CHAPITRE PREMIER
Tout homme subit l'influence du milieu dans lequel il vit. Dans la mesure où il est libre, le génie parvient sans doute à s’affranchir de cette emprise : c’est alors en lui seul qu’il trouve sa nourriture et sa force. Mais il est des esprits moins grands, dont la puissance ne se hausse pas jusque-là. Leurs œuvres n'ont pas la même indépendance, ni partant la même originalité ; elles traduisent davantage les tendances et les aspirations d’une époque. Il faut dès lors se rappeler les circonstances de temps et de lieu, qui sont éclairantes, et, pour éviter toute méprise, il faut tenir le plus grand compte des causes historiques, sans lesquelles il n’est pas d’explication. C’est ce qu'il convient de ne pas oublier dans le . cas de Condillac.
Tout jeune encore, après une première éducation reçue chez les Jésuites, à Lyon, Condillac est entré au séminaire !. À Saint-Sulpice et à la Sorbonne, il a fait ses études de théologie sans enthousiasme : il s’est intéressé surtout à l’enseignement scientifique et philosophique qu’on lui a donné, et il y a montré son goût pour
1 Étienne Bonnot de Condillac est né le 30 septembre 1714, à Grenoble, d’une famille de parlementaires. A treize ans, ayani perdu son père, il fut envoyé à Lyon, chez son frère aîné, Jean Bonnot de Mably. Il y resta jusqu’à ce que son second frère, l’abbé de Mably, l’emmenäât à Paris et le fit entrer au séminaire. — Sur la vie de Condillac, cf. : Baguenault de Puchesse, Condillac, Paris, 1910.
les idées nouvelles. En 1740, il a enfin reçu les ordres. Mais, renonçant au sacerdoce, il est entré dans le monde, où Mme de Tencin l’a accueilli. C’est alors qu’il s'est lié avec les philosophes et les penseurs les plus connus : Fontenelle, Diderot, d’Alembert, Rousseau. A leur contact, il s’est affiné et instruit; il a vécu la vie d’un homme de lettres. Dans les salons qu'il a fréquentés, et notamment chez sa protectrice, il a appris à goûter la clarté, l’aisance et parfois la subtilité des beaux esprits. . En même temps, et bien qu’il n’ait jamais été un grand liseur, il a voulu s'initier dans les livres aux controverses plus graves de la métaphysique. C’est donc par la philosophie alors régnante que son esprit a été d’abord formé, et c’est d’elle, par conséquent, qu’il importe de se souvenir, si l’on veut comprendre son œuvre.
De fait, dans les premières années du xvin° siècle, la philosophie française s’est développée en opposition complète avec celle du siècle précédent. S’étant affranchie de la doctrine cartésienne, elle s’est orientée dans des voies nouvelles ; et l'influence de la pensée anglaise, chaque jour croissante, l’a entraînée !.
Cette évolution avait été préparée. Dès la fin du xvn® siècle, les libertins avaient, en effet, laissé paraître des tendances nouvelles. Certes, il y en eut beaucoup, dans leur nombre, qui se soucièrent peu de philosophie : leur seul désir fut de faire bonne chère, d’aimer à leur guise et de jouir largement de la vie ; ils ne songèrent qu’à satisfaire leurs plaisirs, et à bien vivre plutôt qu’à
Cf. sur ce mouvement d'idées : G. Lanson, Origines et premières manifestations de l'esprit philosophique dans la littérature française de 1675 à 1748, Revue des Cours et Conférences, 1907-
1910; P. Hazard, La crise de la conscience européenne (1680- 1715), 3 vol., Paris, 1935.
bien penser. Mais, à côté d’eux, il s’en trouva, qui n'eurent point cette insouciance, ni cette liberté, et qui, dans le fond, furent d’honnêtes gens : tels furent Gassendi, Bernier, Mme Deshoulières, Saint-Evremond. Leur pensée, pour n’être pas d’une grande profondeur, n’en constitua pas moins une doctrine. Ils avaient lu Montaigne, et ils en avaient gardé le scepticisme : ils n’apportèrent donc pas de négations complètes et définitives, mais ils doutèrent de tout avec nonchalance. Ils ne prétendirent, en somme, que rabaisser la raison humaine, en montrant qu’elle est impuissante à conclure dès qu’elle veut dépasser les apparences sensibles; et aux enseignements de la foi ils opposèrent simplement les données de leur expérience et du sens commun. La morale, pour eux, n’avait rien de dur ; elle était réaliste, douce et tolérante : il s’agissait de vivre selon ce que La Fontaine appelait « la bonne loi naturelle » ; c'était dire que seule la volupté comptait, non pas certes la passion qui mène à la débauche, mais les plaisirs sains et délicats, les plaisirs de l'esprit plus que des sens. Aïnsi se dégagea une philosophie, qui par elle-même n’apporta pas grand’chose, mais dont l’influence fut considérable. Pour la première fois, on éleva des doutes sur la valeur de toute doctrine métaphysique et religieuse, et on prêcha une sorte de sagesse pratique fondée sur l'expérience de la vie. Le dogmatisme abstrait du grand siècle fut battu en brèche : un nouvel esprit, à la fois incrédule et critique, se forma.
A cette influence s'était d'ailleurs ajoutée celle de la pensée cartésienne. Par un étrange détour, le cartésianisme avait, en effet, contribué à former une philosophie, qui s’était ensuite retournée contre lui. Cette évolution s'était accomplie vers la fin du xvni° siècle. On n’avait alors retenu du système de Descartes que la méthode, et on en avait délibérément rejeté la métaphysique et la science, brisant ainsi la doctrine dont la plus grande ori-
ginalité était peut-être d’unir en une intuition simple les différentes parties qui étaient maintenant séparées. Descartes devint l’homme, qui prêchait le recours à l’évidence et réclamait pour tous le droit de libre examen. On crut que sa méthode était propre à ruiner le système qu'il avait construit; on voulut étendre le doute et la critique jusqu'aux questions qu’il avait réservées; on estima que les droits de la raison individuelle étaient souverains. Dès 1687, dans une lettre au marquis d’Allemans, Bossuet avait signalé avec amertume et tristesse ces nouvelles tendances, et il avait dénoncé dans ce cartésianisme mal compris un danger terrible. « Sous prétexte qu'il ne faut admettre que ce qu’on entend clairement, ce qui, réduit à de certaines bornes, est très véritable, chacun se donne la liberté de dire : « J’entends ceci, et je n’entends pas cela » ; et sur ce seul fondement, on approuve ou on rejette tout ce qu’on veut, sans songer qu’outre nos idées claires et distinctes, il y en a de confuses et de générales qui ne laissent pas d’enfermer des vérités si essentielles, qu'on renverserait tout en les niant. Il s’introduit, sous ce prétexte, une liberté de juger qui fait que, sans égard à la tradition, on avance témérairement tout ce qu'on pense » {. Effectivement le désir de ne s’en rapporter toujours qu’à la raison suscita des œuvres comme celles de Bayle et de Fontenelle. La critique ne connut pas de bornes. Au nom de la raison, les croyances religieuses, les problèmes politiques et sociaux, dont personne n'avait encore osé parler, furent l’objet de discussions nombreuses et souvent perfides. Les théories scientifiques furent soumises à révision : on se méfia des systèmes ; on prétendit ne s’attacher qu à des connaissances positives; on voulut ne se fonder que sur lobservation et l’expé-
! Bossuet, À un disciple du P. Malebranche, 21 mai 1687; Correspondance, éd. Urbain et Lévesque, t. III, p. 372-373.
rience. La tradition cartésienne rejoignit ainsi, d’une manière inattendue, la tradition libertine. Elle donna le sentiment de la faiblesse inhérente à toute doctrine métaphysique, et elle orienta les esprits vers l’étude critique des faits.
