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Sur les Fonctions du Cerveau, etc., I, p

ne peut admettre que les besoins créent les facultés. L'influence des circonstances extérieures est incontestable, mais elle est limitée ; tout ce qu'on peut leur accorder, c'est de mettre « en activité les diverses facultés innées ». Mais surtout, qui dit faculté, pour Gall, dit organe, et organe spécifiquement affecté à l'exercice de cette faculté. Si donc le besoin créait la faculté, il faudrait aussi qu'il créât l'organe, et c'est bien, au reste, ce que Lamarck en vient à soutenir : « 11 pense que les organes intérieurs, aussi bien que les extérieurs, sont produits par le besoin et par l'exercice. Mais un besoin ne peut pas plus exister sans une faculté, que l'exercice sans un organe » (11, 37-38).

Cette création de l'organe par la fonction, toutes les convictions, tant psychologiques que physiologiques, de Gall, lui interdisent même de la concevoir. Car, si le transformisme se trouvait vrai, ce n'est pas seulement de l'innéité des facultés, mais encore et surtout de la spécificité des organes, qui en est pour Gall l'inébranlable fondement matériel, qu'il ne saurait plus être question. Aussi le principe de l'irréductible spécificité

des organes est-il, peut-être, le nœud de toute cette argumentation contre le transformisme, de même qu'il va, contre le sensualisme, constituer tout un système d'objections.

Si nous appliquons, en effet, cette notion de la spécificité des organes aux appareils sensoriels, il apparaîtra que, comme les autres organes, ils ne sont susceptibles que d'une seule forme d'activité, qu'ils peuvent se perfectionner par Texercice, mais qu'ils ne peuvent, par l'exercice, s'élever au-dessus d'eux-mêmes pour réaliser autre chose que des sensations ; que, par conséquent, leur spécificité nous est une évidente garantie de la spécificité de leurs fonctions. Donc, s'il est bien vrai que les organes sensoriels sont, comme les autres, spécifiques, les facultés intellectuelles, nécessairement alors indépendantes des sens, supposent, nécessairement, une autre activité que l'activité sensorielle, et c'en est fait des théories de la sensation transformée. De là chez Gall, sur l'activité sensorielle, des considérations capitales.

C'est ainsi que, comme on pouvait le prévoir, Blondel. — Psycho-physiologie. 5

la loi de Jean Millier trouve chez Gall une de ses premières expressions. « La plupart des physiologistes modernes avancent que les nerfs sont tous originairement semblables, et que la différence de leurs fonctions dérive des parties auxquelles ils appartiennent, ou de leurs appareils extérieurs... On les compara à un réseau, qui, comme les débris d'un aimant, serait composé originairement de parties homogènes et diversement liées entre elles. C'est ce qui fait penser à M. Cuvier, que cette différence des fonctions doit être attribuée à la nature des organes extérieurs auxquels les nerfs vont se rendre..., en un mot à une infinité de circonstances secondaires, plutôt qu'à l'essence intérieure des nerfs» . Rien n'est plus faux selon Gall. D'abord, au seul point de vue anatomique, les nerfs difTèrent manifestement entre eux de couleur, de consistance, de forme, de texture. Souvent ces dissemblances vont jusqu'à s'étendre aux filaments d'un seul et môme nerf, issus d'étages différents de la substance grise, « Toutes ces particularités restent les mêmes dans les mômes nerfs; elles doivent donc avoir pour cause une différence primitive dans la structure

intérieure, et être d'une nécessité essentielle pour la diversité des fonctions ».

