La Psychologie el. la Phrénologie comparées, p. IG
Et pourtant Comte, du point de vue d'où il juge Gall, ne s'est nullement trompé. Si on élimine de son système tous les enrichissements que, à tort ou à raison, il a jugé bon d'y apporter, si on s'en tient à la physiologie du cerveau, on ne peut manquer de constater que Gall renonce absolument à rien expliquer par un appel à une intervention divine, comme le théologien, ou même à une notion abstraite, comme le métaphysicien. Au contraire, il se déclare satisfait dans sa recherche, et considère les phénomènes comme suffisamment expliqués, sans s'enquérir autrement ni davantage, quand il a établi entre eux « des relations constantes ». Par conséquent, à ce point de vue, il admet bien dans sa pratique, u comme règle fondamentale ^ que toute proposition qui n'est pas strictement réductible à la simple énonciation d'un fait, ou particulier ou général, ne peut offrir aucun sens réel et intoUigible » ' . De savoir s'il a appliqué cette règle à bon escient, ou si, au contraire, comme Comte l'a soutenu dans sa Politique PositivSy il ne s'est pas mépris sur l'objet même de sa
i. Discouj's sur l'Ëspril Positif, Edit. Sckleiclier, 1909, p. 18.
recherche, c'est une tout autre question. En tout cas, nous croyons que, si, après le Comte du Cours de Philosophie Positive, on peut parler du positivisme de Gall, c'est dans la physiologie du cerveau qu'il se trouve tout entier.
A quoi tend, en effet, la physiologie du cerveau, sinon à donner la vie mentale et ses états comme expliqués, autant qu'ils peuvent Tôtre, quand sont suffisamment définies leurs immédiates conditions d'existence, c'est-à-dire la série des phénomènes anatomo-physiologiques en l'absence desquels il n'est jamais constaté de phénomènes psychiques? Nous ignorerons toujours ce que sont en soi la conscience et les états de conscience. A considérer isolément ces états, nous ne gagnerions que de mieux savoir, peut-être, comment ils nous apparaissent, mais nous n'apprendrions rien de leurs conditions d'existence. Car, comme toutes choses, ils ne portent pas leur cause en eux-mômes, et ne nous révèlent par eux-mêmes rien de sa nature, liés
qu'ils sont, comme toutes choses, à leurs antécédents par des relations de fait, que nous pouvons bien constater, mais qu'il nous faut renoncer à comprendre.
Lors donc que, entre les phénomènes psychiques et les états cérébraux, nous avons relevé un nombre imposant de telles relations de fait, nous sommes en droit d'inférer, de la présence d'un état de conscience, à l'existence de ses antécédents matériels, et de nous faire, de la vie mentale tout entière, une réprésentation anatomo-physiologique, qui, en systématisant l'ensemble de ses conditions organiques, nous en apprend tout ce que nous en pouvons positivement savoir, si nous voulons nous en tenir aux faits et ne pas nous aventurer en d'invérifiables hypothèses.
A l'égard des phénomènes psychiques, le devoir du savant est donc, selon Gall, de penser anatomiquement et physiologiquement sans rien tenter au delà. Cette représentation anatomo-physiologique de la vie mentale est, en vérité, la conséquence, aussi capitale que nécessaire, de la physiologie générale du cerveau, telle que Gall l'a conçue. Elle est indépendante de l'organologie pro-
prennent dite, qui, au contraire, est difficilement concevable sans elle. Il nous appartient donc d'en déterminer ici les traits essentiels.
Toute qualité morale, toute faculté intellectuelle, c'est-à-dire tout groupe défini de phénomènes mentaux, supposent, nous l'avons vu, anatomiquement, un organe cérébral dont elles constituent, physiologiquement, la fonction. Mais, en réalité, le contenu de la conscience est toujours extrêmement complexe. Ses états supposent, le plus généralement, l'intervention d'activités psychiques multiples, agissant et réagissant les unes sur les autres, et comportent, naturellement, l'entrée en jeu d'un nombre correspondant d'organes, aptes précisément à ces actions et réactions réciproques.
