LA PERSONNALITÉ
très-clairement que ce mot avait pour elle cette signification, qui tendait à devenir spécifique par l'usage que nous faisions de ce mot, mais que le sentiment de cette personnalité tendait, par contre, à faire revenir à l'expression propre de sa personnalité seule.
« Personne ne suppose, dit Darwin, qu'un animal inférieur réfléchisse d'où il vient et où il va, sur la mort ou la vie, et ainsi de suite : mais pouvons-nous être sûr qu'un vieux chien ayant une excellente mémoire et quelque imagination, comme le montrent ses rêves, ne réfléchisse jamais sur ses anciens plaisirs de la chasse ? Ce serait là une forme de conscience de soi. D'autre part, comme le fait remarquer Bûchner, combien peu la femme, surmenée par le travail, d'un sauvage australien dégradé, qui n'emploie presque pas de mots abstraits et ne compte que jusqu'à quatre, exercera-t-elle la conscience d'elle-même, ou pourrat-elle réfléchir sur la nature de son existence ? Le fait que les animaux conservent leur individualité est au-dessus de toute contestation. Lorsque, dans l'exemple mentionné précédemment, du chien, ma voix évoque toute une série d'anciennes associations dans sa pensée, il doit avoir conservé son individualité mentale, quoique chaque atome ait dû avoir été plus d'une fois renouvelé pendant l'intervalle de cinq ans. Ce chien aurait pu rappeler l'argument récemment avancé pour écraser tous les évolutionnistes et dire : je persiste, au milieu de toutes les dispositions mentales et tous les changements matériels (1). »
Cela posé, nous ne pensons pas faire injure à l'homme enfant, en ne lui reconnaissant, malgré ses prédispositions intellectuelles, et ses impressions éducatives incontestablement supérieures, qu'une notion de personnalité et une puissance de réflexion sur ses états et ses opérations ana-
1. Darwin. La descendance de Vhomme et la sélection sexuelle,' p. 65.
logues à celles que Ton doit supposer exister chez les animaux supérieurs, mais inférieure à celle de ces animaux adultes et expérimentés.
Entre l'âge de deux et de quatre ans, le sentiment personnel s'affirme au point de s'exagérer, chez les sujets même les plus doux et les mieux élevés. Un enfant était fort douillet, avant d'avoir atteint le vingt- sixième mois. Il pleurait et hurlait pour la moindre chute, et se croyait perdu pour une égratignure. L'amour*»propre l'a guéri. Il fit l'autre jour devait moi une lourde chute : il se releva bientôt, après avoir marché à quatre pattes, pour me faire croire qu'il n'était pas tombé. Une autre fois, il trébucha dans l'escalier, et roula deux ou trois fois sur lui-même, en se cognant la tête avec bruit. J accourus à lui ; il était déjà debout, et faisait tous ses efforts pour ne pas pleurer. « Tu es tombé? lnidis-je. —Non, non, répondit-il avec vivacité) je ne pleure pas ! c'est pour rire que je suis tombé. » Cet amour-propre se traduit quelquefois par une fausse honte, et par un orgueil mal placé. On l'avait mis au milieu d*un groupe de petites filles de son âge, devant un tableau de lecture. Son tour Venu de répondre, il s'écria, en faisant mine de s'éloigner î « Je ne veux pas apprendre à lire ioi, j'ai mon alphabet chez moi j'apprends tout seul. » Un autre jour, il refusa encore de prendre part à la leçon, en disant : et Les petites filles rient de moi, je ne veux pas apprendre à lire avec elles. »
Le sentiment personnel et l'instinct de la réflexion produisaient quelquefois, dès avant l'âge de trois ans, des retours sur lui-même aussi naïfs qu'attendrissants. Il s'était enrhumé et souffrait de la tête* On lui avait promis de lui amener ce soir-là quelques jeunes filles de ses amies. Malgré sa souffrance, il les attendait avec impatience et s'obstinait à ne pas se laisser coucher. Il faisait peine à voir :
nant sa petite tête dans ses mains, il disait ; «Je voudrais
mourir. Quand on est mort, on ne souffre pas de la tête. Si je n'étais pas né, je ne souffrirais pas. Mais je ne veux pas mourir, maman aurait trop de peine. » Quand les petites filles attendues arrivèrent, il courut à elles, les embrassa, fit l'empressé, en leur prenant la main avec leâ deux mains * il apporta des chaises auprès du feu, et leur dit : « Asseyez-vous, chauffez-vous bien : le froid donne mal à la tête » ; et s'adressant ensuite à celle qu'il préférait entre toutes, il dit : « Tu n'as peut-être pas bien envie de danser? Às-tu mal â la tête? » La souffrance qui l'avait fait replier sur lui-même d'une façon si touchante, avait ouvert dans son cœur une source vive de sympathie, ce qui n'est pas aussi rare qu'on le croirait chez ces petits êtres superficiels et égoïstes.