De môme, les « principes physiologiques » impliquent nécessairement la spécificité des nerfs : « On convient que les appareils extérieurs communiquent aux nerfs des irritations différentes; mais si tous les nerfs sont de même nature, comment se fait-il que ces différentes impressions de leur extrémité périphérique soient transmises au cerveau, sans altération ? Les impressions du nerf optique ne doivent- elles pas être transportées autrement que celles du nerf auditif ou du nerf olfactif ? Que le mode de communication soit le même, mais seulement plus fort pour un sens, et plus faible pour un autre; alors, comme le dit fort bien Sœmmering, les perceptions des impressions seraient les mêmes dans le cerveau, elles seraient seulement plus fortes ou plus faibles; conséquemment elles ne différeraient pas dans leur essence. Cette différence dans le mode de propagation en nécessite donc une dans la structure intérieure des nerfs. La môme règle doit s'appliquer ù tous les nerfs, à quelques fonctions qu'ils appartiennent, dès qu'ils sont destinés à propager des impressions déterminées ou spécifi-

ques ». D'où il résulte que les nerfs des sens « peuvent exercer leurs fonctions spéciales par les seules irritations intérieures », et donner ainsi lieu aux songes, aux sensations subjectives, aux illusions, aux hallucinations, qui, autrement, se trouveraient inintelligibles. « On doit induire de tous ces phénomènes que l'organisation particulière de chaque nerf est la cause propre de son irritabilité, ou de sa sensibilité particulière » (I, 91-93).

Ainsi pour Gall la spécificité des nerfs est chose démontrée. Et cette spécificité, il n'en fait pas seulement la propriété des troncs nerveux, mais encore des filaments même qui les composent. Les nerfs que nous regardons comme simples reçoivent des filaments de différents points. « C'est peutêtre ce qui explique les nombreuses modifications qu'un nerf peut recevoir. Nous voyons plus d'une couleur, et nous entendons plus d'un son. Dans un animal les filaments nerveux sont sensibles à certaines particules odorantes, dans un autre ils sont destinés à en recevoir d'autres. C'est aussi par là que nous concevons pourquoi la vue, l'ouïe, l'odorat, peuvent exister pour certaines impressions seulement, et cesser pour d'autres » (I, 94),

Et, à propos du goût, il reprend encore la mênie idée, preuve que, sous son expression générale, elle n'était pas simplement une opinion de rencontre : « Il est même vraisemblable que le système entier de l'organe du goût est, dans ses différents points, pourvu de fdaments nerveux particuliers. On ne goûte certaines choses qu'avec les lèvres, d'autres avec la langue, d'autres avec l'intérieur des joues, d'autres avec le palais, etc. On peut donc supposer que, si la langue n'a pas été entièrement formée dès le principe, ou si elle a été perdue, (accidents dont on connaît beaucoup d'exemples), il est des choses qui ne peuvent pas être goûtées, quoique le goût existe encore entièrement pour les autres » (I, 110).

Donc, non seulement les appareils sensoriels, mais encore, probablement, tous les éléments qui les composent, sont adaptés à une fonction déterminée, qui ne tient pas, comme le voudrait le sensualisme, au hasard des circonstances, mais à leur constitution même. C'est donc qu'ils sont spécifiquement organisés pour recevoir et transmettre des impressions spécifiques, et que, de par leur organisation môme, ils ne peuvent riiMi au delà.

Mais il y a plus. Du seul fait de leur spécificité et de leur indépendance réciproque, tous les sens se trouvent égaux entre eux, et c'en est fait de cette fameuse prépondérance du toucher, sur laquelle le sensualisme a fondé de si ruineuses théories. La vue n'a nul besoin du concours du toucher pour nous informer de la distance et de la forme des objets. « Il nous semble qu'en général on dégrade la nature quand on prétend qu'elle a créé un sens dont les fonctions ne sont possibles qu'avec l'aide d'un autre; et quoique le physicien puisse dire à ce sujet, le physiologiste philosophe doit répugner à une pareille opinion » (I, 439). Gall estime, avec Diderot \ que les sens se rendent assurément de mutuels services, que les yeux n'aperçoivent les qualités sensibles au seul attouchement qu'une fois avertis par le tact, mais que ces services sont réciproques et que, lorsque la vue est plus fine que le toucher, c'est alors le toucher surtout, qui profite des enseignements et des instructions de la vue. Entre les sens il ne saurait y avoir de dépendance et de subordination essen-

1. llEuvtes complètes, Loiulros, 1773, II, Kiii-Ki't iSote de Gall).