Par conséquent, pour rendre compte de l'activité d'un organe cérébral, il ne suffit pas de la seule considération de son volume, dont Gall a, dans ce qui précède, presque exclusivement souhgné l'importance, mais qui n'est, cependant, pas tout en l'espèce. Il faut aussi, nous le savons, faire état de son irritabilité, de son activité dynamique. 11 est impossible de déterminer rigoureusement le Blonuel. — Psycho-physiologie. y
degré de développement cérébral nécessaire pour l'exercice des facultés, car il ne dépend pas seulement de la grandeur, mais encore « de l'irritabilité des organes » (II, 12),
Et il n'est pas seulement ici question d'énergie absolue, mais d'énergie relative : on a tort de croire, par exemple, que de l'onanisme et de la faiblesse intellectuelle, ce soit toujours le premier qui entraîne la seconde : « L'observateur philosophe reconnaît ici que la faiblesse de l'entendement est la cause de l'abandon à une sensualité brutale, tandis que, dans son erreur, le vulgaire regarde la faiblesse de l'entendement, comme une suite de l'abandon à la sensualité » (III, 96). Un organe peut donc tenir son activité et son énergie, moins de lui-même, que de la médiocrité ou de la nullité des organes antagonistes.
Mais, surtout, un organe peut entrer en activité du fait de l'action exercée sur lui par un ou plusieurs autres organes; sinon, la complexité des états psychiques nous serait inintelligible. Or, semblable action des organes les uns sur les autres ne peut se concevoir, à son tour, s'ils ne sont pas reliés par des moyens matériels. Il est donc pliysio-
logiquement nécessaire qu'il existe entre eux des connexions, dont l'anatomie démontre, d'ailleurs, l'existence : « De même que les diverses parties de chaque système sont unies entre elles, et avec elles les parties voisines, de même les diverses parties de chaque hémisphère sont unies entre elles, et avec les systèmes voisins » (I, 207). Donc la représentation anatomo-physiologique réalise entre tous les organes tout un réseau de fibres de communication, de faisceaux d'association, comme nous dirions aujourd'hui.
Avant toute localisation effective, cette dernière considération offre l'immense avantage, sinon de nous informer du siège réel des organes, du moins de nous permettre d'en imaginer la situation relative dans l'espace. A n'envisager, en effet, que le seul volume des organes, ils ne nous apparaissent, matériellement, que comme des masses d'inégale importance, isolées et éparses, incapables, en conséquence, même par h\^pothèse, d'aucune distribution précise. Projetons, au contraire, dans l'étendue les influences réciproques qu'ils exercent les uns sur les autres, traçons entre les points, qui symbolisent les organes, des lignes, qui en figurent
les connexions. A défaut d'une topographie exacte, du moins possédons-nous alors un schéma des conditions, auxquelles nous imaginons qu'une telle topographie devra satisfaire ; d'autant que l'expérience que nous avons des autres activités matérielles nous conduit invinciblement à ne pas attribuer à ces points et à ces lignes une position et une longueur quelconques, mais, bien au contraire, leur impose une certaine orientation et une certaine échelle.
Plus un organe est important, plus il a à agir fréquemment et énergiquement sur les autres organes. Mais, pour qu'il soit en état d'agir aisément, avec cette fréquence et cette énergie, sur l'ensemble des organes, il paraît évident qu'il doit être situé de façon à pouvoir exercer son action, avec la même rapidité efficace, dans tous les sens à la fois, et, par conséquent, « plus les qualités et les facultés sont indispensables, plus leurs organes sont placés vers la base du cerveau, ou vers la ligne imédiane ». D'autre part, plus il est habituel à des facultés et à des qualités de se prêter un mutuel jconcours, plus il semble évident que, pour peiimettre cette action commune, les organes doivent
LA REPRliSENTATION ANATOMO-PHYSIOLOGIQUE 133
être placés à peu de dislance les uns des autres, rapprochés, par suite, et groupés. Le môme groupement et le même rapprochement s'imposent, si des organes se trouvent exercer des fonctions analogues. La connexité physiologique, qu'elle tienne à la concomitance ou à la ressemblance des manifestations, se matérialise donc tout naturellement en connexité anatomique (III, 57).
Ce sont là des considérations que Gall juge d'une grande valeur, puisqu'il n'hésite pas à en faire fréquemment usage, dans son organologie proprement dite, pour ordonner sa démonstration ou justifier telle ou telle localisation particulière. Par exemple, l'importance des organes occupant la ligne médiane détermine l'ordre de son exposition (IV, 9 et 115) ; la connexité physiologique des penchants et des facultés implique ou confirme la connexité de leurs organes : pour l'amour de la progéniture par rapport à l'instinct de la propagation (111, 101), pour l'amitié par rapporta l'amour physique et à l'amour de la progéniture (III, 120), pour l'amour des combats par rapport au penchant au meurtre (III, 142), pour le sens des rapports des tons par rapport au sens des rapports des nom-
134 LA PSYCHO-PHYSIOLOGIK DR «ÎAIJ.
bres (IV, 86) ; la corrélation des fonctions explique le rapprochement anatomique des organes des rapports des lieux, des couleurs, des tons et des nombres (III, 57); etc.
