Voyez la Hongrie et sei institutions par Ludvigh
tholique séculier s'est montré souvent indocile aux suggestions des jésuites et de Tesprit ultramontain. Aujourd'hui encore ce n'est qu'en Hongrie qu'on peut voir ce clergé aimer mieux sa patrie que Rome , et se refuser à y jeter le trouble, comme en Autriche , pour venger les griefs du pape. Tandis qu'en France, en Italie, en Portugal, en Belgique, en Hollande, dans le canton de Berne, partout enfin, il est prêt à sacrifier à ses rancunes contre les idées modernes non-seulement les libertés , mais rindépendance nationale , tandis qu'en Angleterre un laïque , un lord , animé du même esprit, proclame hautement qu'il est papiste avant d'être Anglais, en Hongrie il s'est trouvé un prêtre, Mgr Haynald, maintenant archevêque de Kalocza, qui a subi l'exil et la défaveur de la cour romaine plutôt que de trahir l'indépendance de sa patrie.
Ces assemblées comitales administrent toutes les affaires par leurs magistrats électifs, gardiennes jalouses des anciens privilèges et en même temps très-ouvertes à toutes les idées démocratiques, avec leurs discussions souvent tumultueuses, leurs élections orageuses, leur opposition frondeuse à toute ingérence quelconque de l'autorité royale, pour tout dire en un mot, ces clubs trimestriels prétendant exercer la souveraineté, devaient causer à la cour de Vienne une profonde
antipathie. Pour qm ne voit Tordre, qme dans Tobéissance passive, c''é^ii évideionfient l'image de ranarchie. Aus»i essaya-t-elfte par uni travadl persévérant de restreindre les attribuions des C(M3!iitats et surtout die brider leur goùt.d'opposi* tion. Ce n'est qu'après 1850 qu'elle y réussit, en suspendant leurs réunions et em n<D(i!Ei]!i[iant des receveurs royaux pour percevoir lescon^ibutions. Aujourd'tiui rorganisation ùa comitat est réglée par la loi provisoire de- 184j8.
Comme le nombre des: éleeUeurs' a beauco«ip augmenté et que tes privilèges de la? noblesse oat été abolis, il a fallu remplacer l'ancieraïe assemblée par une députation permanente {stoMUie Anssckus») trèsHftombreuse, nommée par les électeurs et exerçant tous les droits de l'andeane assem blée. Le même esprit df opposition parfois anarchique règne dans ces députatioos , comme an peut le voir de temps à autre par leurs résolutions*. Quand cellesf-ci sont illégales, le ministère les déclare nulles et procède à la- dissolution des dépuiations, qui Ameni alors être réélues.
On attend toujours une loi nouvelle qui doit
1. Eh voici un exempte récent (1969)- Le eomitat de ComorBr a lésolu de ne pas obéir au rescrit « illégal' » du miniâtère boagrois concernant les travaux préliminaires pour le recrutement, mais en se décidant, pour des motiRs d'opportunité, à dresser la listes des jeunes> gens qui font partie de la: levée de Tannée.
réorganiser toutes les institutions provinciales et communales , et l'on prétend qu'elle accroîtra la part d'action du pouvoir central. Il se peut qu'il soit nécessaire d'étendre celle-ci pour augmenter la force de cohésion du pays. Cependant il faut se garder, pour deux motifs, de trop sacrifier à l'amour de l'uniformité administrative : d abord pour un motif de prudence , car restreindre les droits des comitats serait jeter dans le pays un germe de mécontentement qu'exploiteraient les partisans des révolutions violentes; en second lieu, qu*on ne 1 oublie pas, il faut mesurer l'excellence des institutions non à la régularité avec laquelle elles fonctionnent, mais à l'action qu'elles exercent sur la trempe des caractères. Mato péri-culosam Hàertafem quam tranquiflcÊm servitutem , disait un magnat, et il n'avait pas tort. I) faut craindre, en poursuivant l'ordre avec une sollicitude pédantesque, de tuer la spontanéité des individus, sans laquelle rien de grand ne se fait.