Ce double courant d’idées n’aurait peut-être pas suffi, cependant, à déterminer l’apparition d’une philosophie nouvelle, si l’influence anglaise ne s’y était ajoutée. L'œuvre accomplie jusqu'alors avait été plus négative que constructrice, et quelque chose manquait encore. Ce furent les idées venues d'Angleterre, qui apportèrent le ferment nouveau et déterminèrent une transformation définitive. Dans les premières années du xvnie siècle, on découvre, en effet, l’Angleterre. On apprend à la connaître, non seulement par les livres qui lui sont spécialement consacrés, mais par les mémoires ou les relations de voyage de ceux qui y ont séjourné. Bon nombre de protestants, chassés de France par la révocation de l’édit de Nantes, y contribuent; plusieurs, tel Pierre Coste, s’occupent même à traduire les œuvres anglaises et favorisent ainsi leur diffusion. De leur côté, le Journal des savants et le Journal de Trévoux consacrent des études nombreuses à l'Angleterre; ils révèlent à leurs lecteurs une puissance qu’on ignorait. Aussi, dans tous les domaines, cette influence éclate. Au point de vue littéraire, elle est encore assez faible, parce qu’en France on ignore généralement l'anglais. Mais, au point de vue politique et religieux, elle est déjà très nette : on admire le régime libéral, et on y voit le type du gouvernement parfait; on célèbre la tolérance religieuse, qui règne entre les sectes vivant côte à côte; l’Angleterre est le modèle qu'il faut imiter. Au reste, ce prestige est plus grand encore dans le domaine scientifique et philosophique : la Société Royale et les Phïlosophical Transactions qu’elle publie, sont réputées; on parle des expériences qui sont faites à Londres ; la renommée
de Newton est immense; la philosophie de Bacon n'est qu’indirectement connue, mais les œuvres de Locke sont traduites et se répandent partout. Lorsqu'elles paraissent en 1734, les Lettres philosophiques de Voltaire n’apportent aucune révélation nouvelle : elles résument seulement, en quelques formules inoubliables, ce que l’on savait déjà.
Qu’apportait donc la pensée anglaise, pour être accueillie avec cet enthousiasme ? D’abord, une critique, qu'on jugeait définitive, de Descartes et du cartésianisme. Il suffit de lire Voltaire, pour voir ce qu’un admirateur de l'Angleterre pouvait reprocher à la philosophie cartésienne. Descartes est rangé dans la même catégorie que les philosophes grecs, les Pères de l’Église, ou les penseurs du Moyen Age. Il est l’homme qui se lance sans frein dans la métaphysique : au lieu d’avancer prudemment et de n’énoncer que des vérités certaines, il construit des hypothèses tout à fait arbitraires, et semble faire œuvre d'imagination plus que de science; aussi sa philosophie ne résiste pas aux critiques que Locke et Newton lui ont adressées. En vérité, Descartes eut le mérite d’être un précurseur : on le reconnaît volontiers ; Voltaire avoue même que sans Descartes les progrès qui ont été réalisés dans les sciences n’auraient pu s’accomplir. Mais aussitôt les critiques reprennent. « La géométrie, déclare Voltaire, était un guide que luimême avait en quelque façon formé, et qui laurait conduit sûrement dans sa physique ; cependant il abandonna à la fin ce guide, et se livra à l’esprit de système. Alors sa philosophie ne fut plus qu’un roman ingénieux, et tout au plus vraisemblable pour les philosophes ignorants du même temps » ‘. Pour les hommes du xvin® siècle, qui se sont nourris de la pensée anglaise,
! Voltaire, Lettres philosophiques, Lettre XIV; éd. Beuchot, t. XXXVII, p. 192.
il apparaît, en somme, que toutes les tentatives d’ordre métaphysique demeurent vaines. Ils estiment qu’il est illusoire de prétendre saisir l’être des choses : les causes premières nous échappent; nous n’atteignons pas les réalités substantielles, qui se cachent derrière les phénomènes. Dans le fond, nous devrions savoir qu’en voulant tout expliquer et tout comprendre, nous bâtissons des hypothèses destinées à s’écrouler. Le plus simple est de considérer comme interdites ces régions e la métaphysique où les plus grands esprits se sont égarés. On doit renoncer à construire des systèmes, car c’est folie que de s’y essayer ; et quiconque y prétend ne mérite point le nom de sage. À Descartes comme aux cartésiens on adresse donc le reproche d’avoir voulu se complaire au jeu subtil des abstractions, et de n'avoir pas su rester humblement dans les limites de l’expérience.
C’est, au contraire, d’une philosophie de l'expérience que se réclame la pensée anglaise. Ainsi tous ceux qui, comme Voltaire, applaudissent à la critique du cartésianisme, acceptent-ils sans difficulté la doctrine positive, qui en est la contre-partie. Cette philosophie insiste avec force sur la nécessité où se trouve l’esprit de s’appuyer toujours sur les données de lobservation; et elle ajoute qu'il est inutile, et d’ailleurs impossible, de prétendre les dépasser. Elle s’efforce, avant tout, de montrer les bornes de l’entendement, faisant voir jusqu'où peuvent aller les connaissances humaines, et au delà de quel terme elles ne sauraient s'étendre. Ce qu’elle met en évidence, c’est l'impuissance de l’homme à s’élever jusqu’à la connaissance de la nature profonde des choses. Condamnant ainsi toute recherche métaphysique comme vaine, elle réclame une attitude d'esprit plus modeste. Elle veut qu’on étudie la nature par l’observation, qu’on se borne à décrire les faits, à les classer et
à en découvrir les lois. Toute tentative pour pénétrer la nature de l’âme ou définir l’essence de la matière se voit par là condamnée d'avance, la description de l’esprit humain ou l'analyse des propriétés des corps pouvant seules conduire à des connaissances précises et sûres. La recherche du pourquoi des choses apparaît illusoire ; seule l’étude du comment des phénomènes reste permise. Dans tous les domaines ces principes s'imposent ; leur netteté ne peut, en tout cas, échapper à personne. De tous côtés, on préconise donc le recours à des règles qui paraissent très sages. Voltaire, après bien d’autres, s’est fait en France le défenseur de cette philosophie. Mais les vrais initiateurs sont Locke et Newton. Ceux-ci restent les maîtres, vers lesquels tous les esprits se tournent, pour y chercher un idéal.