Par conséquent, la seule physiologie du cerveau, en établissant entre les organes une hiérarchie, et en opérant entre eux des groupements, suffît déjà à nous fournir de la vie consciente une représentation organique préalable, dont l'importance saute aux yeux, car il est bien évident, selon Gall, que si l'anatomie est, à la rigueur, capable d'en démontrer la vanité, elle ne saurait, cependant, par ses propres moyens, lui en 0|)poser une autre ; elle ne peut, à cet égard, qu'attendre les instructions de la physiologie et contrôler ses hypothèses. Seules, les conceptions que nous nous faisons de l'activité cérébrale peuvent donner un sens et une orientation aux recherches anatomiques, qui se réduisent, sans cela, à la nomenclature et à la description mécanique des parties. Donc, Comte a pu faire bon marché de la physiologie du cerveau de Gall, et ne lui plus attribuer qu'un intérêt historique : quand il proclame Tanatomie incapable de dénombrer les organes et de déterminer leur véritable
place, quand, pour constituer sa topographie cérébrale, il fait appel aux relations réciproques des fonctions*, il demeure, pour une grosse part, le disciple fidèle du maître qu'il a renié. Car ce point de vue joue dans l'anatomo-physiologie cérébrale de Gall un rôle qu'on ne saurait assez souligner.
Il est, d'ailleurs, au moins un point sur lequel l'anatomie comparée vient apporter à cette construction physiologique un impressionnant concours. Si nombre de facultés sont propres à l'homme, nombre de penchants et de facultés lui sont communs avec l'animal. « L'homme ne se montre jamais comme purement homme, ni comme purement animal », et c'est des multiples combinaisons, qui se réalisent entre les facultés humaines et les facultés animales, que résulte la diversité des caractères humains (II, 93). La physiologie du cerveau nous conduit tout naturellement à établir une distinction fondamentale entre les organes des facultés proprement humaines, d'une part, et, d'autre part, ceux des facultés communes à l'homme
\. Système de Politique Positive. I, p. 677-8.
et à l'animal, et à admettre qu'ils occupent dans le cerveau des positions essentiellement différentes, puisque leurs fonctions diffèrent essentiellement. Or, l'anatomie comparée nous enseigne que le cerveau de l'homme comporte, de même, deux parties : l'une qui lui est commune avec les animaux, l'autre qui lui est exclusivement propre. Il paraît donc bien évident, que les organes des facultés communes doivent trouver place dans les parties cérébrales communes à l'homme et à l'animal, et ceux des facultés propres à l'homme, dans les parties cérébrales qui lui sont particulières.
Combinons cette nouvelle donnée avec les considérations physiologiques précédentes : alors notre carte du cerveau commence à se dessiner et à so préciser, antérieurement à toute localisation anatomiquement définie. « Les qualités morales et les facultés intellectuelles, selon qu'elles sont communes à l'homme et à quelques espèces d'animaux, ou exclusivement particulières à l'homme, selon que ce sont des sentiments ou des facultés, selon qu'ils appartiennent à une classe supérieure ou inférieure, se rapportent à des parties cérébrales d'un certain ordre principal, de façon que, par exemple, l'on peut
sans crainte de se tromper, chercher les qualités et les facultés communes aux animaux et à l'homme, dans les parties postérieures-inférieures et moyenneslatérales du cerveau, et celles exclusivement particulières àrhommc, dans les parties cérébrales antérieures-supérieures » (II, 278).
C'est là une idée qui a fait, depuis, son chemin dans le monde. Vraie ou fausse, l'éminente dignité psychologique du lobe frontal, que Gratiolet célébrait dans les termes que nous avons vus, qui joue encore un rôle capital dans certaines théories contemporaines, et à laquelle, pour l'interprétation des faits, on en appelle toujours volontiers, tient dans le système de Gall une telle place qu'on ne peut lui refuser le mérite de Tavoir, sinon peut-être découverte, du moins pleinement mise en valeur.