Le régime en vigueur aux États-Unis n'est qu'anarchie pure en comparaison de cette admirable tranquillité que M. de Metternich avait fait régner dans Tempire qu'il administrait , et pourtant ce régime anarchique a produit le peuple le plus vigoureux, le plus puissant,, le plus riche de l'univers, tandis que ce repos patriarcal a tellement affwbli l'Autriche qu'il a fallu la plus rare habi-
leté pour la préserver d'une dissolution finale. Que les partisans de la centralisation administrative réfléchissent sur l'enseignement qui ressort de rhistoire de la Hongrie. Si elle a défendu ses libertés pendant trois siècles avec un héroïsme qui n'a pas été surpassé, c'est parce que tous les hommes libres les pratiquaient et en sentaient ainsi les avantages.
Des droits inscrits dans une charte , mais dont nul ne fait usage, seront sacrifiés dès la première alarme. Il ne sert de rien de les graver, même avec du sang, sur les tables de la loi, c'est dans les mœurs de chaque jour qu'il faut les faire pénétrer. Voulez-vous former un peuple qui jamais ne se résigne au pouvoir arbitraire , faites que celui-ci ne puisse s'implanter sans troubler toutes les habitudes nationales. En Hongrie , le despotisme, pour s'établir, devait supprimer les institutions du comitat, et toucher à celles-ci, c'était bouleverser toute la vie publique, frapper tous les citoyens au cœur. C'est pourquoi on les a nommées avec raison le boulevard des libertés hongroises.
Les villes formaient et forment encore des espèces de républiques démocratiques, indépendantes du pouvoir central et administrant tous leurs intérêts par l'intermédiaire de magistrats élus. Ces municipalités exercent les mêmes droits que
les comités ; les personnes et les biens , dans les limites de leur territoire, sont soumis à leur juridiction civile et pénale. Le bourgmestre, les membres du conseil municipal, le représentant du ministère public, l'archiviste, le préposé à r enregistrement, Tingénieur, le pharmacien et le médecin, le caissier, en un mot, tous les chefs de service sont nommés directement par les électeurs. C'est une organisation qui ressemble au régime des communes aux États-Unis.
Les conseils communaux sont très-nombreux.
Dans les villes de 12 000 habitants, ils comptent au minimum 30 membres. Dès que la population dépasse 1500 âmes, on ajoute un représentant de plus par chaque fraction de 200 habitants en sus de ce chiffre. Les grandes villes ont 159 représentants pour 30 000 habitants et un représentant en plus pour chaque fraction de 800 habitants. Ainsi une ville de 100 000 âmes aurait 244 conseillers. Avec 200 000 âmes, elle en aurait 344. Ce nombre si considérable d'élus pour gérer les affaires d'une cité choque certainement nos idées. Il provient des anciennes coutumes hongroises , qui accordaient à tout homme libre sa part d'influence dans la gestion des intérêts publics, et il a ses avantages. Plus il y aura d'hommes exerçant des fonctions publiques, plus les aptitudes politiques de la nation se développeront, plus par corsé-
quent elle deviendra capable de se gouverner ^llemême. Les lois de 1848, qui déjà visaient à établir une plus grande uniformité , ont néanmoins laissé aux districts des Kumans , des Jazigues et des Hayduques leurs antiques constitutions, fondées sur la participation de tous à F administration publique. C'est la démocratie comme la Grèce l'a connue, et comme Rousseau Ta rêvée.
Au-dessus des institutions provinciales et municipales, Tunité de la nation est représentée par la diète , qui seule a le droit de faire , de concert avec le souverain , des lois partout exécutables. Dans les premiers temps, l'assemblée nationale était formée de tous les nobles , réunis dans quelque grande plaine , comme une armée prête à marcher au combat Des tentes étaient dressées, les seigneurs à cheval, revêtus de leurs armes, discutaient en plein air. C'était dans la plaine de Rakô — aujourd'hui le champ de courses — que ces réunions avaient ordinairement lieu. La dernière assemblée de ce genre précéda de peu de temps la fatale bataille de Mohacs.