La personnalité est si puissante chez le petit enfant, qu'elle est toujours sur le point de s'exagérer. Elle va chez lui jusqu'à l'égoïsme, la suffisance et même le pédantisme, quoique avec des retours subits de sympathie, de tendresse, de crédulité, de pusillanimité, de défiance de soi-même. C'est de cette personnalité, flattée ou contrariée dans ses tendances propres, que naît le sens moral, ou que ce qu'il a d'héréditaire tire la matière de son développement.
La notion tout objective du bien et du mal, germe intellectuel du sens moral, ne peut guère se constater avant Tâge de six ou sept mois. J'ai vu un enfant de sept mois auquel sa tûère avait appris en le grondant et en le secouant fortement, qu'il ne devait pas pleurer, soit pour être levé, soit pour être tenu sur les bras, quand on refusait de satisfaire immédiatement à ses désirs exprimés par des gestes
ou des articulations à demi significatives. Mais à cet âge, et même un peu plus tard, combien voit-on d'enfants qui, plus on veut exiger d'eux qu'ils se taisent, moins ils obéissent : de petites contrariétés aboutissent ainsi fréquemment à de grandes scènes de colère, de trépignements, de larmes, de cris, de sanglots, d'intonations quasi-menaçantes. Un enfant de dix mois, et beaucoup d'enfants bien dressés en sont là avant cette époque, savait très bien se faire comprendre quand il craignait de commettre une malpropreté dans son berceau ; je dis commettre, car on lui avait appris que c'était mauvais, en lui disant : « Hou! pas beau, fanfan! hou! vilain ! K... K !... » et en le mettant immédiatement sur le vase, avec des gestes et des sifflements appropriés à eei qu'on voulait obtenir de lui. Il savait aussi, quand il désirait qu'on lui donnât une chose, ou qu'on l'apportât vers cette chose, qu'il était mauvais, c'est-à-dire répréhensible de s'obstiner à la vouloir, en cas de refus, et surtout à pleurer pour l'obtenir. Comme il avait l'habitude d'écorcher la figure de ceux qui le prenaient sur les bras, moitié jouant, moitié peut-être par méchanceté inconsciente, on lui avait aus^i appris à la longue à obéir sur ce point. C'est là le germe sensible du sens moral.
La première ébauche du sens moral apparaît dans le petit enfant, dès qu'il comprend la signification de certaines intonations de voix, de certaines attitudes, d'un certain air de physionomie, Uyant pour but de le réprimander quand il a fait, ou de l'avertir, quand il est sur le point de faire certains actes qui déplaisent. C'est de cette sanction pénale et rémunératrice que se dégage peu à peu la distinction claire du bien et du mal concret. Dès qu'il obéit par crainte ou par habitude, l'enfant entre en possession du sens moral ; dès qu'il obéit pour être récompensé, loué ou pour faire plaisir, il le possède un peu plus.