Elle constitue, en eflet, un article essentiel de sa doctrine, car, seule, elle permet de distinguer positivement l'homme de l'animal. Qui dit lobe frontal, dit raison, volonté, moralité. L'homme, « dans les régions antérieures-supérieures, et supérieures-antérieures ' du front, est doue- de parties
i. Ce texte est également celui de l'édilion in-quarto (II. 366).
encéphaliques, dont les autres animaux sont prives ; et moyennant lesquelles » il « jouit des qualités et des facultés les plus éminentes, de la raison et du sentiment de la moralité » (II, 254) . Les qualités communes à l'homme et à l'animal ont certainement leur siège dans les parties latérales et postérieures ide la tête. Plus l'encéphale des animaux est déve- |loppé dans ses parties antérieures-inférieures, plus I leurs facultés intellectuelles sont étendues; « mais I il n'y a pas d'animal qui soit doué de parties cérébrales situées dans la partie antérieure-supérieure et supérieure-postérieure du frontal; aussi n'en existe-t-il point qui soit doué des facultés attachées à ces parties, qui jouisse de la raison, et qui soit susceptible de moralité et d'idées religieuses » (II, 265) . « C'est donc la raison, le résultat d'un heureux développement de toutes les parties cérébrales antérieures-supérieures, qui constitue l'essence de l'homme, la véritable barrière qui sépare l'homme de la brute » (IV, 126). La majesté du front est l'indice de l'humanité (IV, 2S9), et sa grandeur l'indice du génie, comme en témoignent même les œuvres d'art et, en particulier, la tête du Jupiter Capitolin(II,14).
LA REPRÉSENTATION ANATOMO-PHYSIOLOGlQUK 130
A ces considérations physiologiques, à ce groupement méthodique des organes d'après leurs fonctions, à cette hégémonie psychique des lobes antérieurs, Gall attribue une telle importance, que, si elles viennent à les contredire, il n'hésite pas à tenir les constatations proprement craniologiques et organologiques comme nulles et non avenues. De ce singulier procédé de détermination des organes, il n'est pas d'exemple plus significatif et plus troublant que celui, précisément, du siège de la mémoire des mots, de la seule localisation de Gall qui ne soit pas tombée dans un absolu discrédit, puisque l'histoire des localisations du langage se trouve commencer avec elle.
Après avoir rappelé que la découverte de la mémoire des mots et de son siège fut le point de départ de son système, Gall ajoute : « L'on trouvera fort singulier sans doute que ce soit précisément au sujet de cette faculté et de son organe que mes travaux laissent le plus à désirer » . En effet, la facilité à apprendre par cœur se rencontre chez les personnes qui ont « de grands yeux à fleur de tête », Or ce sont « les circonvolutions antérieures du lobe moyen » qui « touchent les parties posté-
rieures-externes de l'orbite », et il est naturel d'admettre, que « lorsque ces circonvolutions sont très développées, cette partie du sphénoïde, qui forme le tiers-postérieur de la paroi externe de l'orbite, est chassée en avant; ce qui diminue la profondeur de l'orbite, et rend le bulbe oculaire saillant ».
Donc, à s'en tenir aux seules données craniologiques et anatomiques, les circonvolutions antérieures du lobe moyen seraient le siège de la mémoire des mots. Mais Gall ne peut accepter qu'il en soit ainsi : « 11 n'est cependant nullement vraisemblable que le lobe moyen soit affecté aux facultés. Les frugivores n'en ont que les circonvolutions internes, et ils apprennent les mots et les noms tout aussi bien que les carnassiers. D'ailleurs la mémoire a trop peu d'analogie avec l'instinct carnassier, pour que l'on puisse admettre que les circonvolutions du lobe moyen placées au-dessus de l'oreille, constituent l'organe de l'instinct carnassier, et les circonvolutions antérieures du même lobe, l'organe de la mémoire des mots ». Par conséquent, « s'il arrive en effet que le bulbe soit chassé en avant de l'orbite par un développement considérable et par un grand prolongement de ce lobe, la
l'orme des yeux qui en résulte ne serait plus la marque d'une excellente mémoire », ce que, d'ailleurs, tendraient à confirmer certaines observations. Conclusion : « Je regarde comme l'organe de la mémoire des mots, cette partie cérébrale qui repose sur la moitié postérieure de la voûte de l'orbite » (IV, 48-50] , c'est-à-dire la partie postéroinférieure du lobe antérieur. Tel est l'ordre de considérations qui décida Gall à procéder à cette localisation fameuse*.