Sous Ferdinand 1", vers 1575, la diète se divisa en deux chambres , ou tables , la table des magnats et la table des députés. Ceux-ci représentaient les comitats. L'assemblée comitale donnait à ses délégués des instructions pour voter dans un sens déterminé , c'est-à-dire un mandat impé-
ratif, et chaque comitat, non chaque représentant, avait un vote- Au anoyea âge, le mandat impératif et révocable était la règle dans tous les états généraux. Oela était conforme aux idées germaiiiques ; la province foriSDait un corps politique indépendant, une personne. ci vUe. Cette personne dvide faisait connaître sa volonté par un maitdataire., comme maintenant un Ëtat exprime la sienne par ses ambassadeurs. Le principe des constitutions modernes, en v^rtu duquel k député représente tout le pays et vote conformément à sa conviction en vue du bien général^ supprime avec raison ce liberum veto des provinces au profit de Tunité nationale.
La preiaiène Cambre se compose aujourd'hiui des «uprèm^es comtes ou gouverneurs des comîtats , des évêques , des magnats , princes , comt-es ou barons ^ eft de tous leurs fils majeurs, de façon que le nombre des pairs est illimité. Gela nou« parait bizarre aussi ^ mais s'explique par le failt (pi'autrefois les magnats entraient à la diète de par leur droit individuel. Le nombre des membres «de la chambre haute qui se rendrait aux
1. La Hongrie, dans ies temps anciens, ne connaissait pas île titres héFéditaires, mais seulement des titres résultant des fonctions que Ton occupait. Ce sont les autrichiens qui ont introduit ceux de comte, de prince, de baron pour lesquels la langue hongroise nk pas -ÔB jnots.
6k LA HONGRIE,
séances n'est jamais très-considérable, et beaucoup de ceux qui ont droit d'y siéger se font élire à la chambre basse.
D'après les lois de 1848, le nombre des députés des villes et des comitats s'élève à 446 pour la Hongrie et les partes adnexœ, Transylvanie, Croatie, Slavonie, etc. Les comitats sont divisés en circonscriptions électorales dont chacune ne nomme qu'un député. Le droit de voter n'appartient pas à tous les citoyens ; mais, pour en jouir, il suffit soit d'être propriétaire d'une maison valant 300 florins ou d'un quart de session équivalant à 4 ou 5 hectares de terre , soit d'exercer une industrie ou un métier avec l'aide d'un compagnon, soit d'appartenir aux classes instruites , avocats, médecins, apothicaires, pasteurs, maîtres d'école, artistes, ingénieurs, soit d'avoir été précédemment électeur. Les journaliers sont donc seuls exclus, et le dernier paragraphe de ces lois de 1848 a été adopté pour ne pas repousser du scrutin les nobles sans fortune qui y avaient été admis jusque-là.
Le nombre des paysans qui jouissent du suffrage est très-grand , parce que la plupart possèdent une partie du sol jadis soumise à la corvée, aujourd'hui affranchie. Un corps électoral ainsi composé est porté à pousser à l'extrême les traits distinctifs du caractère magyar, l'orgueil national.
la haine de TAutrichien , ropposition au pouvoir central. Il est héroïque , mais ombrageux. Prêt à tout sacrifier pour la grandeur du pays, plein d'illusions sur sa force réelle, il compromettra, à l'occasion, sa sécurité par défaut de prudence et de ménagements. L'esprit républicain est dans son sang; il est chez lui une tradition historique, et par suite le parti hostile au gouvernement pourra toujours compter sur un assez fort appui. Ce qu'il faut en conclure, c'est que le ministère, quel qu'il soit , doit éviter de blesser les susceptibilités nationales par des tentatives de compression qui rappelleraient celles qui ont suivi 1850. La puissance du roi a toujours été en Hongrie strictement limitée par les capitulations qu'on lui imposait lors de son avènement. Ces actes, qui formaient la constitution du pays, ont été recueillis par un jurisconsulte fameux du seizième siècle, Verbôczi, dans un ouvrage encore souvent invoqué aujourd'hui, le Jus tripartitum. La liberté individuelle était garantie : nul ne pouvait être arrêté, sauf le cas de flagrant délit, à moins d'avoir été cité régulièrement et condamné par le juge, nisi primo citatmet ordinejudiciario convîctibs; c'était exactement le fameux hàbeas corpus des Anglais. Le droit de paix et de guerre, que la révolution française voulait réserver aux Chambres, comme
vient de le [montrer M. Marc Dufraise dans un
livre écrit arec savoir et talent, le souverain ne pouvait Texercer en Hongrie que du consentement de la diète ; il est vrai que d'ordinaire les rois parvenaient à s'en passer. Le principe de la responsabilité des agents du pouvoir, cette garantie essentielle des droits du citoyen, auquel en Angleterre on attache tant de prix et dont aucun régime n'a jamais songé à doter la France, était consacré par la loi hongroise. « Sa Majesté le roi est tenu de répondre devant la justice ordinaire de tout dommage illégalement occasionné par ses ag^ts. »
