‹ La psychologie de l'enfantChapitre 24 sur 109 · David Ferrier, Les fonctions du cerveau, p · texte numérisé non relu

David Ferrier, Les fonctions du cerveau, p

riencos dont je résume ici, d'après lui, les intéressants résultats. « Chez le lapin nouveau-né, le pavillon de l'oreille est fermé et ne commence à s'ouvrir, en forme d'une fente très mince, que dès le cinquième jour après la naissance. Les premières traces d'une fente entre les paupières apparaissent vers le dixième ou onzième jour ; vers le douzième jour, les yeux sont parfaitement ouverts chez fa plupart des lapins. Les centres psychomoteurs apparaissent ordinairement vers le douzième ou treizième jour après la naissance. Ce sont les centres moteurs de la mâchoire, et précisément les centres de mastication, qui se développent les premiers sur l'écorce grise du cerveau. Après ceux-ci apparaissent les centres des mouvements des pattes antérieures, et, trois ou quatre jours plus tard, ceux des membres postérieurs. Au seizième jour de la naissance, tous les centres psychomoteurs du lapin sont parfaitement développés. Un ordre presque identique du développement des centres psychomoteurs a été indiqué pour le chien par Soltman » (1).

Que savons-nous sur l'état, chez l'enfant nouveau-né, du siège de la perception ou idéation, soit visuelle, soit auditive, soit même motrice? A peu près rien. D'abord, en ce qui concerne la vision, bien que les parties constituantes de l'appareil oculaire soient suffisamment développées, et bien que l'enfant ferme quelquefois les yeux sous l'action d'une vive lumière, comme il les ferme à tout instant, il est difficile d'en rien conclure quant à la vision. Dans les premiers jours de l'existence, l'immobilité des pupilles et de l'iris paraît indiquer l'insensibilité de la rétine à la lumière. Il est cependant probable qu'il distingue bientôt faiblement le jour d'avec la nuit : ce progrès peut être attribué, en général, à la fin de la première semaine. Quelques jours après, les yeux

1. D r Tarchanoflf, Revue mensuelle de médecine et de chirurgie, pag. 841, nov. 1878. Germer Baillière édit.

suivent la direct ion de la lumière; et des flambeaux]; maistou jours errants, si ce n'est quand il tète, ils nese fixent sur aucun objet, ils ne suivent pas les mouvements, preuve qu'ils ne les distinguent pas mieux qu'au moment de la naissance. On ne peut guère constater ce dernier progrès, et encore très confusément, avant la fin de la quatrième semaine.

Onsait que l'enfant nouveau-né est sourd, le passage auditif externe étant fermé et l'oreille moyenne contenant trop peu d'air. Mais passe-t-il de la surdité initiale à une audition quelconque par des degrés intermédiaires, ou par un saut brusque, son appareil auditif se trouvant tout d'un coup assez développé pour remplir ses fonctions? Nous l'ignorons aussi. Cependant il est facile d'observer, dans la première quinzaine, une très grande impressionnabilité aux moindres bruits, quelqu'ils soient." L'enfant tressaille et cligne les yeux lorsqu'il entend le bruit soudain d'un choc, d'une porte fermée, d'un meuble dérangé, d'une voiture roulante, d'un éternuement, d'un éclat de rire, d'un cri, d'un chant élevé.

Pour ce qui est des perceptions musculaires, comme nous l'avons déjà dit, ébauchées sans doute chez le fœtus, leur progrès en nombre et différenciation est fort limité dans le premier mois. Les perceptions musculaires se rapportant à la motricité sont ehcore bien rudimentaires à cette époque. Cela ne veut pas dire qu'il en soit de même à l'égard dés autres sensations musculaires, comme aussi des sensations cutanées. L'enfant continuellement soumis à de nouvelles sensations de contact, de pression et de température, a pu déjà retenir et développer, sous les lois de l'intégration et la différenciation, assez de perceptions pour que la faculté de localiser des sensations à cause extérieure dans les différentes parties du corps ait fait quelque pro grès. Mais où en est encore, vers le second mois, la connaissance des objets extérieurs? Et d'abord, à cette époque, comment l'enfant les voit-il?