L'influence anglaise fut d'autant plus profonde en France, qu'on s’y trouvait déjà préparé. La plupart des philosophes la subirent, et Condillac, dont la pensée s’est formée vers 1740, n’y a pas échappé. Indirectement d’abord, par le mouvement d'idées qui se développait autour de lui, puis par un contact direct ensuite, grâce aux traductions qui se multipliaient à cette époque, il apprit à connaître l'Angleterre et la pensée anglaise. Son œuvre en restera profondément marquée : on ne saurait par conséquent la comprendre, sans songer à Newton et à Locke.
Qu’apportait donc aux hommes du xvin siècle l’œuvre de Newton ?
Avant tout, une conception nouvelle de la science. Les Philosophiæ naturalis principia mathematica, parus en 1687, présentaient une doctrine en opposition complète avec celle de Descartes. Descartes avait prétendu construire la science en l’appuyant sur la méta-
physique. Chez lui, les conclusions de la philosophie tendaient à établir une séparation radicale entre l’âme et le corps, et elles faisaient voir, en même temps, que la matière peut se ramener à l’idée d’étendue, telle que la conçoit l’entendement. Il semblait donc possible de reconstruire l’univers par les seules forces de la pensée, celle-ci découvrant en elle ce que le monde réalise : et c’est ce dont Descartes ne s'était pas privé. Il avait refait le monde, en partant de quelques principes abstraits, dont étaient tirées par voie géométrique les lois de la nature. L'expérience cédait, en somme, la place à la déduction mathématique. C’est, au contraire, par un appel à l’expérience que commençait Newton. Il entendait n’avoir recours à aucune métaphysique, et ne se fonder que sur des faits ; il rejétait toute notion a priori comme incertaine et vague. D’après lui, Descartes avait eu tort de vouloir justifier la science par la métaphysique ; c’est en dehors de celle-ci que les vérités scientifiques doivent être établies : elles ne peuvent qu’y gagner en rigueur et en certitude. C’est pourquoi une attitude nouvelle s’imposait, et Newton prétendait s’y tenir. [Il fallait renoncer à construire le monde d’après des principes &« priori tirés de l’entendement et se mettre à étudier les faits à l’aide de lexpérience : seules les lois que l'observation découvre, et non celles qui viennent de la pensée, possèdent quelque valeur *.
1 Sur ce point, Fontenelle a clairement défini les différences qu'apercevaient les hommes du xvim* siècle entre Descartes et Newton. « Tous deux ont été des génies du premier ordre, nés pour dominer sur les autres esprits et pour fonder des empires. Tous deux, géomètres excellents, ont vu la nécessité de transporter la géométrie dans la physique. Tous deux ont fondé leur physique sur une géométrie qu'ils ne tenaient presque que de leurs propres lumières. Mais l’un, prenant un vol hardi, a voulu se placer à la source de tout, se rendre maître des premiers principes par quelques idées claires et fondamentales, pour n'avoir plus qu’à descendre aux phénomènes de la nature, comme à des conséquences nécessaires ; l’autre, plus timide, ou plus modeste, a commencé sa
La science newtonienne avait ainsi pour premier caractère de faire appel à l'expérience : elle proclamait la nécessité de s’appuyer sur l’observation et l’étude des faits. Sans doute, Newton accordait aux mathématiques un rôle, qu'après Descartes il eut été difficile de leur refuser. Son idéal était d'exprimer par elles tous les phénomènes de la nature. Et, même, le calcul des fluxions lui faisait serrer le réel de plus près encore que ne l'avait pu faire Descartes, puisqu'il lui permettait d'exprimer, non seulement l’état d’une grandeur dans un instant donné, mais aussi sa variation et la continuité qui y préside. Cet idéal mathématique n’avait pourtant pas, chez lui, la même ampleur que chez Descartes. Newton considérait que les mathématiques ne suffisent pas à rendre raison de leur succès. Elles sont un admirable instrument d’analyse; mais elles supposent des conditions de fait, qui sont données par l’expérience, et qui, dans le fond, auraient pu se trouver différentes de ce qu'elles sont. Ainsi, les notions fondamentales de la mécanique, — les idées de mouvement, de force et de masse, — correspondent à des réalités que les sens perçoivent, avant que l'entendement cherche à les interpréter. Elles se montrent calculables, parce que l'esprit a su les élaborer et les définir ; mais, à l’origine, elles ont quelque chose de sensible, dont par la suite le caractère intuitif, qui leur est essentiel, reste la marque. Dans ces conditions, la science a pour fondement l'expérience malgré ce que le calcul peut y ajouter, elle implique toujours une irréductible donnée de fait ; et c’est de cette
marche par s’appuyer sur les phénomènes pour remonter aux principes inconnus, résolu de les admettre quel que les pût donner l’enchaînement des conséquences. L’un part de ce qu’il entend nettement pour trouver la cause de ce qu’il voit. L'autre part de ce qu'il voit pour en trouver la cause, soit claire, soit obscure ». Fontenelle, Éloge de M. Newton; nouv. éd., Paris, 1742, t. VI, p. 344-345.
donnée qu’il faut partir. Comme l’a souligné M. Brunschvicg, une pareille conception du savoir se rattachait beaucoup moins au « mathématisme métaphysique de Descartes », qu'au « mathématisme expérimental de Galilée », dont il renouait la tradition ‘.
Mais, par ailleurs, la pensée newtonienne était tournée vers l'avenir : car, non content de songer aux faits sur lesquels la science repose, Newton entendait encore ne pas les dépasser par des anticipations hâtives de l’imagination. Il condamnait avec force les hypothèses arbitraires, auxquelles Descartes avait eu recours. « Afin que chacun soit libre d’en penser ce qu’il lui plaira, avait dit Descartes, je désire que ce que j’écrirai soit seulement pris pour une hypothèse, laquelle est peut-être fort éloignée de la vérité ; mais encore que cela fût, je croirai avoir beaucoup fait, si toutes les choses qui en seront déduites, sont entièrement conformes aux expériences » ?. Ces hypothèses, Newton ne les admettait pas. Qu'’elles soient entièrement gratuites, ou que ce soient des constructions, ni vraies, ni fausses, mais seulement commodes pour l'esprit, illes réprouvait également ; il les rejetait de la science, sous prétexte qu’elles ne sont nullement démontrées, et que, de ce fait, elles demeurent essentiellement fragiles. « Hypotheses non fingo, disait-il. Quicquid enim ex phænomenis non deducitur, hypothesis vocanda est; et hypotheses seu metaphysicæ, seu physicæ, seu qualitatum occultarum, seu mechanicæ, in philosophia experimentali locum non habent » *. Il ne se proposait point d'expliquer la nature des choses, mais voulait seulement trouver une expression qui les repré-
1 Brunschvicg, Les étapes de la philosophie mathématique, Paris, 1912, P. 193-194.
2 Descartes, Les principes de la philosophie, Part. II, $ 44; éd Alt. EX D-1123:
3 Newton, Philosophiæ naturalis principia mathematica, Lib. IT, Scholium generale; 3° éd., Londres, 1726, p, 530.
sente. En rapprochant des faits d’ordres différents, cette expression avait même, à ses yeux, l'avantage d’accomplir une assimilation, qui donnait satisfaction à l’esprit. Il s’efforçait, en somme, de résumer les faits observés : et, dès lors, l’idée générale, qui les coordonne, était aisément érigée en loi. Peut-être le positivisme de Comte se trouvait ici en germe ; en tout cas la théorie physique cessait « d’être une explication intime des choses pour devenir un simple modèle auquel celles-ci viennent se conformer » !.