Aujourd'hui encore on a vu des ministres contester aux Chambres le droit de refuser les subsides et revendiquer pour le souverain celui de lever des impôts non volés. C'est ce que les Hongrois n'ont admis en aucun temps. Jamais ils n'ont consenti à ce que la couronne perçût aucun revenu qui ne fût pas accordé par la diète. Les lois à ce sujet étaient si rigoureuses que quiconque donnait au souverain la moindre somme était déclaré infâme, parjure et déchu de ses droits*. Cette
1. Le voyageur anglais Townson, qui parcourait la Hongrie en 1793 et qui a écrit ses observations en trois volumes des plus intéressants, cite un eiemple vraiment incroyable de l'application de ces lois. Dans les pressants besoins de la guerre de 1791, deux nobles avaient ouvert une souscription pour venir en aide à leur souverain, rempereur t roi. Us furent dégraclét et déclarés in-
sévérité avait pour but de contraindre le roi à s'adresser aux Chambres, et de le placer dans la dépendance de celle-ci par ses besoins d'argent. Je ne crois pas que la législation d'axicun peuple contienne un acte de défiance aussi dur envers la royauté. Les Hongrois avaient bien compris où gît le vrai ressort du régime constitutionnel.
Comme garantie à toutes ces précautions se troavait inscrit dans les lois avec une incroyable précûàon ce droit redoutable, — dernière ressource des peuples opprimés,— qui a été exercé plus souvent qne reconnu, et qui a donné lieu à de si longs débats en Angleterre sous Jacques II, je veux parler du droit d'insurrection, consacré par André II en des termes qui méritent d'être rapportés. « Si nous ou nos successeurs voulions violer les dispositions de cette constitution, les évêques et les nobles de oe pays, tous et individuellement, auront à jamais la libre faculté de résister à nous et à nos successeurs, sans pouvoir être accusés d'infidélité. » Cet article 3 1 fut juré par tous les rois jusqu'à Léopold, qui, victorieux en 1687, le fit rayer du recueil des lois ; mais il demeura inscrit
eo Tertu d'un article de la loi de 1&04 reproduisant une autre loi de 1222 qui portait : « Quiconque oRVe au roi, sous quelque prétexte que ce soit^ une contribution ou subside, contrairement aux antiques libertés du royaume^ sera déchu de la Dohtcsae en puoitioa de «m pai^ure. »
au fond des cœurs, et, èoinme on sait, il n'y resta pas lettre morte.
Ces libres institutions, qui donnaient tant de pouvoir à la nation et si peu au gouvernement, n'étaient point particulières à la Hongrie. M. de Tocqueville nous dit dans son livre sur P Ancien régime et la Révolution que, plus il étudiait le moyen âge, plus il était frappé de la similitude qui existait entre les lois des différents peuples de TEurope à cette époque. Partout, en France, en Allemagne, dans les Pays-Bas, en Espagne, le souverain ne pouvait introduire de lois nouvelles ni lever des impôts, sans le consentement des états, et quand ceux-ci ne parvenaient pas à obtenir le redressement d'un abus contraire à leurs franchises, ils refusaient les subsides. Entre le souverain et la nation, il y avait contrat; si le premier le violait, l'autre pouvait refuser l'obéissance. On se rappelle le fier serment des Aragonais disant à leur roi : « Nous qui, réunis, valons et pouvons plus que vous, jurons d'obéir aux conditions ci-dessus exprimées. Sinon, non. »
Quand, à la fin du moyen âge, la royauté acquit plus de force, elle l'employa à briser les institutions provinciales, qui lui étaient odieuses, parce qu'elles entravaient son action. Celles-ci périrent en Espagne sous Charles-Quint, en France sous Richelieu, en Prusse sous le grand Électeur^
et, là OÙ elles continuèrent à subsister, elles ne furent plus qu'une vaine ombre, parce que l'armée permanente, aux mains du souverain, lui permettait de les supprimer à son gré : elles ne vivaient donc que par tolérance et à la condition de ne pas offrir de résistances sérieuses. En Hongrie, elles conservèrent et leurs formes et leur puissance, parce que la nation, toujours armée et belliqueuse comme aux temps héroïques, eut le bras assez fort pour repousser toutes les attaques du pouvoir. Par une double exception, ce pays échappa et à la féodalité, qui ailleurs fractionna l'unité nationale, et au despotisme administratif, qui, pour la rétablir, anéantit toutes les libertés locales. Montesquieu, a-t-on dit, a retrouvé les titres que le genre humain avait perdus : les Hongrois ont conservé les leurs.
