L ACTIVITÉ MENTALE ET LE CERVEAU
L'innéité des instincts, des penchants et des facultés est pour Gall un point de la plus haute importance. Si, en effet, elle se trouvait fausse, tout l'équilibre de la doctrine en serait irrémédiablement compromis. Or il a à la défendre contre un adversaire vigoureux et presque triomphant : le sensualisme. Aussi multiplie-t-il les arguments en sa faveur : les individus diffèrent entre eux et sont originairement inégaux ; on ne saurait négliger sans péril l'homme intérieur pour rendre compte de Tintelligence et de l'activité humaines; la manifestation des instincts et des sentiments est immédiate et parfaite, une fois, du moins, que les organes correspondants sont entièrement développés ; le degré de l'intelligence n'est aucunement pro-
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portionnel à la perfection des sens ; ni l'expérience, ni la réflexion, ni l'attention, ni l'exercice ne suffisent à expliquer les instincts et les facultés ; d'une expérience sensible, supposée identique, on ne peut concevoir comment, chez les différentes espèces, dériveraient des habitudes et des caractères différents, etc.
Nous ne nous arrêterons pas au détail de cette démonstration et de cette polémique. Conformément à notre dessein, nous nous attacherons simplement à montrer comment la doctrine de Tinnéité se relie étroitement chez Gall aux principes fondamentaux de sa psycho-physiologie.
A supposer les facultés innées, une première question se pose : sont-elles les propriétés d'un « principe particulier », « spirituel, prétendu indéj)endant et absolument libre », ou sont-elles, avec leur principe, subordonnées dans leur exercice « à certaines conditions matoriellos » ? Si ce principe agit iiidépcnchuninenl do l'organisme. « il
est, ainsi que toutes ses fonctions, hors de la sphère du physiologiste ; le métaphysicien et le théologien peuvent seuls prononcer sur sa nature ». Mais c'est un fait indéniable, que l'âge, le sexe, la digestion, le sommeil, toutes les conditions physiologiques ou pathologiques, en un mot, que réalise la vie, exercent sur les facultés de l'âme une constante influence \ Par conséquent, « l'exercice des facultés intellectuelles, quel que soit d'ailleurs le principe que l'on adopte, est grandement soumis à l'influence des conditions corporelles. Dès lors ce principe, au moins tant qu'il est uni au corps, est du domaine du naturaliste ; c'est à lui seul d'examiner ces conditions corporelles, ces organes de l'âme, et les altérations auxquelles ils sont sujets » (I, préface y p- v).
Par là il devient évident que l'étude des qualités morales et des facultés intellectuelles fait partie de la physiologie ; car on ne peut concevoir comment les facultés subiraient ainsi l'influence
1. « En allendant, l'âme me paraît être moins spiritualiste que les spirilualistes eux-mômes : elle sait que dans la première enfance le cerveau n'est pas encore suffisamment développé ; c'est pourquoi elle se renferme dans une inaction absolue... Voilà l'action indépendante, spirituelle de l'âme ! » {hurles Fondions du Cerveau, etc., VI, 142).
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des conditions corporelles, autrement que par l'intermédiaire d'organes, de Ténergie et de l'activité desquels relèvent leurs manifestations. Plus on observe les faits, plus on se convainc que l'exercice de facultés innées « ne peut avoir lieu chez l'homme ni chez les animaux que d'après la nature de leur organisation » (I, préface, p. x), et « qu'aucune manifestation d'une qualité morale ou d'une faculté intellectuelle déterminées n'est possible sans sa disposition déterminée, et réalisée par un organe particulier » (IV, 5).
C'est donc, à peu près, la même chose, de dire que les facultés sont innées, ou qu'elles dépendent de l'organisation, car cette innéité a, dans cette dépendance, sa cause déterminante et sa condition essentielle. Or l'innéité des facultés, la dépendance où elles sont de l'organisation, sont des conséquences nécessaires et presque simultanées de la continuité qui s'observe dans la nature.
L'innéité des propriétés se retrouve partout, à tous les degrés de l'échelle des êtres. La matière inorganisée est caractérisée par certaines propriétés, la pesanteur par exemple, sans lesquelles elle cesse d'exister. Le développement des végé- Blonukl. — Psycho-physiologie. 6
taux est également réglé par des propriétés définies, sans lesquelles on ne peut concevoir leur existence. De même pour les animaux : les instincts et les aptitudes industrielles sont en eux qualités innées, dépendant de l'organisation, « faute desquelles ils ne larderaient pas à disparaître de la surface de la terre » (11,6).