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tielles, dans l'exercice de leurs fonctions, et Gall fait sienne la difficulté soulevée par Diderot : « Pour s'assurer par le toucher de l'existence et de la figure des objets, il n'est pas nécessaire de voir; pourquoi faudrait-il toucher pour s'assurer des mêmes choses par la vue? » (1, 142).

En effet, si, livrés à eux-mêmes, les sens autres que le toucher n'avaient que « la faculté de produire la conscience d'altérations ou de modifications du moi », si les images visuelles, en particulier, étaient, par elles-mêmes, incapables « de nous faire connaître l'existence d'un objet hors de nous, ni sa véritable position » (I, 129), c'est par l'usage que nous acquerrions la faculté de voir à distance (I, 137). Mais, dans ces conditions, nos sensations visuelles, telles que nous en avons la conscience immédiate, perdraient tout ou partie de leur spécifique pureté ; elles seraient le résultat de la transformation d'hypothétiques sensations initiales de la vue sous l'influence des impressions tactiles. Or, si l'activité sensorielle se trouvait ainsi susceptible, par elle-même, de juger de ses impressions les unes par les autres, et si la connaissance du monde extérieur résultait ainsi d'une sorte de comparu-

tien des autres sens devant le tribunal du toucher, il y aurait là sans doute un gros argument en faveur du sensualisme : dans sa propre sphère, la sensibilité se montrerait capable de réflexions, de comparaisons, de déductions, d'opérations, en un mot, qui relèvent de l'intelligence; et, par conséquent, sV manifesteraient, en germe et en puissance, les formes supérieures de l'activité mentale. La question est pour Gall, on le voit, de la première importance. Aussi, fort de la spécificité des organes sensoriels, s'attache-t-il à ne rien laisser subsister de la prépondérance attribuée au toucher, et conclut-il, avec Destutt de Tracy *, que a les sensations tactiles n'ont par elles-mêmes aucune prérogative essentielle à leur nature qui les distingue de toutes les autres. Qu'un corps affecte les nerfs cachés sous la peau de ma main, ou qu'il produise certains ébranlements sur ceux répandus dans les membranes de mon palais, de mon nez, de mon œil ou de mon oreille ; c'est une pure impression que je reçois; c'est une simple affection que j'éprouve, et l'on ne voit point de raison de

i. Idéologie, Partie I, 114 [note de Gall).

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croire que Tune soit plus instructive que l'autre, que l'une soit plus propre que l'autre à me faire porter le jugement qu'elle me vient d'un être étranger à moi. Pourquoi le simple sentiment d'une piqûre, d'une brûlure, d'un chatouillement, d'une pression quelconque me donnerait-il plus de connaissance de la cause, que celui d'une couleur, ou d'un son, ou d'une douleur interne? Il n'y a nul motif de le penser » (1, 149).

Le toucher n'est donc qu'un sens comme tous les autres, il ne joue aucunement le rôle qu'on a cru pouvoir lui attribuer, il ne nous révèle rien de moins ni rien de plus que la vue ou l'ouïe ; « car de même que toutes les autres sensations ont leur siège uniquement dans le cerveau, de même aussi la sensation du toucher, de la résistance, de la répulsion n'a son siège que dans le cerveau » (I, 148)'. Par

i. Signalons ici dans le système de Gail une difficulté, qui ne nous intéresse pas directement, car elle tient à l'organologie proprement dite. Ce n'est pas tout à fait au sensoi'i nous l'entendons aujourd'hui, que les sensations ont, selon Gail, leur siège dans le cerveau. En effet, il ne leur concède aucun centre cortical autonome. Dans ces conditions, il est bien évident qu' « aucune impression du dehors, et aucune irritation de rintérieur ne peuvent devenir une sensation ou une idée sans le concours du cerveau » (I, 157). Mais « la manière d'agir de chaque sons est circonscrite dans ce sens lui-même », et le cerveau, « au moyen d'organes d'une autre nature, ne

conséquent, le sensualisme est mal fondé à supposer à l'activité sensorielle une initiative et une extension, qui contredisent à la spécificité des organes et de leurs fonctions, c'est-à-dire aux données les plus sûres de Tanatomie et de la physiologie.