Ce souci du fait et cette prudence dans les hypothèses trouvaient une admirable illustration dans la loi de la gravitation universelle. Keill, un des premiers disciples de Newton, résumait ainsi cette découverte fameuse, dans la préface de son /ntroductio ad veram astronomiam, publiée en 1718 : « À notre époque et dans notre Grande-Bretagne, s’est élevé un homme tout à fait génial, Isaac Newton, qui, outre d'innombrables autres découvertes, a trouvé l’origine et la source des mouvements célestes, et a saisi cette loi universelle que le créateur tout-puissant et très sage a répandu dans tout le système de l'Univers : à savoir que tous les corps s’attirent réciproquement en raison inverse du carré de leurs distances. Cette loi, sorte de lien de la Nature et principe de cette union qui conserve l’Univers, retient dans leurs propres orbites et dans les limites assignées aussi bien les comètes que les planètes, et empêche qu'elles ne s’écartent plus les unes des autres et n’abandonnent leurs cours dans les espaces infinis, comme il arriverait si les corps n’étaient mus que par une force résidant en eux » ?. Comme le faisait remarquer Voltaire quelques années plus tard, l’attraction devenait « le
! Bloch, La philosophie de Newton, Paris, 1908, p. 489. 2 Texte cité et traduit par P. Brunet, L'introduction des théories de Newton en France au xvin® siècle, Paris, 1931, p. 79.
grand ressort qui fait mouvoir toute la nature » !.
Cette loi de la gravitation universelle présentait effectivement l’avantage de reposer sur l’observation des faits. Contre Descartes et la théorie des tourbillons, les objections étaient nombreuses. Ne se trouvait-on pas en présence d’explications qu'aucune expérience ne confirmat? [l ne s'agissait que d’hypothèses, disant peut-être comment l’ordre du monde aurait pu s'établir, mais ne faisant pas comprendre comment il s'était réellement produit. Au contraire, avec le principe de la gravitation, nulle difficulté de ce genre. Newton ne parlait point de l'attraction dans le désir, un peu vain, de formuler quelque conjecture sur la cause des phénomènes physiques. C’est à l'observation et au calcul qu'avant tout il faisait appel. Ayant remarqué que la pesanteur, qui fait tomber tous les corps, est proportionnelle aux masses, il pensait que cette force de gravitation, quelle qu’en soit la nature, doit agir en tout lieu, même sur la lune et sur les planètes. Il savait d’ailleurs, par des inductions tirées des lois de Képler, que, dans leurs révolutions, les planètes pèsent plus ou moins vers le centre de leurs orbites, selon qu’elles en sont plus ou moins proches. De là à conclure que c’est toujours la même cause qui retient les planètes dans leurs orbites et qui fait tomber les corps, il n’y avait qu’un pas. Mais c'était à l'observation et au calcul de dire s'il pouvait être franchi. Il suffisait d'examiner, par exemple, quel espace parcourt la lune dans un temps donné, afin de voir si cet espace est le même que celui que parcourrait, autour de la terre, un corps grave, lancé avec la vitesse que possède la lune. C'était précisément ce que faisait Newton. Le principe de la gravitation universelle devenait ainsi une question de fait. Du même coup, il apparaissait indiscutable.
1 Voltaire, Lettres philosophiques, Lettre XV; éd. Beuchot, t. XXXVII, p. 203.
Sa portée était, au reste, très clairement précisée par Newton lui-même. Celui-ci laissait, en effet, de côté le problème de savoir quelle est la cause secrète de la gravitation ; sa seule ambition était de dire comment les choses se passent. Certains de ses contemporains ne le comprenaient pas. Ils l’accusaient de ressusciter, sous le nom d'attraction, les anciennes doctrines de l’Ecole sur les qualités occultes, et ils considéraient la gravitation comme une propriété cachée dans les corps. Les déclarations de Newton étaient pourtant formelles. « Rationem vero harum gravitatis proprietatum ex phænomenis nondum potui deducere, et hypotheses non fingo », disait-il à la fin des Principia !. Et ailleurs, il précisait : « Voces autem attractionis, impulsus vel propensionis cujuscumque in centrum, indifferenter et pro se mutuo promiscue usurpo, has vires non physice sed mathematice tantum considerando. Unde caveat lector ne per hujusmodi voces cogitet me speciem vel modum actionis causamve aut rationem physicam alicubi definire, vel centris — quæ sunt puncta mathematica — vires vere et physice tribuere, si forte aut centra trahere aut vires centrorum esse dixero » ?. Rien de plus net. Newton n’envisageait point l'attraction comme une qualité inhérente aux choses et d’où procéderaient les mouvements des corps ; il n’y voyait que l’expression abstraite des faits qu’il avait observés. Son œuvre consistait à rapprocher deux ordres de phénomènes auparavant distincts, afin de les éclairer l’un par l’autre. Par cette assimilation la pesanteur et les mouvements planétaires pouvaient être considérés comme identiques ; ils devenaient par conséquent susceptibles de recevoir une expression mathématique qui leur convint également.
? Newton, Philosophiæ naturalis principia mathematica, Lib. III, Scholium generale; 3° éd., Londres, 1726, p. 530. ? Ibid., Definitiones, def. VIIL; 3° éd., Londres, 1720/1000:
Ce qui faisait la valeur du principe de la gravitation, c'était de résumer en une formule simple des faits déjà connus : il n’y avait là nulle hypothèse, mais seulement Pénoncé d’une loi précise.
Ainsi se dégageait une conception nouvelle de la science. À un idéal métaphysique, qui avait été celui de Descartes, succédait maintenant un idéal positif. On ne se proposait plus d’atteindre un degré de connaissance, auquel ne peuvent parvenir ni les sens, ni la raison ; on ne cherchait plus à connaître lessence des choses. On s’efforçait plutôt, en s’appuyant sur la connaissance sensible, de substituer à celle-ci un système de symboles abstraits, constituant un savoir commode et précis. De cet idéal, Biot donnait, un siècle plus tard, une admirable définition, dans un article Sur l'esprit de système : « Le véritable objet des sciences physiques n’est pas la recherche des causes premières, mais la recherche des lois suivant lesquelles les phénomènes se sont produits. Lorsqu’on explique les mouvements des corps célestes par le principe de la pesanteur, on ne considère point ce principe comme une qualité occulte, naturellement inhérente à la matière, mais comme une loi générale suivant laquelle les phénomènes ont lieu réellement » t. « Il est visible, écrit de son côté Léon Bloch, que la science newtonienne n’est pas un système d’explications, au sens où le prenaient Bacon et Descartes, mais un système de représentations, au sens où nous l’entendons aujourd’hui » ?.