Chez les anciens Germains, ou, pour mieux dire, chez tous les peuples primitifs, on trouve un régime très-semblable à celui que réclament aujourd'hui les nations modernes, — assemblées délibérantes de tous les hommes libres, élection des chefs et des magistrats, la paix et la guerre décidées par le peuple lui-même, la liberté individuelle complète, nul ne pouvant être jugé que par ses pairs et nul ne devant un service ou un impôt sans y avoir consenti. C'est précisément ce régime que les compagnons d'Arpad ont établi en
leur barbarie native, et cpii, à peine modifié par leurs descendants, a été pratiqué sans interruption jusqu'à ce jour. On la dit avec raison, c'est la liberté qui est ancienne et le despotisme qui est récent.
Quand on songe à ce brillant passé des Magyars, on est porté à rechercher avec une sympathique curiosité quel sera leur avenir. Ce redoutable mouvement des peuples qui tendent à se réunir par grandes nationalités les menace, on ne peut se le dissimuler, d'un sérieux danger. Ils ont un grand malheur: ils sont trop peu nombreux. Ils ne sont que 5 millions, et ce petit groupe de Touraniens est enclavé entre deux masses énormes de 50 millions d'Allemands d'un côté, de 70 millions de Slaves de l'autre. D'origine, de mœurs, de langue, ils sont très-différents les uns des autres et ne peuvent se fondre avec eux. Ils n'aiment point leurs puissants voisins et n'en sont pas aimés. Ils se croient supérieurs aux Allemands et aux Slaves, lesquels à leur tour se croient supérieurs aux Hongrois. De ce conflit de prétentions rivales naissent mille difficultés. En ce moment, les Hongrois triomphent ; ils sont les maîtres de l'empire, on fait tout pour les satisfaire. Les Allemands se résignent, et les Croates sont assez sages pour accepter la main que les Magyars leur offrent pleine de libertés et de concessions ; mais
le travail profond des nationalités en formation se poursuit sourdement, et avant peu il faudra compter avec les Slaves. Qu'adviendra-t-il alors des Hongrois? Il est certain dès maintenant qu'ils cesseront un jour d*être la race dominante. Il dépend d'eux, je crois, de ne point devenir une race asservie.
Pour échai^r à ce péril, il faut qu'ils se décident à faire deux choses que jusqu'à présent ils ont toujours repoussées. Hs doivent d'une part s'appuyer sur les Allemands, s'inspirer de leur civilisation et s*unir plus intimement à ceux de l'Autriche par un lien fédéral; d'autre part, ils doivent aider, autant qu'ils le peuvent, les Slaves du sud à développer leur langue, leur littérature, tous les éléments de force et de grandeur que ceux ci possèdent. Il fut un temps où on a pu espérer peut-être les magyariser. Ce temps est passé. L'esprit national est éveillé ; il ne sera plus étouffé, et il acquerrasanscesse une force plus grande» Les Serbes, les Croates aspirent à s'unir à leurs frères des provinces turques. Cette espérance, rien ne pourra l'arracher de leur cœur, et elle finira par se réaliser, comme se réalise tout ce qu'un peuple veut avec passion et persévérance. Puisque l'union des Slaves du sud est inévitable, qu'elle s'accomplisse non malgré les Hongrois, maïs par leur concours; que la future nationalité
leur soit reconnaissante et non ennemie. Jusqu'à ce jour, les Magyars ont fait précisément le contraire de ce que commande leur évident intérêt : ils se sont efforcés de se séparer des Allemands et de comprimer les Slaves. C'est manifestement préparer leur ruine.