Il est donc deux données essentielles que Gai tient pour évidentes et avérées. D'abord, d'une activité donnée, nous pouvons prévoir les condi-

fait qu'élaborer pour d'autres fins les impressions et les idées qu'il a reçues par les sens ». Si, en effet, entre autres raisons, les fonctions des organes des sens ne s'exerçaient que dans le cerveau, point n'eût été besoin de ces appareils particuliers et indépendants que sont les appareils sensoriels, et la nature aurait compliqué inutilement son œuvre, puisqu'il lui eût suffi de conduire par les moyens les plus simples les impressions extérieures jusqu'à la masse du cerveau, « pour déterminer ce dernier à achever l'opération dont résulte la sensation du goût, des couleurs, des sons, etc. » (II, 160). C'est pourquoi Gall soutient « que chaque organe des sens a ses fonctions absolument à lui ; que chacun de ces organes a sa propre faculté de recevoir et même de percevoir les impressions, sa propre conscience, sa propre faculté de réminiscence, etc. » (II, 161). Maintenant, il est bien probable, selon Gall, que, chez les animaux supérieurs, les fonctions sensorielles ne peuvent s'exercer sans l'action simultanée du cerveau, alors que. chez les animaux inférieurs, elles ont lieu sans son concours, « tout comme dans ces mêmes animaux, et dans les plantes il existe une espèce de circulation des fluides sans le concours d'un cœur » (11, 162). Ce point particuUer de la théorie de Gall offre, en tout cas, cet intérêt de nous montrer jusqu'où va sa conviction de la spécificité des organes.

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lions générales (rcxislcnco, d'après ce que nous savons des activités inférieures. De l'activité vitale nous pouvons conclure à raclivitc psychique, des phénomènes sensoriels et de leurs lois de production aux phénomènes moraux et intellectuels et à leurs lois de développement. Gall est donc convaincu de ce que nous avons appelé la continuité de la nature. Mais, d'autre part, ni la sensibihté ne donne l'intelligence etla volonté, ni la vie ne donne la sensibilité. Des activités essentiellement différentes relèvent d'une organisation spécifiquement différente ; et, réciproquement, des organisations différentes dénoncent une essentielle différence de manifestations. Gall est donc également convaincu de ce que nous avons appelé la spécificité des organes.

C'est en grande partie, comme nous allons le voir, en s'aidant, soit alternativement, soit simultanément, de ces principes, que Gall a constitué sa physiologie du cerveau.

Le plus souvent, il les utilise tous deux de concert, comme en témoigne ce passage du traité Sur les Fonctions du Cerveau, qui est bien près de résumer toute sa méthode. « Y a-t-il un seul

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organe dans l'organisme vivant qui préside à deux fonctions essentiellement différentes ? Le nerf auditif voit-il ? Les reins sécrètent-il la bile? L'estomac respire-l-il ?Là je vois un animal qui n'a pas d'yeux, j'en conclus qu'il ne voit pas... Et, si je vois des espèces différentes d'animaux dont les unes construisent, et dont les autres ne construisent pas;... les métaphysiciens trouvent mauvais que je suppose aux unes des organes, dont les autres sont privées ! S)

Mais parfois aussi, et ce n'est pas leur emploi le moins original, lun de ces principes sert à Gall pour éluder les conséquences, désastreuses pour la doctrine, que l'autre menacerait d'entraîner. D'une manière générale, au nom du principe de la continuité naturelle, il raisonne et conclut de l'animal à l'homme. Mais, en présence des expériences de Flourens sur l'activité automatique, il devient surtout sensible aux différences essentielles que la spécificité des organes réalise naturellement entre les espèces, il n'aperçoit plus comment on peut conclure de la grenouille à l'homme - ; il va môme jus-

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