs résolutions, leurs projets àe réforme, leurs griefs contre le gouvernement, et formaient ainsi une opinion publique toujours en éveil, toujours prête à repousser la moindre atteinte aux droits héréditaires de la nation ^
1. Je citerai comme exemple des remontrances que ces assemblées provinciales adressaient au souverain un extrait de celles qui furent adoptées en 1793 par les comitats d'Abaujvâr et de Bibâr, lorsque le gouvernement voulut entraver la liberté de la presse. Ces considérations , rédigées en latin, il y a près d'un siècle, au pied des Karpatbes, forment un piquant contraste avec les discours que Ton entend aujourd'hui, « Oui, sire, dit la con^égation d'Abaujvàr, nous voyons dans Vidii récent une atteinte à la liberté de la presse, que nous considérons , avec la grande majorité de notre nation et avec les hommes les plus éclairés de l'Europe, comme la seule garantie de la liberté politique et civile \ mais, puisqu'il faut démontj er une fois de plus que cette liberté fait partie intégrante de noue constitution, qu'il nous soit permis de rappeler que, récemment, les états du royaume ont chargé une commission de faire un travail pour perfectionner le système de l'éducation nationale et de la publicité. Comment se peut-il qu'aujourd'hui encore, à la fin du xvni* siècle, il nous faille élever la voix pour défendre cette précieuse liberté? Les raisons qu'on peut faire valoir en sa faveur ne sont-elles pas connues de tout le monde 1 Si Ton veut savoir ce que le genre humain doit à l'imprimerie et à la liberté de la presse, que Ton considère ce que furent les peuples jadis, et ce
Dans les réunions trimestrielles, les nobles paraissaient en costume national, le sabre au côté, et discutaient en latin. Il n'était pas rare, quand le débat excitait les passions, qu'on en vînt à échanger autre chose que des arguments ; mais un banquet terminait la session et apaisait les querelles. Les convives faisaient assaut d'éloquence, cette fois en langue magyare. Les vins généreux coulaient à flots; c'étaient des fêtes
quMls sont aujourd'hui. Si l'Angleterre peut encore se glorifier de sa liberté, si le Danemark et la Suède renaissent et marchent à pas rapides dans la voie de la civilisation, si TÂllemagne est devenue le foyer de la philosophie, des sciences et des arts, si la Saxe prospère, si les Etats de PAmérique du Nord offrent le modèle de la meilleure organisation civile et politique, et si d*un autre côté les Orientaux , nos voisins, sont encore livrés à une barbarie indigne de Thumanité, si privés des bienfaits de la civilisation, ils rampent sous un despotisme avilissant, c'est que les unis ont joui de la liberté de la presse et des lumières qui en résultent, tandis que les autres, en la repoussant, ont amené la triste situation où ils se trouvent. » La congrégation de Bihâr> après des observations du même genre, invoque, comme toujours en Hongrie, le droit historique. «Non-seulement on ne voit dans nos lois aucune trace du droit que pourrait avoir l'autorité royale de réglementer ce qui concerne l'imprimerie, mais au contraire l'article 24 de l'année 1553 porte clairement que le roi doit recourir aux états pour soumettre l'imprimerie h certaines règles, et que les états du royaume doivent eux-mêmes maintenir la liberté de la presse. » Il faut avouer qu'un pays qui peut invoquer en faveur de cette liberté tant contestée une loi du xvi* siècle jouit d'un avantage peu commun. Les extraits que nous venons de citer suf usent pour faire connaître cet esprit politique de la Hongrie, où l'amour de la liberté et le goût de Topposition s'appuient sur le culte des précédents.
chères au patriotisme et qui faisaient des débats politiques un élément de Fexistence journalière. Les voyageurs étrangers qui y étaient invités parlent avec enthousiasme de ces festins où éclataient les qualités séduisantes des Hongrois, leur hospitalité, leur courtoisie, leurs manières' chevaleresques et leur brillante élocution.
Au premier abord, on croirait que l'organisation des comitats hongrois ressemble beaucoup à celle des pays d'états en France ; mais l'esprit qui donnait à ces formes politiques force et vie était complètement différent. D'abord la Hongrie n'a point passé par le régime féodal. Tandis qu'ailleurs le souverain et les hauts dignitaires , ducs» comtes, marquis, transformaient ce qui n'était qu'une charge en un titre héréditaire emportant la propriété du territoire dont ils n'étaient d'abord que les administrateurs à vie , en Hongrie la dignité royale et celle de fôispaii conservaient le caractère de fonction , et ainsi l'unité nationale était maintenue et échappait au morcellement féodal. La souveraineté, au lieu d*être émiettée en mille parcelles aux mains des grands vassaux, continuait d'être exercée directement par les hommes libres, et trouvait dans la diète la représentation et l'organe de son indivisible unité. Pour constituer l'état moderne , il n'a donc pas fallu investir ici la royauté d'un pouvoir absolu,
ni sacrifier les libertés antiques afin de briser les résistances de la féodalité.