Pour les hommes du xvin® siècle, l’œuvre de Locke paraissait également nouvelle.
1 Biot, Mélanges scientifiques et littéraires, Paris, 1858, t. II, Dirt 2 Bloch, La philosophie de Newton, Paris, 1908, p. 488.
Elle apportait, en effet, l’idée d’une étude objective de l’entendement humain. Locke avait été frappé de la stérilité des discussions métaphysiques. Celles-ci remarquait-il, n’aboutissent à rien : c’est à peine si les interlocuteurs parviennent à s’entendre sur le sens des mots qu’ils emploient, et, par suite, les théories qu’ils développent ne produisent qu’incertitude et confusion, sans profit pour personne. Mieux vaudrait, en vérité, qu’on abandonnât de pareilles spéculations ; il serait plus utile, en tout cas, de chercher la raison profonde de cette impuissance. Si l’on connaissait exactement les bornes de l’entendement humain, on s’expliquerait sans doute les contradictions où se perdent les philosophes : on en connaîtrait la cause, et on en verrait la vanité ; toute dispute prendrait fin. Locke jugeait ainsi qu’ « il était nécessaire d'examiner notre propre capacité, et de voir quels objets sont à notre portée, ou au-dessus de notre compréhension » ‘. Le jour où ces questions seraient résolues, les philosophes sauraient s’il est possible d’arriver, en certaines matières, à des connaissances fermes et sûres. Mais, d’après Locke, ce résultat ne pouvait être obtenu que par une analyse minutieuse des différentes facultés de l'esprit. Il ne s’agissait plus d’approfondir en métaphysicien la nature de l’âme, non plus que le pouvoir qu’elle a sur le corps et la dépendance où elle est à l'égard de celui-ci ; il fallait seulement étudier la faculté de connaître, en faire une analyse exacte, chercher ce qui la compose et comment elle s’exerce. Le problème essentiel devenait celui de l’origine des idées. Comment les idées se forment-elles ? Et, par suite, quelles connaissances certaines l’entendement est-il capable d’atteindre ? Voilà ce qu’il importait de définir par une obser-
1 Locke, Essai philosophique concernant l’entendement humain, Préface; traduction par P. Coste, éd. in-4°, Amsterdam, 1742, P. XXXI.
vation impartiale des faits. C’est du moins ce que Locke se proposait comme tâche dans l’£ssai philosophique concernant l’entendement humain, publié en 1690. Il laissait donc entrevoir la perspective, alors nouvelle, d'une psychologie indépendante de toute métaphysique.
Cette psychologie, il s’efforçait même de la dessiner dans ses grandes lignes. Il considérait que l’entendement peut se résoudre en idées, comme un édifice se décompose en un certain nombre de matériaux dont il a été fait ; et il ajoutait que ces idées viennent toutes de l'expérience. Tantôt il ne voyait à leur origine que des sensations : ce que nous pensons n’est alors que le résultat des impressions que les choses extérieures font sur nous, et il n’y a rien de plus dans l’esprit que ce que les sens y ont mis. Tantôt, au contraire, il invoquait la réflexion : les idées qui se forment de cette manière, sont obtenues par l'esprit, quand celui-ci considère ses propres opérations, et qu’il en tire des notions simples. Sensations et réflexions peuvent d’ailleurs se combiner entre elles, et, de fait, une foule d’idées dérivent à la fois de ces deux sources. « Les observations que nous faisons sur les objets extérieurs et sensibles, ou sur les opérations intérieures de notre âme, que nous apercevons et sur lesquelles nous réfléchissons nous-mêmes, fournissent à notre esprit les matériaux de toutes ses pensées » ‘. « Ce sont là, à mon avis, les seuls principes d’où toutes nos idées tirent leur origine ; savoir, les choses extérieures et matérielles, qui sont les objets de la sensation, et les opérations de notre esprit, qui sont les objets de la réflexion » ?. Sur ce point, l'essentiel était de bien marquer que tout, dans l’entendement, est acquis : Locke y insistait. Point d’idées innées, révélées à l'esprit avant toute expérience, comme le pen-
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saient les platoniciens et les cartésiens. À l’origine, l’âme est une table rase. Les connaissances, qui sont acquises ensuite, sont simplement des données de l’expérience ; elles s'accumulent lentement dans lesprit et s’y conservent, pour donner peu à peu naissance à l’entendement tout entier.
Les facultés élémentaires — perception et mémoire — n’ont, en effet, rien de mystérieux : elles sont constituées par des idées, dont le mode d'existence seul peut varier. Lorsqu'une impression est produite dans l'esprit, il y à perception. Sans doute, la perception n’est jamais pure : il s’y mêle, sans qu’on le sache, des jugements inconscients qui l’altèrent, et la représentation finale est l'œuvre de l’entendement autant que celle des choses. Mais l’idée, qui en résulte, naît toujours d’une modification réelle et vraiment sentie. Plus tard, au contraire, ces mêmes idées, en se conservant dans l'esprit, acquièrent d’autres caractères : alors, il y a rétention. Si l’idée reçue par perception ou réflexion se conserve quelque temps présente à la pensée, on dit qu'il y a contemplation. Si elle disparait d’abord, pour se ranimer ensuite et revivre, on dit qu'il y a mémoire. En tout cas, il ne se rencontre jamais que des idées. « À mon avis, disait Locke, l’entendement ne ressemble pas mal à un cabinet entièrement obscur, qui n’aurait que quelques petites ouvertures pour laisser entrer par dehors les images extérieures et visibles, ou, pour ainsi dire, les idées des choses : de sorte que si ces images venant à se peindre dans ce cabinet obscur, pouvaient y rester, et y être placées en ordre, en sorte qu’on pût les trouver dans l’occasion, il y aurait une grande ressemblance entre ce cabinet et l'entendement humain, par rapport à tous les objets de la vue, et aux idées qu’ils excitent dans lPesprit » ‘.
> -Ibid., Liv..Il, chPXT rep rr.
Cependant, la pensée ne reste pas indéfiniment passive. Assurément, il lui faut commencer par l’être, car elle a besoin de recevoir des choses elles-mêmes les idées simples, qui lui fournissent les premières connaissances auxquelles elle s’élève. Mais, avec ces idées, elle peut ensuite en former d’autres, qui, au regard des premières sont composées. « Lorsque l’entendement a une fois reçu ces idées simples, il a la puissance de les répéter, de les comparer, de les unir ensemble, avec une variété presqu’infinie, et de former par ce moyen de nouvelles idées complexes, selon qu’il le trouve à propos » !. A vrai dire, une pareille activité restait, dans le fond, assez mystérieuse, et Locke ne cherchait pas à expliquer : il lui importait seulement d’en reconnaître l’existence et d’en définir le rôle. Sur ce point, nul doute ne lui semblait permis : l’entendement possède un pouvoir de synthèse inhérent à sa nature ; et de ce pouvoir dépendent les facultés supérieures de la pensée. Toutes les idées complexes, que se forme l'esprit, lui paraissaient ainsi s’expliquer aisément ; de nouveaux progrès dans les connaissances humaines pouvaient, à ses yeux, s’accomplir.