Le sens moral, sous sa forme objective, est bien in- Tet encore chez les petits enfants, même pris entre
deux et quatre ai». Us ont cependant on* id<fr dôi* bien avancée do permis et du défendu, de ce qu il faut et de ce qu'il ne faut pas, en ce qui concerne leurs habitudes physiques et morales. Dans leurs souvenirs, en l'absence de leurs parents, la loi morale est incarnée dans leur père, et surtout dans leur mère. Nous avions lYtè dernier, dans notre famille, un petit neveu qu'on nous avait confié pour deux mois. Tout d'abord il fut très-réserve, très-sage, comme s'il se tenait sur la défensive, ou comme s'il observait son monde. Il se tenait fort bien à table, demandait avec politesse, attendait même souvent qu'on lui offrît, et, quand il avait assez mangé, disait : « J'ai fini. » — Mais, à la fin du repas, excité par les cajoleries qu'on lui avait faites, et par certaines gâteries, dont nous n'avions pas conscience, mais qu'il avait parfaitement distinguées, il se mit à dire : ce Chez moi, quand j'ai mangé, maman ne me laisse pas à table. » On s'empressa d'obtempérer à son désir, qu'on croyait très-légitime. On se mit à jouer avec lui, et il s'amusabienpendantune demi-heure. Enfin, il se mit tout à coup à pleurer, et dit : « Ma mère me couche, quand je pleure. » On le porta dans la chambre à coucher, et on se mit en train de le déshabiller. Là il se mit tout à coup à pleurer et à gesticuler d'un air désespéré ; il parlait do sa mère, et l'on pensa qu'il regrettait sa mère ; mais il se hâta de dire : « Maman fait ceci, et cela, quand elle me couche », et une foule de prescriptions, relatives à son couchor, et qu'il regardait comme autant d'obligations à remplir à son égard. Ainsi ce que l'on fait ordinairement autour de lui, c'était pour lui ce qui devait être fait. Il en était do même pour ses propres actions. Il nous disait : « C'est bion vilain de mentir, ou de désobéir; cela fait de la peine à maman, cola la fait pleurer. »
Le bien, c'est donc, pour le jeune enfant comme pour l'animal, ce qui est permis, et le mal ce qui ne Test pas. De là vient une fréquente incertitude, pour les actes nou-
veaux ou se présentant dans des circonstances eûcore inconnues. Au bout de quelques jours,]les bonnes habitudes de l'enfant se modifièrent suivant ses impressions nouvelles, et suivant le caractère des personnes qui l'entouraient. Il avait tout d'abord un très-grand respect pour moi, qui l'avais amené, et cjtii lui rappelais sans doute son père, plus craint que sa mère. 11 me regardait dans les yeux, avant de faire quelque chose de répréhensible : il se montrait plus coulant et moins circonspect avec d'autres personnes de ma famille qui lui en imposaient moins. 11 prit quelques habitudes- contraires â celles qu'il avait contractées chez lui, il désobéit quelquefois, il S'habitua peu à peu à commander par ses larmes ou ses cris. Je me vis dès lors forcé de mettre uûe variante à un des principes de ma pédagogie enfantine, qui Ôst de détourner autant que possible l'attention des efifants de leurs désirs illégitimes ou de leurs douleurs sans cause sérieuse, de les réprimander le moins possible, et seulement dans les Cad extrêmes. Je me vis obligé de hausser souvent la voix, et de faire un geste qu'il reconnaissait pour un geste redouté de son père, mais que je n'allai pas jusqu'à faire suivre d'effet. Les observations qui précèdent montrent que la morale apprise du petit enfant, même âgé de trois ans, est un édifice bâti à grand frais dé labeur, de patience et de prudence, et qui peut, les circonstances et le milieu changeant, s'écrouler en quelques semaines.
Le sens moral est donc l'une des facultés héréditaires les plus susceptibles d'être modifiées par les impressions du milieu ambiant. Ce n'est pas en vain que Ton fait appel à cet instinct Social, à cette impressionnabilité individuelle, à cette sympathie, à ce désir inné de plaire, qui joue un rôle essentiel dans la culture des jeunes facultés morales. Une petite fille de quatorze mois était fort affligée quand sa mère lui disait : « Je suis fâchée, bébé. » Mais elle restait 'sensible à la plupart des gronderies de son père, qu'elle
avait l'habitude d'entendre crier et menacer. À l'âge de deux ans et cinq mois, lorsque le fils de Tiedemann croyait avoir fait quelque chose de bien, il s'écriait : « Le monde dira: c'est un bon petit garçon! » Lorsqu'il était méchant, si on lui disait ; « Le voisin le voit, » il cessait aussitôt. Il est des délicatesses de sensibilité innées dans l'enfant, qui ne sont jamais excitées en vain par les bons éducateurs, et qui, môme chez les enfants les moins bien doués sous ce rapport, sont les meilleures auxiliaires, et les plus utiles équivalents des moyens coercitifs. Je voyais passer hier dans la rue une mère qui revenait de faire des emplettes avec une petite fille, d'environ trois ans. L'enfant marchait à deux pas de sa mère, la précédant, et se retournant trèssouvent de son côté, pour obtenir, un regard ou un geste approbatif : c'est que la petite fille avait été chargée d'une besogne qu'elle jugeait bien sérieuse, et pour la bonne exécution de laquelle elle se croyait bien méritante ; elle portait sur le plat de ses deux mains un paquet fort large, mais fort mince et fort léger, qu'elle devait considérer comme excessivement grand, en comparaison de sa petite taille ; et le porter sans broncher, sans le laisser tomber, lui paraissait une grande prouesse. Elle faisait tout cela pour faire plaisir à sa mère, pour se faire admirer, louer, pour s'admirer elle-même dans ce déploiement de sa force et de son adresse. L'obéissance passive et la crainte d'un châtiment ou d'une réprimande auraient eu de la peine à obtenir un tel résultat, si facilement et si sûrement obtenu par un appel fait aux sentiments bienveillants et généreux de notre nature.