Si impuissante que soit la méthode craniologique et organologique à déterminer valablement le siège des organes, elle n'en était pas moins la seule méthode anatomique dont Gall disposât, ou qu'il consentit à utiliser, dans une recherche où, en fin
1. Par une coïncidence assez curieuse, c'est également « par exclusion » (Polilique Positive, I, 723) que Comte détermine le siège de 1' « organe spécial pour le langage », « sur la nécessité » duquel « l'opinion de Gall » lui parait devoir être adoptée « irrévocablement ». {ici. l, 716). — Gall établi! entre le sens des mots, sens des noms, mémoire des mots, mémoire verbale, et le sens du langage de parole, talent de la philologie, etc., une distinction, assez difficile à préciser, mais qui est, en tout cas, postérieure à sa découverte initiale : « Nous n"avons pas donné dans les gravures de chiffre particulier, à la partie dont il est ici question, parce que nous avions considéré le sens des mots, comme n'étant qu'un fragment du sens du langage de parole » (IV, 60).
de compte, raiiatomie ne peut pas ne pas avoir à dire son mot. Si donc il localise la mémoire des mots aux lobes antérieurs, non seulement sans preuves anatomiques, mais môme contrairement aux indications que la craniologie lui fournit, nous ne saurions avoir une meilleure preuve de l'espèce d'illusion dans laquelle l'entretenait cette représentation anatomo-physiologique de la vie mentale, indépendante de toute localisation précise, dominée par quelques principes d'une évidence spécieuse, que nous avons essayé de définir. Manifestement, elle avait si bien perdu à ses yeux tout caractère schématique et conjectural, qu'elle en venait à se substituer à la réalité même, au lieu de se conformer à ses données, et à créer d'ellemême, le cas échéant, par ses seuls moyens et pour les besoins de sa cause, une anatomie du cerveau.
La portée de la physiologie du cerveau ne s'arrête pas à régenter son anatomie. La représenta-
lion analomo-physiologique de la vie mentale comporte également des conséquences importantes et dans le domaine de la psychologie et à l'égard de la théorie de la connaissance.
La méthode que suit Gall, les découvertes qu'il croit lui devoir, lui paraissent, en effet, nécessairement entraîner' « une philosophie toute nouvelle » (III, -préface, p. vi; IV, 232). S'il n'est pas d'étals de conscience possibles sans organes cérébraux adaptés à des fonctions définies, qu'il s'agisse do percevoir les objets relevant de chacune de ces fonctions, de s'en souvenir, de porter sur eux un jugement, ou d'éprouver pour eux un sentiment ou une inclination quelconques, c'est toujours le même organe qui doit intervenir.
Sans doute, à ne considérer que certains caractères communs, il est permis de grouper l'ensemble des phénomènes psychiques en perceptions, souvenirs, jugements, désirs, passions, etc. Mais la psycho-physiologie nous prouve que ces caractères communs ne constituent pas ce que ces phénomènes ont d'essentiel et de spécifique, puisque chaque phénomène, suivant l'occurrence, peut ôlre objet de perco()lion, de souvenir ou do juge-
ment, etc., et qu'aucun n'existerait seulement sans ses conditions matérielles particulières. Elle nous interdit, par conséquent, d'admettre que toutes les perceptions relèvent d'un même organe, et, de même, tous les souvenirs, tous les jugements, tous les désirs, toutes les passions, etc.
Si donc on entend par penchant, ou par faculté, le mode d'activité d'un organe, alors perception, mémoire, jugement, désir, inclination, passion, ne sont ni des penchants, ni des facultés. Par conséquent, le type de classification que les psychologues proposent communément « n'embrasse que des généralités » ; « que les philosophes qui s'enfoncent dans la voie du raisonnement, admettent une, deux, trois, quatre, cinq, six ou sept facultés de l'âme, l'erreur est essentiellement la même, tant que ces facultés ne sont que des abstractions, des" attributs généraux » (IV, 3). De même que le fait de sentir est commun à tous les nerfs, et ne suffit pas à définir leur action, mais qu'il faut préciser s'il s'agit, par exemple, d'une sensation de la vue ou de l'ouïe, de môme le fait de penser est commun aux facultés intellectuelles et ne suffit pas à les définir. Seul les définit leur caractère spéci-
fique, qui a sa condition dans l'organe particulier dont elles dépendent (II, 270).
Les facultés, telles qu'on les conçoit en général, ne sont que des idées abstraites, de celles dont Locke a eu grand raison de dire que la stérilité égalait la généralité (II, 270, note). Un organe étant donné, la faculté qui en dépend est nécessairement donnée avec lui et, du même coup, la perception et le souvenir des objets sur lesquels son activité s'exerce. « La faculté aperceptive, la faculté du souvenir et la mémoire ne sont » donc « que des attributs communs aux facultés fondamentales, mais pas du tout les facultés fondamentales ellesmêmes ; et par conséquent elles ne peuvent pas avoir leurs organes propres » (IV, 229).