En effet, le seul rapprochement des idées simples rend compte des notions les plus hautes que puisse concevoir l’entendement. L'esprit n’a-t-il pas un certain pouvoir de discernement, qui lui permet de distinguer les idées les unes des autres ? Ne peut-il pas ensuite les comparer entre elles, noter leurs ressemblances et souligner les différences qui les séparent ? De ce fait, il devient capable d’en composer de nouvelles. Parfois, il n’a besoin, pour cette œuvre, que d’en assembler rapidement plusieurs : il lui suffit de les unir et de les joindre fortement ensemble. Mais quelquefois un effort plus grand est nécessaire : ainsi, pour en construire qui soient
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entièrement abstraites, il doit s'appliquer d’abord à une véritable analyse, et ne considérer que certains aspects des choses, avant de former un concept distinct. De toute manière, c’est à un travail de combinaison qu'il lui faut se livrer. De là naissent toutes les idées complexes, autour desquelles se battent les philosophes. Les notions d’espace et de temps, d’unité et d’infinité, de puissance et de liberté, de substance, de cause et d'identité, n’ont point, en fait, d'autre origine. Si les hommes le savaient, les discussions auxquelles ils se livrent sur ces idées, prendraient fin immédiatement. Ils se rendraient compte de ce qu’il y a de relatif et d’obscur dans les concepts qu’ils agitent. La vérité, plus humble, apparaîtrait. On s’apercevrait que, de proche en proche, tout en l’homme vient de l’expérience, et que les idées les plus subtiles qu’on puisse imaginer, ont été faites, elles aussi, avec des sensations et des réflexions tout à fait simples. Si haut qu'il semble parfois s’élever, c’est toujours des mêmes matériaux que se sert l’entendement humain.
Mais, à cet égard, le langage joue un rôle immense. Les mots ne sont que des signes sensibles. Ils n’ont pas été choisis, en vertu d’une liaison naturelle, qui existerait entre certains sons et certaines idées ; mais c’est par une décision arbitraire qu’ils ont été institués comme symboles, l’esprit faisant volontairement de tel mot le signe de telle idée. Aussi le langage est-il devenu un instrument prodigieux. Dans l'élaboration des idées complexes, l’entendement commence, en effet, par choisir un certain nombre d’idées, qu'il a reçues de l’expérience. Entre elles il établit une certaine liaison, afin de les réunir en une seule idée, plus complexe et plus haute. Quelque chose lui manque pourtant, s'il ne possède aucun mot : car c’est le nom seul qui permet de lier fortement ensemble des idées trop rapidement assemblées. Par lui, l’unité peut se faire, et les idées, primiti-
vement indépendantes, peuvent recevoir une étiquette commune, qui assure leur cohésion. Ensuite l’esprit a de plus grandes facilités, pour construire toutes les notions abstraites dont il se sert. Le lien qui rattache le mot à l’idée devient même si fort, que les mots finissent par exciter dans la pensée les idées qui leur correspondent, aussi vite que le font les objets eux-mêmes. Les hommes disposent d’un moyen nouveau de former et de concevoir pour eux-mêmes leurs propres idées, avant de les communiquer à leurs semblables. Cet avantage, il est vrai, ne va pas sans inconvénients, puisqu'il risque de faire oublier les choses elles-mêmes. Il n’en reste pas moins que, lorsqu'il veut se parfaire, l'entendement trouve dans l’usage des mots une aide efficace. Parce qu'il a inventé le langage l’homme se hausse sans peine jusqu'aux connaissances les plus abstraites.
Ainsi s’ébauchait, avec l’£ssai de Locke, une étude réellement objective de l’esprit humain. Des perspectives inconnues se trouvaient ouvertes. Pour sa part, Locke entendait se libérer de toute métaphysique, afin de procéder ensuite à une analyse impartiale de l’entendement. Cette analyse, il voulait ne la poursuivre que par l’observation exacte des faits ; il s’interdisait tout recours à de mystérieuses facultés, et il avait le désir de rester dans les bornes de l’expérience. Il se proposait, en somme, de faire œuvre de savant. Chez lui, une telle méthode aboutissait, cependant, à une doctrine, qui paraissait neuve et forte. L’esprit se trouvait comparé à une mosaïque d'idées : toute notion innée se révélait inexistante; il n’était parlé que des données, inégalement élaborées, de la sensation et de la réflexion. La vie psychologique ne semblait faite que d’idées, plus ou moins étroitement associées. Quelle que fût la valeur de pareils résultats, la tentative qui y avait présidé semblait donc originale. On la jugeait heureuse, parce qu’elle paraissait plus scientifique. On en faisait, en tout cas, le
modèle de toute vraie philosophie. Et Voltaire résumait cette impression dans les Lettres philosophiques, en opposant Locke à Descartes et aux cartésiens : « tant de raisonneurs ayant fait le roman de l’âme, un sage est venu qui en à fait modestement l’histoire » 1.
Pas plus que ses contemporains, Condillac ne put échapper à l’influence de la pensée anglaise.
Depuis le début du siècle, les idées de Newton et de Locke se répandaient partout. Les Philosophiæ naturalis principia mathematica de Newton remontaient à 1687, et l’Opéique à 1704. Mais, au cours des premières années du xvu° siècle, les écrits des newtoniens avaient été nombreux, et ils avaient vulgarisé la doctrine du maître. Les physiciens anglais, notamment Gregory et Keill, avaient été les premiers à défendre les thèses nouvelles ?. Des Hollandais, tels que ’S Gravesande, n’avaient pas tardé à les suivre *. Puis la France, à son tour, s’était ouverte aux théories newioniennes. Sans compter les publications nombreuses, faites dans les Mémoires de l’Académie des Sciences, dans le Journal de Trévoux et dans le Journal des savants, de véritables plaidoyers avaient été écrits : Maupertuis avait publié, en 1732, son Discours sur la figure des astres et son mémoire Sur les lois de l'attraction ; Voltaire avait donné les Lettres philosophiques en 1734, puis les Eléments de la philosophie de Newton en 1738. La tra-
1 Voltaire, Lettres philosophiques, Lettre XIII; éd. Beuchot, 00 Ra a
? Grégory, Astronomiæ physicæ et geometricæ elementa, 1702. Keill, Introductio ad veram physicam, 1700 ; Introductio ad veram astronomiam seu lectiones astronomicæ, 1718.