Il convient peut-être de se demander si le petit enfant

âgé d'un mois ou même de deux mois, voit tous les objets si tués dans le champ de vision, Y a- t-il pour l'individu une évolution progressive du sens des couleurs, comme Gladstone ' et Magnus veulent qu'elle ait eu lieu pour l'espèce? D'après la thèse soutenue par eux, le sens de la couleur ne se serait développé chez l'homme que depuis les temps héroïques, c'est-à-dire depuis trois mille ans environ. Les anciens ne distinguaient, avant Homère, la lumière qu'en tant que claire et colorée. Dans l'éducation progressive de l'organe, trois couleurs principales lui auraient été successivement révélées et lui seraient apparues dans l'ordre de plus ou moins grande réfrangibilité : ce sont le rouge, le vert et le violet. Dans la seconde phase de son développement, le sens de la couleur devint complètement distinct du sens de la lumière. Le rouge et le jaune avec leurs nuances, l'orangé compris, sont maintenant nettement distingués. Ce qui caractérise la troisième période» c'est qu'on y apprend à reconnaître les couleurs qui, en fait d'éclat, n'appartiennent ni à l'un ni à l'autre extrême, mais qui sont en somme des variétés du vert. Enfin, dans la quatrième phase de son développement, l'homme commence à discerner le bleu ; cette phase dure encore, et même elle est peu avancée pour certaines parties de l'humanité ; nous-mêmes, à la lumière, confondons très facilement le bleu et le vert (t). M. G. Atlen,aunom de l'évolution pure, a entrepris la réfutation de la théorie de l'évolution historique ; mais il reste toujours la question antéhiçtorique : la formation de l'organe visuel humain, tel qu'il existe aujourd'hui, et le développement du sens de la couleur, ne peuvent s'expliquer que par une transmission héréditaire. Nos plus immédiats ancêtres de l'âge préhistorique voyaient-ils"les mêmes couleurs que nous ? L'enfant les voit-il donc comme nous? Certains faits de l'ordre patholo-

1. Voir l'intéressante appréciation que M. A. Espinas a faite du livre de M. G. Atlc n, Revue philosophique, janvier 1880.

gique, engendrant à ce qu'on appelle les illusions de' la vue, et, en particulier le daltonisme, qui est si fréquent chez les adultes, pourraient donner lieu à supposer, vu la formation incomplète de l'appareil visuel et des centres optiques dans le nouveau-né, que l'enfant ne voit pas toutes les couleurs de prime-abord, que le sens de certaines couleurs lui fait peut-être défaut, que ces lacunes sont variables suivant les individus, et dans chaque individu suivant les états physiologiques des organes, suivant les jours, les heures. Mais quelle donnée avons-nous pour établir cette hypothèse ? Je crois, d'ailleurs, que la valeur de la distinction chromatique importe peu à la question qui nous occupe : la non-distinction d'une couleur n'implique pas nécessairement la non-perception de la lumière, et c'est par ses dégradations, par le plus ou moins d'intensité d$ ses perceptions, que l'enfant distingue les objets.

Il est probable que le champ de vision ne s'ouvre pour l'enfant que graduellement, et qu'il n'en saisit les diverses parties que selon qu'elles lui présentent une lumière ou une coloration plus ou moins intense. On se ferait une fausse idée de ses premières perceptions, si on l'assimilait à l'aveugle de Cheselden, qui ne percevait des différents objets placés devant ses yeux que comme un amas de couleurs répandues sur une surface plane. La vision binoculaire, dès qu'elle s'exerce avec l'accommodation régulière, produit la perception de l'étendue colorée, à deux dimensions, et ébauche l'idée de la troisième dimension. Les mouvements des objets rapprochés de l'enfant, qu'il touche et voit tout à la fois, font progresser assez lentement cette perception, jusqu'à l'âge d'un mois et demi. Mais, vers l'âge de deux mois, commencent les progrès sérieux. D'abord l'enfant accorde un peu plus d'attention aux impressions qui le sollicitent. Ses fonctions tactiles et surtout musculaires, appuyées sur des centres plus développés, apportent leur contingent de perceptions indispensables à celles de la vue. D'ailleurs, l'œil

est plus mobile, les muscles en sont plus forts, il s'ouvre davantage : ce qui non seulement élargit le champ de vision, mais permet la formation des idées de localisation, de reliet et de distance.

Que toutes ces idées soient encore bien confuses dans le cerveau d'un enfant de deux mois, c'est de toute évidence. Il a cependant déjà fait un grand nombre de ces expériences musculaires, qui sont la condition de formation de toutes les idées d'extériorité, et en particulier de la distinction entre l'extérieur et l'intérieur. De même que par la distinction de ses cris et des voix, ou des bruits étrangers, l'enfant imagine aussitôt, comme distincts de lui, des êtres capables de se faire entendre comme lui ; de même, les sensations musculaires des mouvements qu'il produit se distinguent pour lui de celles des mouvements qu'il ne produit pas, et cette distinction se corrobore par les sensations concomitantes de la vue qui lui font voir des corps étrangers en mouvement. Les progrès de sa motilité amènent donc ceux de ses idées sur l'existence séparée des choses, en même temps que sur leurs formes, leurs relations et leurs distances. A,trois mois, la mobilité de ses yeux, de son cou, do son bras, s'est accrue ; de là une foule de sensations musculaires combinées à des sensations visuelles, dont le résultat est une distinction plus nette de toutes les idées dont nous parlons. Il commence aussi à avoir le discernement, je ne dis pas l'appréciation, du poids, qui appelle enjeu lo sens musculaire de l'effort, et surtout, si l'on en croit Ferrier, le sentiment des contractions des organes respiratoires (1).

Marie, à trois mois et demi, distingue déjà plusieurs parties de son corps. Quand sa mère lui demande : « Où sont tes petons ? » elle promène d'abord à droite et à gauche ses yeux incertains, et bientôt, penchant son cou, elle les dirige

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