Or, l'homme, comme l'animal, non seulement dans l'enfance, mais encore à l'âge adulte, se livre à des actes, s'abandonne à des sentiments, auxquels ne participent activement ni la conscience, ni la réflexion, ni la volonté, et qui répondent également à « la conservation et aux besoins » des individus. L'homme, comme l'animal, n'y prend, évidemment, « d'autre part que d'obéir à l'impulsion naturelle qui résulte » de son organisation. Il ne faut donc pas ici être dupe des apparences : « Lorsque l'homme commence à exercer ses facultés avec un sentiment distinct de conscience, de coopération personnelle et de volonté, chacun est porté à s'imaginer qu'il produit par lui-même ses facultés. Cependant si l'on se borne d'abord à considérer les qualités communes à l'animal et à l'homme, la comparaison établie entre eux ne permet pas de
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révoquer en doute que ces qualités ne soient innées ».
L'homme et Tanimal ont une foule de penchants communs, et « nous ne pouvons donc pas supposer que dans l'homme et dans les animaux ces qualités, entièrement semblables, aient une origine différente ». Si, chez l'animal, elles sont innées et dépendent de l'organisation, il ne saurait manquer d'en être de même chez l'homme. En admettant môme que « ces qualités soient anoblies chez l'homme », c'est toujours « l'élévation graduelle de l'organisation » qui « donne la mesure de l'élévation de ces facultés ». Il n'y a donc pas, une fois encore, de raisons pour subordonner l'homme « à des lois essentiellement différentes de celles auxquelles les facultés primitives communes sont assujéties » (II, 8-9). Si, par suite, on accorde que les instincts des animaux sont innés, penchants et facultés de l'homme devront l'être également (IV, 25).
La théorie de « Cabanis, Richerand, etc. » est, en effet, inadmissible. 11 n'y a pas lieu d'établir, I litre les sens externes et les organes internes, considérés comme sources d'idées, une distinction
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radicale; de croire que Tinstinct naît des impressions internes et le raisonnement des sensations externes ; d'admettre que, chez l'animal, la grossièreté des sens laisse la prédominance aux instincts, tandis que, chez l'homme, au contraire, la perfection des sens fait passer le raisonnement au premier plan.
C'est d'abord une erreur de juger les sens de l'homme parfaits, et, d'ailleurs, son intelligence n'a rien à voir avec l'acuité de ses impressions sensorielles. C'est encore une erreur de supposer que l'homme, parce qu'il est mieux en état de dominer ses penchants, a des instincts plus faibles que l'animal. C'est une erreur, enfin, de refuser aux penchants, aux inclinations, aux passions, le droit d'être pour la raison des « objets de considération », au même titre que « les impressions des sens ». Et, d'ailleurs, accordons un instant que les impressions des sens soient, chez l'homme, beaucoup plus importantes que les impressions internes : elles « ont aussi besoin d'organes intérieurs lorsqu'elles ne restent pas de simples impressions matérielles, et qu'elles doivent être employées par l'entendement à de plus hautes
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fonctions; l'œil et le toucher seuls forment le géomètre aussi peu que la femelle ne crée dans le mâle rinslinct de la génération et que la brebis n'est la cause primitive de l'instinct carnassier du loup » (1, 160).
On voit l'argumentation : Cabanis et Richerand reconnaissent que les instincts des animaux tiennent à leurs impressions internes, c'est-à-dire à leur organisation, et ils ont raison ; mais ils ont tort de croire que l'homme diffère d'eux sur ce point, car, en fait, l'homme aussi a des invStincts nombreux et puissants, qui ne peuvent pas, eux non plus, ne pas dépendre de son organisation. D'autre part, l'homme ne saurait tirer profit intellectuel, comme il fait, des impressions sensorielles sans d'autres organes que les organes des sens.
C'est que la continuité, que la nature même a établie entre la vie organique et la vie animale [Gall veut dire : psychique), démontre qu'il ne peut y avoir d'activité mentale sans organisation.
Chez les animaux inférieurs, avant l'apparition de la conscience, une « irritabilité plus variée et plus compliquée » se manifeste, à proportion que « des organisations nombreuses et diverses con-
courent à Texistence entière d'un seul individu », sans qu'on songe à expliquer cette variété et cette complexité croissantes par « un principe qui ne serait pas, essentiellement incorporé aux parties du corps, et produit par leur arrangement », c'est-àdire sans faire intervenir, avant tout, le nombre et la diversité même des appareils organisés.
Or, chez les animaux supérieurs, à mesure que l'activité mentale se développe, des appareils organiques nouveaux apparaissent et se perfectionnent. 11 est impossible de ne pas établir, entre l'activité mentale et ces appareils nouveaux, le même lien, le même rapport, le même parallélisme qui s'établissait tout à l'heure entre l'irritabilité vitale et l'organisation. « Si dans les classes d'animaux plus élevées, se manifestent la perception des irritations (la conscience), la perception des rapports du monde extérieur (fonctions des sens), les instincts, les penchants, et, graduellement, la spontanéité, la faculté de vouloir, la faculté de raisonner, etc.; tant d'appareils nouveaux et sans cesse plus perfectionnés, se présentent à nous, qu'il est impossible au naturaliste de douter plus longtemps que dans cette vie, l'esprit ou l'ûme a besoin d'instruments