# ?S Gravesande, Physices elementa mathematica, experimentis confirmata, sive Introductio ad philosophiam newtonianam, 1720-
duction française des Principia, faite par la marquise du Châtelet, et publiée en 1756, avait enfin achevé d'assurer la diffusion des idées newtoniennes. On ne parlait plus que de Newton ‘. Mais, pendant ce temps, le succès des idées de Locke n’était pas moindre. Dès 1671, Locke avait donné un aperçu de ses idées dans le De intellectu humano ; et en 1688, Leclerc en avait écrit un Abrégé pour la Bibliothèque universelle et historique. Ce n'est pourtant qu’en 1690 qu'était donnée la première édition de lÆssai philosophique concernant l’entendement humain. Une seconde édition avait, d'ailleurs, paru en 1694, avec quelques changements et de nombreuses additions. Puis, en 1700, Pierre Coste avait donné sa traduction française, revue par l’auteur. À partir de cette date, les éditions s’étaient multipliées, faisant connaître plus largement l’œuvre du philosophe anglais. Les journaux lui avaient consacré des articles : les Nouvelles de la République des Lettres en août 1700, les Mémoires de Trévoux en janvier 1701, l’Arstoire des ouvrages des savants en juillet 1701, les Vouvelles de la République des Lettres en février 1705, la Bibliothèque choisie en 1705, la Bibliothèque raisonnée en 17350. En 1717, dans son Traité des vérités premières, et, en 1734, dans ses iemarques sur divers traités de métaphysique, le P. Buffier avait souligné l'importance des idées nouvelles, apportées par l'œuvre de Locke. En 1734, dans les Lettres philosophiques, Voltaire n’eut qu’à rappeler un tel succès ?. En science comme en philosophie, l’admiration pour l'Angleterre n'avait point de bornes.
Cet enthousiasme pour les idées que représentait la
1 Sur la diffusion des idées de Newton, cf. P. Brunet, L’'introduction des théories de Newton en France au xvim® siècle, Paris,
2 Sur la diffusion des idées de Locke, cf. G. Lanson, édition critique des Lettres philosophiques de Voltaire, t. I, p. 177.
pensée anglaise, Condillac le partagea. À ses yeux, Locke et Newton devaient être comparés, car leurs principes se confondaient. Tous deux n’avaient-ils pas la même hostilité à l'égard de la métaphysique ? N'’étaientils pas également désireux de recourir en toutes choses aux données de l’observation et de l'expérience ? Par souci de l'expérience, Newton se refusait à suivre Descartes : et la science devenait, avec lui, moins ambitieuse et plus solide. En psychologie, l’esprit d’observation entraînait Locke dans des voies nouvelles, plus humbles que celles qu'avait tentées Descartes, mais apparemment plus sûres. Locke et Newton enseignaient de la sorte à se méfier des abstractions obscures, et ils donnaient le goût des faits précis et clairs. Condillac le comprit. Son admiration pour la pensée anglaise se dessine dès ses premiers ouvrages. Elle se manifeste pour la première fois, en 1746, dans l’Introduction à l'£ssar sur l'origine des connaissances humaines, puis, quelques années plus tard, en 1749, dans le Traité des systèmes : le Traité des systèmes ne fait, au reste, que développer avec plus de détails, les principes qu’exposait d’une manière fort brève, l’Introduction à l£ssar. Chaque fois, Condillac se borne à définir l'attitude, qu’il fait sienne, et dont l’Angleterre lui a fourni le modèle. Parmi les philosophes, qui se contentent généralement de notions vagues, « Locke est le seul, dit-il, que je croie devoir excepter » ‘. Quant à Newton, « sans entreprendre de former le monde, il se contenta de l’observer ; projet moins beau que celui de Descartes, ou plutôt moins hardi, mais plus sage »?. Contre les métaphysiciens du xvrr* siècle, Condillac se déclare donc tout de suite le disciple des philosophes nouveaux : son choix est fait.
! Essai sur l'origine des connaissances humaines, Introduction, p. 3-4.
2? Traité des systèmes, Ch. XII, p. 345.
Chez lui, cette attitude se précise même par une critique pénétrante de la notion de système. « Il faut disüinguer deux sortes de métaphysique, écrit-il dans l’Introduction à l’EÆssai. L’une, ambitieuse, veut percer tous les mystères; la nature, l’essence des êtres, les causes les plus cachées, voilà ce qui la flatte et ce qu’elle se promet de découvrir ; l’autre, plus retenue, proportionne ses recherches à la faiblesse de l’esprit humain, et, aussi peu inquiète de ce qui doit lui échapper, qu’avide de ce qu’elle peut saisir, elle sait se contenir dans les bornes qui lui sont marquées » ‘. De même, dans le Traité des systèmes, il oppose avec vigueur les systèmes, « qui ne portent que sur des principes abstraits », ou « qui n’ont que des suppositions pour fondement » *, aux explications positives, qui reposent sur des faits bien constatés ; et il va jusqu'à rapprocher ces « systèmes » des superstitions populaires étudiées par Fontenelle dans l’Aistoire des oracles. Ainsi se trouvent condamnées comme arbitraires ou purement verbales la scolastique aristotélicienne et la science cartésienne. Comme Locke et Newton, Condillac préfère les explications précises aux hypothèses et aux abstractions : et c’est sur quoi il insiste avec force dans l’Introduction à l’Æssai sur l’origine des connaissances humaines comme dans le Traité des systèmes. Dans les deux cas, il critique les doctrines de Descartes, de Malebranche, de Leibniz, de Spinoza, du P. Boursier; et, tantôt d’une manière fort brève, tantôt avec un grand luxe d'arguments, il relève l'insuffisance des notions métaphysiques, que ces philosophes ont invoquées. Il en résulte, pour lui, la nécessité de revenir à une méthode plus sûre. Il déclare que « des faits bien
1 Essai sur l’origine des connaissances humaines, Introduction, p. 2-3.
2 Traité des systèmes, Ch. I*T, p. 8.
constatés peuvent seuls être les vrais principes des sciences » !, et son ambition est effectivement de tout expliquer par un petit nombre de faits. « Cest sur les principes de cette dernière espèce, que sont fondés les vrais systèmes, ceux qui mériteraient seuls d’en porter le nom. Car ce n’est que par le moyen de ces principes que nous pouvons rendre raison des choses dont il nous est permis de découvrir les ressorts » ?. Encore une fois, ce n’était là que reprendre les idées communes de Newton et de Locke sur la science et la philosophie.
Il appartenait plus particulièrement à Locke d'exercer à cet égard une influence décisive. Chez lui, Condillac trouvait l’application directe des principes nouveaux, auxquels il se ralliait : non seulement il en rencontrait l'énoncé théorique, mais il les voyait en quelque sorte mis en œuvre dans l'étude même de l’entendement. Ce qui n’avait encore été qu'une orientation générale de pensée prenait donc, à ses yeux, un sens concret et vivant ; Locke devenait, dans le domaine de la psychologie, le véritable initiateur. Ne s’était-il pas donné pour tâche d’aborder l’étude de l’entendement, en dehors de toute doctrine métaphysique? Et n’avait-il pas entrepris d'analyser la faculté de connaître, à seule fin d’en préciser les démarches et, par là, d’en mieux définir les bornes ? Condillac ne pouvait que l’approuver : « il s’est borné à l’étude de l'esprit humain, et a rempli cet objet avec succès », écrit-1l de lui . Aussi nul ne peut s’étonner qu'il l’ait ensuite imité, lorsqu'il voulut, à son tour, faire œuvre personnelle. Sans doute, Locke avait traité du problème de la connaissance dans son ensemble : après quelques indications rapides sur les principales
Qu be 0 Te 2 Ibid, p. 7.