Il y a en Hongrie trois partis. Ce qui les divise, c'est le point de savoir par quels liens la Hongrie sera unie à T Autriche. Le parti modéré, guidé par Deàk, Eôtvos et Andràssy, défend l'union telle qu'elle est établie maintenant. Le parti avancé, qui a pour chefs Tisza et Ghiczy, n'admet que l'union personnelle, mais il déclare qu'il ne poursuivra son but que par la voie constitutionnelle. Enfin le parti extrême, qui se rallie au nom de Kossuth, veut que la Hongrie se sépare complètement de TÂutriche, et que, s'unissant aux Yalaques, aux Serbes et aux Bulgares, elle constitue la confédération danubienne. Le premier de ces partis est formé de tous les hommes capables d'apprécier la situation actuelle, car il est très-clair qu'il est le seul qui puisse sauver la Hongrie d'une nouvelle convulsion où elle aurait tout à perdre et rien à gagner; mais le parti extrême a pour lui deux sentiments dont il est difficile d'apprécier toute l'énergie, la haine de l'Autrichien et l'instinct démocratique. Aucun de ces partis ne veut ou du moins n'ose dire qu'il veuille d'une union fédérale
avec les Allemands. Cependant les Hongrois ont plus besoin des Allemands que les Allemands des Hongrois. Si T empire venait à se démembrer, les Allemands pourraient se rattacher à la grande confédération] germanique ; les Hongrois seraient livrés seuls aux Valaques et aux Slaves, avant d'avoir pu faire oublier à ceux-ci d'anciennes et mortelles rancunes.
La seconde partie du programme de Kossuth ^ est juste. Oui, la Hongrie doit se rattacher toutes les provinces qui étaient jadis unies sous le sceptre des d'Anjou et des Hunyade. L'histoire ici est Texpression d'une nécessité géographique et d'un grand int^érèt européen ; mais ce n'est point par la conquête qu'elle peut commander aujourd'hui sur le Danube, c'est par la libre adhésion des populations, et pour l'obtenir il n'est qu'un moyen, c'est de satisfaire les Slaves habitant le royaume à tel point qu'ils deviennent un centre d'attraction pour ceux qui ne l'habitent pas. Ici également la forme fédérative serait de rigueur, car des races si diverses ne se soumettraient pas
1. Kossuth, ayant été élu à Funfkirchen, a refusé d'occuper son siège, quoique la diète ait validé son élection. Dans les circonstances difficiles où se trouve la Hongrie, à peine échappée d'un long asservissemennt , cette attitude est très-regrettable. Quand on a la liberté pour faire prévaloir ses opinions^ tout appel à la force est coupable.
aux règlements uniformes d'une administration centralisée. Que U Hongrie ne prétende donc pas s'attacher la Croatie par un lien serré ; il aurait trop peu d'élasticité pour embrasser les provinces qu'il s'agit d'attirer. Les Magyars ne doivent pas l'oublier, le jour peut venir où, englobés dans un État en majorité slave, ils seraient les premiers à réclamer une large part d'indépendance. La prudence commande de ne jamais faire pour les autres des lois qu'on n'accepterait pas pour soimême.
Je suis convaincu qu'il dépend des Hongrois de rendre à leur patrie les limites qu'elle a eues au temps de sa splendeur. Seulement ils ne doivent rien demander aux conquêtes de la force, ni aux violences des révolutions ; ils doivent tout attendre des lentes influences de la civilisation. Ils sont les aînés des peuples du Bas-Danube, ils ont plus d'expérience en politique, plus de discipline, plus de lumières, plus de puissance; qu'ils ne se fassent pas de ces avantages un titre à la domination, qu'au contraire ils y trouvent l'obligation d'élever jusqu a eux ceux qui sont restés en arrière. S'ils savent la comprendre, leur mission ^st belle et leur vaudra la reconnaissance de l'Europe. Placés entre les Slaves du sud et les Germains, il faut qu'ils servent d'intermédiaires entre <;es deux branches de la famille aryenne, qu'ils
tendent une main aux Allemands, l'autre aux Serbes et aux Croates, et qu'ils contribuent à faire pénétrer au delà de la Drave et du Danube les lumières de l'Occident.