Déjà, du reste, on a eu occasion de distinguer la mémoire des mots de celle des lieux et de celle des choses, sans que cependant les philosophes aient compris la portée de cette distinction (IV, 10), et, au sujet d'un malade qui « avait perdu la mémoire des substantifs et des noms propres », M. Cuvier « propose la question suivante : la mémoire, force incompréhensible, serait-elle logée dans autant de cases distinctes qu'il existe d'es- Blondel. — Psycho-physiologie. 10
pèces de mémoire? » (II, 251), De même pour le jugement, l'imagination, l'attention: ils ne s'étendent pas indifféremment à tous les objets; ils varient avec les individus, suivant la faculté et l'organe intéressé ; ils apparaissent et disparaissent avec cette faculté et cet organe.
Par conséquent, « toutes les fois... qu'il existe une faculté fondamentale, une force intellectuelle particulière et déterminée, il existe nécessairement aussi une faculté aperceptive pour les objets relatifs à cette faculté. Toutes les fois que cette faculté réagit activement sur les objets de son domaine, il y a attention. Toutes les fois que les idées ou les traces, que les impressions de ces objets ont laissées dans lo cerveau, se renouvellent dans l'absence de ces mêmes objets et par la seule action des organes intérieurs, il y a souvenir, réminiscence, mémoire passive. Si ce même renouvellement des impressions reçues se fait par un acte réfléchi, volontaire des organes, il y a mémoire, mémoire active. Toutes les fois qu'un organe ou une faculté fondamentale compare et juge les rapports d'idées analogues et disparates, il y a comparaison, il y a jugement. Une suite de compa-
raisons et de jugements constitue le raisonnement. Toutes les fois qu'un organe, ou une force fondamentale, crée par sa propre énergie inhérente, sans concours du monde extérieur, les objets relatifs à sa fonction ; que Torgane découvre, par sa propre activité, les lois des objets mis en rapport avec lui dans le monde extérieur, il y a imagination, invention, génie » (IV, 232) '.
Il n'y a pas, non plus, un instinct, mais des instincts, un penchant, mais des penchants : « Il faut admettre autant de dispositions, d'inclinations, de penchants^ de désirs, de besoins, de passions, qu'il y a de qualités fondamentales ou primitives », constatation qui détruit entièrement « toutes les rêveries des philosophes et des physiologistes sur les instincts, les penchants et les passions » (111, 258). Qu'un organe soit la condition matérielle d'une faculté intellectuelle ou d'une faculté appétitive, suivant son degré de développement et l'énergie de ses manifestations, il y a désir, penchant, ou passion. Donc désirs, penchants, pas-
1. Ce passage suffirait, si besoin était, à démontrer à quel point pour Gall organe et faculté sont synonymes, et à nous justifier d'avoir, dans le présent développement, fait état de citations où il n'est explicitement question que des facultés.
siens, ne sont nullement des facultés fondamentales, mais le « résultat du différent degré d'activité des organes ». « J'ai montré que, même relativement aux facultés fondamentales, telles que le sens des tons, celui des nombres, etc., qui se rattachent aux facultés intellectuelles, il y a désir, penchant, passion, selon que le degré de leur activité est plus ou moins grand. L'on peut admettre que, cice versa, la faculté aperceptive, le souvenir, la mémoire, l'imagination sont également les attributs des forces fondamentales qui ne constituent que des sentiments.... Ce qui dans les facultés intellectuelles a lieu pour les idées, a lieu ici pour les sensations et pour les sentiments » (IV, 233-235).
Si, d'ailleurs, perception, mémoire, jugement, désir, passion, etc., étaient des facultés et avaient des organes, notre perception, notre mémoire, notre imagination, notre jugement (IV, 230) seraient également bons ou mauvais en tout, et nous serions également passionnés ou indifférents pour tous les objets (IV, 233) . Ce ne sont donc que des « attributs communs aux qualités et facultés fondamentales et nullement les qualités et facultés fondamentales elles-mêmes » (IV, 226).
Quant à la volonté, « résultat de l'action simultanée des forces intellectuelles supérieures », et à la raison, « résultat de l'action simultanée de toutes les facultés intellectuelles » (IV, 241-242), elles ont, sans doute, leur condition dans l'organisme, puisqu'elles supposent Tharmonieuse activité des organes cérébraux supérieurs, mais, par cette même raison, elles n'ont pas d'organe particulier et, consensus des facultés, ne sont pas ellesmêmes des facultés.
De même qu'une théorie des facultés, la physiologie du cerveau comporte une théorie de la connaissance.