% Essai sur l'origine des connaissances humaines, Introduction,
facultés de l'esprit, il s’était tourné vers l'étude des idées qui occupent la pensée, et c’est à démontrer leur origine sensible qu’il s’était attaché. Or, Condillac ne se souciait guère d'examiner à nouveau toutes les notions, dont disputent les métaphysiciens; il voulait limiter sa tâche à l'analyse des facultés mêmes de l’entendement. Pour lui, par conséquent, il s’agissait moins de traiter un problème de philosophie générale que d’élucider une question de psychologie. Mais dans ce domaine, qui allait être dorénavant le sien, il pouvait suivre une voie déjà tracée par Locke. C’est pourquoi l’objet de l’£ssai sur l’origine des connaissances humaines est analogue à celui de l’Æssai philosophique concernant l'entendement humain : « notre premier objet, dit Condillac, celui que nous ne devons jamais perdre de vue, c’est l'étude de esprit humain, non pour en découvrir la nature, mais pour en connaître les opérations, observer avec quel art elles se combinent, et comment nous devons les conduire, afin d’acquérir toute l'intelligence dont nous sommes capables » ‘. La méthode est également celle de Locke : « ce n’est que par la voie des observations, ajoute Condillac, que nous pouvons faire ces recherches avec succès, et nous ne devons aspirer qu’à découvrir une première expérience que personne ne puisse révoquer en doute et qui suffise pour expliquer toutes les autres » ?. De part et d’autre, le but était le même, et les procédés de recherche comparables. Locke avait montré, le premier, dans quelle voie devait s’engager quiconque se proposait de connaître l’esprit humain; de cette étude, il avait même donné une esquisse. Il était ainsi devenu le maître, dont il était naturel de s’inspirer ; Condillac n’eut qu’à le suivre.
Newton devait cependant lui donner un exemple pré-
1 Ibid., p. 7.
2 Ibid., p. 8.
cieux. Lui aussi avait prétendu ne s'appuyer que sur l'expérience et rester dans les limites de ce que lobservation suggère. Mais, au lieu d'appliquer cette méthode à l'étude de l’entendement humain, c’est dans le domaine des sciences physiques qu’il en avait fait usage. Et là, elle s’était montrée d’une étonnante fécondité. Tous les mouvements célestes s’étaient expliqués de la même manière, et avaient été assimilés à des phénomènes de pesanteur. La loi de l'attraction universelle, suivant laquelle tous les corps s’attirent en raison directe de leurs masses et en raison inverse du carré de leur distance, avait servi à rendre compte de la gravitation des astres comme de la chute des corps. La physique tout entière avait semblé ne dépendre que d’un seul principe. En rapprochant deux ordres de faits, qu’on avait crus indépendants, une telle découverte avait du moins suscité l'admiration de tous les esprits. Comme beaucoup de ses contemporains, Condillac fut séduit et manifesta le plus vif enthousiasme. Sans cesse, il rappelle ce qui fait la valeur du système newtonien, où tout est rattaché à la seule idée d'attraction, qui est elle-même « indiquée dans la pesanteur » ‘. « Il observa, dit-il de Newton, et il chercha si, parmi les phénomènes, il y en avait un qu’on pût considérer comme un principe, c’està-dire, comme un premier phénomène propre à en expliquer d’autres » *. À ses yeux, le mérite de Newton est précisément d'avoir découvert ce premier phénomène, à partir duquel tout s’explique : aussi rêve-t-il de construire un système du même genre. De cet exemple il se fait un idéal. Le Traité des systèmes semble n’avoir été écrit que pour le définir et le proposer. « Pour ne laisser rien à désirer dans un système, y est-il dit, il faut disposer les différentes parties d’un art ou d’une science
1 Traité des systèmes, Ch. XII, p. 346.
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dans un ordre où elles s’expliquent les unes par les autres, et où elles se rapportent toutes à un premier fait bien constaté, dont elles dépendent uniquement. Ce fait sera le principe du système, parce qu’il en sera le commencement » ‘. Bien plus, « le système est d’autant plus parfait, que les principes en sont en plus petit nombre : il est même à souhaiter qu’on les réduise à un seul » ?. Tout réduire à un seul principe : voilà ce que Newton avait fait. C’est aussi, dans un autre domaine, ce que voulut faire Condillac.
Bref, si l’on ne se réfère aux œuvres de Locke et de Newton, la pensée de Condillac ne peut se comprendre. Elle s’est formée sous cette double influence : c’est dire que, laissant délibérément de côté toute vaine recherche sur la nature intime des choses, Condillac ne s’est proposé de connaître que ce que l’expérience et l’observation enseignent. À Locke il a plus particulièrement emprunté l’idée d’une étude descriptive de l’entendement ; à Newton, celle d’un principe unique, expliquant toute la nature. Mais, rapprochant l’une de l’autre ces deux idées, son ambition fut d’obtenir, dans l’étude de l'esprit humain, une aussi belle réussite, que Newton dans les sciences physiques. En vérité, le lien établi de la sorte entre la philosophie de l'esprit et les sciences de la nature, était superficiel et vague. Chez Descartes, il y avait eu, à cet égard, une unité profonde, qu'avait exprimée l’idée d’une physique-mathématique ; maintenant, ce n’était guère qu'une métaphore, peut-être illusoire, énonçant une affinité mystérieuse entre lesprit et le monde matériel. Cependant, à cette métaphore Condillac croyait. Il espérait découvrir dans l'esprit l’équivalent de ce qu'était, pour le monde physique, la loi de la gravitation; et ses efforts ne visaient qu’à réduire à un
1 Jbid., Ch. XIV, p. 370-377.
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seul principe, qui lui-même fut un fait, tout ce que observation psychologique pouvait apprendre. « On voit, disait-il dans l’Introduction à l'£ssai, que mon dessein est de rappeler à un seul principe tout ce qui concerne l’entendement humain, et que ce principe ne sera ni une proposition vague, ni une maxime abstraite, ni une supposition gratuite, mais une expérience constante, dont toutes les conséquences seront confirmées par de nouvelles expériences » !. Le sous-titre de l’Æssar sur l’origine des connaissances humaines mettait en évidence cette intention : ouvrage où l’on réduit à un seul principe tout ce qui concerne lentendement. Condillac est là tout entier : c’est en admirateur et disciple de Newton, qu’il a voulu refaire l’œuvre de Locke.
1 Essai sur l’origine des connaissances humaines, Introduction, P+ 9.