En France, par haine de l'aristocratie et de ses privilèges iniques, la classe moyenne a favorisé longtemps rétablissement graduel du despotisme, et Tégalîté ne s*est établie qu'au3f dépens de la liberté. Le peuple a permis à Richelieu et à Louis XIV de supprimer les états provinciaux ou de les asservir, parce que ces états; ne représentaient que les privilégiés. En Hongrie, toute la classe moyenne faisait partie de l'assemblée du comitat. En effet, on y voyait paraître tous ceux qui avaient fait des études d^un degré supérieur, les ministres du culte et la classe très-nombreuse de la petite no- Messe ; or celle-ci comprenait non-seulement ceux qui avaient quelque propriété foncière, fût-ce, cotnme on disait en hongrois , « une maison et quatre pruniers, » mais même des gens fort pauvres qui, ne possédant rien, vivaient de leur travail et formaient ta partie remuante dû corps éledoraL Dans certains districts indépendants, chez les Kumans , les Jaziigues et les HayduqueSy tcKts les citoyens sans exception avaient le droit de se rendre à rassemblée, parce que tous étaient nobles, la race conquise ayant laissé la place libre aux conquérants. Tout ce qu'il y avaitd'énergique dans la nation prenait ainsi une part active à l'admis nisÉration des affaires. De là vient cet esprit dé--
mocratique ou républicain , si Ton veut , qui n'a cessé de régner dans ce pays. Même quand la diète centrale ne se réunissait plus, la vie politique était entretenue dans les comitats, qui étaient les forteresses de la liberté, et d'où partait toujours le- signal de la résistance aux usurpations des souverains.
La haute aristocratie hongroise ne ressemblait nullement à celle de l'ancien régime en France. Vivant dans ses terres , qu'elle faisait toujours valoir elle-même, son. bien-être dépendait de la prospérité générale du pays. Éloignée de la cour, elle n'attendait rien de la faveur royale. Il s'en est suivi qu'elle n'avait qu'à consulter ses propres intérêts pour défendre ceux de la patrie; aussi soflt'Ce les plus grandes familles qui ont toujours conduit les insurrections nationales. Pour prendre part à Fadministration publique dans le comitat, les magnats étaient obligés d'apprendre le latin, de s'occuper d'affaires judiciaires, administratives, financières. Ils prenaient ainsi l'esprit des légistes, qui ailleurs a miné l'aristocratie. Ils n'avaient rien de ces oisifs, modèles d'élégance, de frivolité et de corruption, qui vivaient à Versailles d'aumônes achetées au prix du servilisme devenu un ari; c'étaient des gentilshommes campagnards comme les anciens squires anglais, parfois grossiers , violents , batailleurs , grands chasseurs et
grands buveurs , mais capables de conduire une ferme , d'élever du bétail , de siéger dans un tribunal et de discuter les affaires du canton , pointilleux à Texcès sur le droit historique , toujours occupés de politique, habitués à la vie parlementaire et assez résignés à Tégalité, puisqu'ils étaient obligés de discuter avec de pauvres hères vêtus de peau de mouton, mais assis sur les mêmes bancs qu'eux, et dont la voix valait la leur, puisqu'ils étaient nobles. Ils n'étaient pas meilleurs que les seigneurs des autres pays pour leurs paysans attachés à la glèbe ; mais quand l'heure de l'émancipation est venue, ils l'ont acceptée, parce que, comme en Angleterre , le souffle de la liberté pénétrait à tel point tout le corps politique, que le patricien le plus obstiné ne pouvait en méconnaître les exigences.
Une autre circonstance encore a contribué à faire produire de bons résultats aux institutions locales de la Hongrie. Loin de favoriser le despotisme, la religion et ses ministres en ont été ordinairement les adversaires. La Réforme, en introduisant les assemblées générales de tous les fidèles, l'élection des pasteurs et la discussion publique des intérêts du troupeau, a fortifié les habitudes de self-govemment^, et même le clergé ca-