Du moment qu'il n'y a pas de vie mentale sans organes cérébraux, et que les états de conscience ne sont ce qu'ils sont que du fait de l'activité propre, spécifique et différenciée, de chacun dv ces organes, pour que cette vie ait un sens, pour que ces états soient susceptibles d'une signification pratique, il faut qu'il ait été « établi des rapports déterminés et réciproques entre l'intérieur de l'animal et de l'homme, et le monde extérieur » (II, 40), que les choses et les organes soient, en
quelque manière, à l'unisson. Sinon, les uns seraient impuissants à nous donner, comme ils le font, connaissance des autres. D'où ce principe fondamental : « Le monde extérieur, en tant que l'animal et l'homme doivent influer sur lui, est mis en harmonie avec nos sens, tant externes qu'internes;... les rapports du monde extérieur sont révélés à l'animal et à l'homme au moyen des organes cérébraux. C'est par là que les actions peuvent être mises à l'unisson des objets extérieurs » (111, 146-147),
11 en est ici des organes cérébraux comme des organes des sens. Chez l'homme et l'animal, « les organes du goût et de l'odorat sont à l'unisson des substances qui conviennent pour leur nourriture ». De même, les organes cérébraux sont à l'unisson des lois qui régissent la nature : organes et lois « sont dans un rapport direct » ; « l'action de l'organe devient une révélation de ces lois », dont il « porte l'empreinte » (lY, 71). Par là se trouve, une fois de plus, confirmée l'innéité des dispositions sans lesquelles l'univers ne serait ni connu ni connaissable : « Les lois des vibrations et des rapports des tons existent, il est vrai, dans les
objets extérieurs, mais ces objets extérieurs ne peuvent être ni saisis ni compris, si l'organisme intérieur de l'être vivant n'est pas en rapport réciproque avec eux. C'est ainsi que les lois du levier, des nombres, de la grandeur existent dans l'univers; mais sans intelligence, il n'y aurait ni mécanique, ni arithmétique, ni mathématique » (I, 118). Par conséquent, « le monde moral et intellectuel de l'homme et des animaux commence là où le cerveau commence », et « finit là oiî le cerveau finit ». En effet, les organes des sens fournissent du monde une première représentation, variée et variable comme ils le sont eux-mêmes et entre eux : « La vie, le moi, l'existence sentie du monde, commence avec la sensation, avec des appareils nerveux. Dès lors l'être vivant s'aperçoit qu'il est distinct des choses qui l'environnent ; il a son moi. Ce moi sera plus resserré ou plus étendu selon que les sensations seront variées et intenses ; selon, par conséquent, que les organes de la sensibilité intérieure et des relations extérieures seront plus nombreux et plus énergiques. Plus sera grand le nombre d'organes, mis en contact avec les objets extérieurs, plus le monde de cet animal aura d'éten-
due. Ajoutez à la sensation générale, vague, indéterminée, des sensations déterminées, essentiellement distinctes les unes des autres, vous modifiez, vous agrandissez par degrés son monde. Chaque sens, chaque organe devient une nouvelle révélation. Le goût, l'odorat, l'ouïe, la vue, le toucher, chacun de ces sens fait connaître des existences, des rapports différents du monde, et réunis tous ou en partie, ou isolés, l'aspect de ce monde doit essentiellement varier ».
Avec les organes cérébraux, le monde s'élargit d'autant : « Les organes du cerveau sont également autant de points de contact avec le monde extérieur, autant de sources de nouveaux genres de sensations, de sentiments, d'instincts, de penchants, de facultés ; mais nous avons vu qu'ils sont aussi inégalement répartis parmi les diverses espèces d'animaux. Leur monde intérieur et extérieur doit donc aussi varier à l'infini, diminuer ou s'accroître dans la même proportion que le nombre de ces organes diminue ou s'accroît ». Et, enfin, « le monde de chaque espèce d'animal et celui de l'homme est donc la somme de leurs organes cérébraux ; c'est la somme des rapports, des points
de contact établis entre les choses extérieures et les organes intérieurs. Il ne peut plus y avoir de rapport, de révélation où il n'y a plus d'organe » (IV, 256-259).