Le sentiment de la justice se manifeste quelquefois très- ] énergiquement dans le petit enfant, surtout à l'époque où J il est capable d'exprimer assez nettement ce qu'il sent. La première fois qu'un enfant, maintenant âgé de quatre ans, fit un mensonge réfléchi, sa mère crut devoir le punir. Elle lui dit qu'il allait être enfermé dans la cave, elle lui
fit descendre avec elle l'escalier qui y menait. Chemin faisant l'enfant, dont l'imagination était frappée de l'importance qu'on attachait à sa faute, et qui se croyait grandement coupable, dit à sa mère : « Mais, maman, je ne suis peut-être pas assez puni pour une aussi grande faute? » Quelques mois après, il avait été envoyé chez sa grand'mère, où il faisait le maître et même le despote. Un jour qu'il avait commis je ne sais quelle espièglerie jugée grave, sa grand'mère l'enferma dans une chambre noire, tout à côté de la cuisine. Cinq minutes ne s'étaient pas écoulées, que, malgré sa dureté d'oreille, la bonne dame entendit des cris de paon. Elle se hâta d'aller ouvrir la porte de la prison, et l'enfant se précipita au dehors, tout en larmes, et la figure contractée tout à la fois par la frayeur et la colère. Comme il ne craignait qu'à demi sa grand'mère, beaucoup trop faible à son égard, il ne lui croyait pas le droit de le punir si sévèrement, et il protestait ainsi contre ce qu'il considérait comme une injustice : « Oh ! méchante, bonne maman, tu es bien méchante ! J'avais dit que je n'y reviendrai plus, et, tu m'as enfermé là-dedans ! Tu voulais donc me faire manger par les rats ! Ils m'auraient d'abord mangé les pieds,* et je serais mort. Maman aurait eu bien de la peine : elle ne serait plus revenue ici, ni mon père non plus. Je le lui dirai. »
Remarquons cependant que l'enfant n'applique d'abord l'idée de justice aux actes d'autrui que d'après la nature des sentiments que ces actes lui font éprouver. Il s'irrite de voir qu'on lui prend ses jouets, et c'est à force d'avoir connu ce déplaisir, et aussi d'avoir entendu dire qu'il est vilain de prendre aux autres ce qu'ils ne vous donnent pas, qu'il finit par concevoir l'idée d'abord concrète, et puis assez générale d'appropriation illicite. De même, lorsqu'on punit un de ses frères, il viendra vous raconter en détail la nature du châtiment, la faute qui l'a occasionné, surtout la manière
^nt le coupable l'a supporté, et il ne manquera pas de
qualifier par quelque épithète générale l'acte puni ! tout cela, parce qu'il en a commis de tels, et subi conséquemment des punitions semblables. Du reste, l'enfant hait Tinjustice, mais surtout à lui faite, ou supposée faite, et qui n'est pour lui qu'un désaccord entre la manière accidentelle et la manière habituelle dont on le traite. Il est passionné aussi pour l'égalité, mais quand elle flatte ses caprices, ses goûts, ses penchants dominants. Quand l'inégalité s'exerce au détriment d'un autre, même de ses parents et de ses. amis, s'il y trouve un avantage actuel, il ne la sent pas.
Il en est ainsi pour toutes autres habitudes morales, et il en est ainsi pour le sens moral, qui n'est la plupart du temps, pour l'enfant comme pour l'adulte, que la théorie de ses actes. Déjà, avant l'âge de trois ans, la nécessité de généraliser inhérente à toute intelligence porte l'enfant à mettre d'accord ses pensées et ses actes. « Cette loi psychologique ne devrait jamais être perdue de vue, tant elle est de grande conséquence : tous nos penchants innés ou acquis, bons ou mauvais, toutes nos habitudes, par conséquent de quelque manière que nous les ayons contractées, tendent non-seulement à déterminer en fait, et comme mobiles actuels, notre conduite, mais aussi à se changer en motifs pour la volonté réfléchie, c'est-à-dire à se faire prendre pour,des raisons dans la délibération même, à suggérer du moins des sophismes de justification, dont le jugement corrompu finit par être dupe presque de bonoe foi (1). » Les actes entraînent les pensées, et les pensées^ les actes. Or l'intérêt, Famour propre, la passion, ont leur bonne part dans les meilleures déterminations de l'enfant. Il cherche à motiver ses actes, même quand on ne le lui demande pas. « J'ai fait ceci, parce que... » cette formule revient à chaque instant sur ses lèvres. Il cherche nos
l.'H. Marion, La solidarité morale, p. '109.