Les Magyars ont raison de chercher- dans leur histoire un idéal de grandeur. Ce n'est qu'en poursuivant un grand dessein que les peuples comme les individus s'élèvent, parce que c'est ainsi seulement qu'ils cherchent à fortifier leurs bonnes qualités et à corriger leurs mauvaises ; mais les Hongrois ont tort de vouloir l'atteindre par les moyens qui ont réussi autrefois. Notre temps en réclame d'autres. Il faut qu'ils fondent un État si libre et si prospère qu'il soit à la fois glorieux et avantageux d'en faire partie. Cela leur serait facile. Pour devenir riches, ils n'ont qu'à travailler et à épargner, car ils possèdent le plus fertile territoire de l'Europe. Pour rester libres, ils n'ont qu'à se préserver des révolutions violentes. Sous ce rapport, ils ont, nous l'avonsvu, des avantages que leur envient la plupart des peuples du continent. Tandis que ceux ci ne trouvent dans leur passé que la servitude, ils y trouvent, eux, la liberté, de sorte que le droit historique et le droit rationnel, qui ailleurs se combattent, ici s'accordent et se prêtent mutuellement des forces.
Quand les idées modernes, longtemps écartées, pénétrèrent enfin en France au dix-huitième siè-
cle, a nation, enflammée par les gens de lettres et les philosophes, ne trouva dans ses institutions religieuses et politiques que privilèges et despo- . tisme, et elle voulut tout raser pour tout rebâtir sur le plan. que traçait la raison; or l'édifice ne s'achève point, parce que les fondations, à peine commencées, sont à chaque moment renversées et déplacées. La Hongrie, plus heureuse, a hérité d'une constitution séculaire, vénérée par chacun et qui garantit tous les droits. La pratique ininterrompue depuis mille ans du régime parlementaire a créé chez elle des traditions précieuses que rien ne remplace. La noblesse, qui presque partout alliée au clergé, est un puissant obstacle au progrès, s'y montre ici plutôt favorable, comme en Angleterre, et ne forme pas du moins de parti rétrograde. Les hommes des champs et de l'atelier sont vigoureux, bien nourris, belliqueux, habiles à manier le sabre et à guider un cheval ; il s'ensuit que nulle part le système des milices et de l'armement général comme en Suisse ne donnerait une armée plus redoutable, à moindres frais. L'instinct démocratique est très-général; mais il est tempéré par un grand tact politique, et l'habitude d'invoquer en tout les précédents historiques fait contre-poids au goût des chimères et au besoin d'aventures. A côté de domaines immeiises, que du reste le partage égal entre les
enfants divise sans cesse, se trouvent un grand nombre de petites propriétés, complètement affranchies par la révolution de 1848, que le paysan possède et cultive; Les oisifs sont rares, parce que les magnats font eux-mêmes valoir leurs terres. Il n'y a guère de populations qui ne vivent que de l'industrie, et, si le pays est encore pauvre, faute de richesses accumulées, la misère y est au moins très-rare. Les éléments d'une révolution sociale prochaine, si nombreux dans TOccident, n^existent donc pas ici.
En résumé, la condition politique et sociale de la Hongrie est plus saine que celle de la France ou de l'Angleterre. Comme l'Angleterre, elle a les habitudes de la liberté et en même temps elle a évité «ette effrayante concentration de la propriété en quelques mains dont les Anglais commencent à entrevoir le péril ; comme la France, elle a le bonheur d'être un peuple de propriétaires tout en étant mieux préparée à se gouverner ellemême. Les Magyars pourraient par conséquent compter sur un glorieux avenir, continuation des époques de splendeur dont ils ont joui au moyen âge, sans le danger qui résulte de l'hostilité dés races. Cette question est si grave qu'elle réclame une étude spéciale.