Ainsi, il ne peut exister d'organe sans qu'il y ait une réalité qui lui réponde et sans que les lois de son activité soient précisément celles de cette réalité. Donc le goût (IV, Hl), la poésie (IV, 128) ont leurs règles objectives, et, qui plus est, l'existence de Dieu se trouve de ce chef démontrée : « La nature n'a créé aucun sens, aucun organe sans lui avoir préparé d'avance dans le monde extérieur, l'objet de sa fonction. Or, il est constant que dans tous les temps et partout sur la terre, l'organisation de l'homme l'a conduit à la connaissance d'un être suprême... Qui oserait penser que ce seul sentiment, ce seul organe, fût privé de son objet dans le monde extérieur? Non, la nature ne peut pas à ce point abuser l'homme dans son intérêt le plus important. Il est un Dieu, parce qu'il est un organe pour le connaître et pour l'adorer. » (IV, 191-192.) Nous ne pouvons plus maintenant en douter : Comte se faisait singulièrement illusion, en considérant l'organe de la théosophie comme une
« simple concession dictée par la prudence ». Cette théorie physiologique de la connaissance n'est pas sans offrir quelque intérêt. Peut-être sommes-nous autorisé à y voir une sorte d'idéalisme organologique, une rudimentaire transposition du système de Kant, où ce sont des organes qui tiennent Temploi de formes de la sensibilité et de catégories de Tentendement \ Sans doute, Gall ne se pose même pas la question de savoir si le monde extérieur existe ou non tel qu'il nous apparaît. Mais, en tant qu'il existe pour nous, il ne nous est, en tout cas, connu que pour autant que nos organes nous permettent de le percevoir et de le concevoir. Nos organes cérébraux, comme les
1. Ce rapprochement a été également fait par Georget (Physiologie du Système Nerveux, 1821, I, p. 104 et suiv.), qui, tout en avouant ne connaître Kant que par des extraits, voit dans la doctrine de Gall une <> application physiologique » de son système, et déclare : « Les deux points fondamentaux de la doctrine, l'innéitédes dispositions et la pluralité des facultés, sont aussi les deux points fondamentaux du système de Kant ».
Si, d'ailleurs Gall écrit dans sa Lettre à lietzer {loc. cit., p. 119) : « Il ne faut point non plus m'en vouloir de ne m'ôtrc point servi de la langue de Kant », c'est, sans doute, qu'il ne trouvait pas de difficulté essentielle à l'utiliser. Sinon, on ne conçoit pas pourquoi il en aurait évoqué la possibilité. En tout cas, il ne semble pas, nous l'avons vu, s'être lui-même aperçu de l'analogie des deux doctrines.
catégories, constituent donc les limites de notre savoir et de notre pouvoir. Ainsi s'éclaire définitivement pour nous l'exclamation finale de Gall : « Dieu et cerveau ! Rien que Dieu et cerveau ! »
Telle est, avec ses conséquences essentielles, la représentation anatomo-physiologique de la vie mentale, à laquelle aboutit Gall dans sa physiologie du cerveau. Sans doute, à certains égards, est-elle encore assez grossière et, pourrait-on dire, macroscopique. A des facultés, c'est-à-dire à des possibilités indéfinies d'états psychiques, répondent, d'après elle, des organes, c'est-à-dire des masses considérables et indéterminées d'éléments nerveux. Mais on peut peut-être conjecturer que la logique de son système conduisait implicitement Gall à admettre que ces organes différenciés étaient composés d'éléments également différenciés, et que les uns comme les autres avaient leur rôle spécifique.
A Laromiguière, qui objectait à sa théorie des facultés, qu'il n'était pas nécessaire de supposer autant de facultés que l'esprit humain présentait d'actions et de modifications, car il faudrait alors admettre pour la seule vue autant de sens qu'il y
a de couleurs, Gall répond que, bien évidemment, il n'y a pas autant de dispositions et d'organes particuliers qu'il y a d'actions particulières. Mais l'exemple de la vue ne lui paraît pas très probant, car il se pourrait, comme l'a dit Bonnet, que chaque fibrille nerveuse eût sa fonction propre et constituât ainsi un petit organe particulier. En tout cas, les modifications des fonctions mentales sont toutes dues, pour chaque fonction prise à part, à un seul et même organe, comme les modifications de la vue sont dues à l'organe général de la vue (IV, 5-6) .
Mais, si on applique ici le principe de continuité cher à Gall, et si on conclut, comme il fait volontiers, des sens aux facultés et des organes sensoriels aux organes cérébraux, si les organes sensoriels sont composés de fibrilles nerveuses dont chacune constitue un organe particulier, nous sommes bien près d'accepter qu'il en soit de même des organes cérébraux. Il ne semble donc pas qu'il eût fallu pousser beaucoup Gall pour l'amener à concevoir, théoriquement, l'existence des neurones, et à leur attribuer, à l'égard des états psychiques isolés, le rôle qu'il donne aux
organes par rapport aux facultés. « Un développement plus étendu de la même conjecture, conclut-il, en effet, dans le passage que nous venons de rappeler, disposerait apparemment le lecteur à considérer chaque fibrille nerveuse, soit dans les nerfs, soit dans le cerveau \ comme un petit organe particulier ».