342 LÀ PSYCHOLOGIE j)£ L'ENFANT
louanges pour une foule d'actes insigniBantsqu'il juge méritoires. Il imagine des motifs quelquefois invraisemblables aux actions des autres, qu'il juge d'après les siennes; surtout il imagine des raisons spécieuses pour expliquer ses actes les plus blâmables. Ce qui est vrai des habitudes l'est donc aussi du sens moral : si d'un côté ils tendent au désintéressement, ils sont toujours « intéressés par quelque
côté (1). »
Si l'on veut donc comprendre la signification des actes d'un petit enfant, et diriger sa volonté dans un sens utile et progressif, on doit bien être persuadé que toutes les tendances, quelles qu'elles soient, sortent de Pégoïsme pour y rentrer. Il faut Surtout se garder d'attribuer au sens moral, et chez l'enfant encore moins que chez l'adulte, une ivaleur actuelle de détermination qu'il n'a pas. Si l'homme est loin de pouvoir ce qu'il veut, à plus forte raison est-il loin de vouloir ce dbnt il a l'idée, même très
nette.
Le sens moral fournit simplement à la volonté plus ou moins consciente des motifs plus ou moins puissants suivant les individuô, les lieux, les temps, les situations. L'éducateur psychologue doit bien plus se préoccuper des habitudes que l'enfant peut prendre, et de sa volonté, qui se développe, elle aussi, par un exercice habituel, que du développement de sa conscience morale. Celle-ci est la fleur, que suivront des fruits, mais celles-là sont les racines et les branches.
Le développement de l'intelligence et de la réflexion précise et étend la distinction • primitive du bien et du mal. La soumission à l'autorité, personnification de la raison pratique, la docilité s'accroît aussi avec l'expérience et la réflexion. ÀveC la tendance à la réflexion, s'accroissent aussi peu à peu, la sympathie, l'amour de
Y. M. Guyau, La morale d'Êpicure* p. 22o.
la louange, l'amour-propre, la force . de l'exemple, la crainte du reproche, le désir de n'être pas grondé, de faire plaisir aux siens. Ainsi se constitue cet état dans lequel la réflexion domine la tendance contraire et rend possible le gouvernement de soi-même. De tous ces éléments divers se forme peu à peu la conscience morale, ce qui veut dire que le bon vouloir et le sentiment moral se surajoutent au premier acquis des habitudes morales. L'enfant a pu être dressé plus ou moins facilement, plus ou moins complètement, selon les aptitudes innées de son caractère ; maintenant il est- encore incapable de se conduire par lui-même, mais il réagit volontairement sur ses tendances impulsives, il a un vague sentiment de sa liberté sf étroite, et il peut collaborer à la direction de sa petite personnalité.
Quoi de plus touchant que ces exemples de retour sur soi-même avec la défiance bien justifiée de ses forces, et la peine morale du meliora video, détériora sequor> da^ de petits enfants à peine âgés de deux ans ! A l'âge ea^HL tout d'impulsivité, la fille de L. Ferri (1), priée par s3l mère d'être bonne, lui fit plus d'une fois cette réponse singulière, qui indiquait un retour sur soi-même avec conscience de sa faiblesse : « Je sens que je ne puis être bonne. » Mais vers l'âge de cinq ans, et le père aurait pu observer plus tôt des faits analogues, ayant été louée par sa mère : « Djemain, dit-elle, je voudrais te rendre encore plus contente. Je voudrais toujours être bonne. Mais, dismoi, pourquoi ne puis-je pas être toujours bonne ? » Il ne faut pas croire que, même à cinq ans, l'enfant le mieux doué, le mieux appris, se maintienne toujours dans cette sphère relativement élevée du sentiment moral. Même beaucoup plus tard, l'enfant retombera souvent au-dessous
1. Osservazioni sopra una bambina, dans la Filosofia délie scuole italiane, octobre 1881.
de ce qu^il put être ou paraître vers l'âge de trois ans, voire de deux ans. L'important est qu'à un âge aussi tendre, on puisse éveiller par intervalles la lumière toujours si vacillante de la raison morale (1).
1. Pour plus de développements, voir dans mon livre l'Éducation dès le/ berceau, le chapitre VII, Des habitudes morales et du sens moral, de page 265 à 300