‹ La psychologie de l'enfantChapitre 25 sur 109 · Ferrier, Les fonctions du cerveau, p · texte numérisé non relu

Ferrier, Les fonctions du cerveau, p

vers ses pieds. Elle en'fait autant pour sa robe, qu'elle paraît prendre pour une partie de sa personne. Elle joue avec sa mère, elle la caresse : celle-ci approchant sa joue, la petite, des ses maladroites mains» touche, palpe, saisit le visage maternel, avec une intention évidente de marquer sa tendresse. Elle jase aux fleurs, selon l'expression de sa mère. Elle est passionnée pour les couleurs, surtout pour les plus vives. Lui montre-t-on une image coloriée, elle fait deux ou trois soubresauts, et, sans pour cela perdre le sein, elle tend ses frémissantes mains vers la gravure. Bientôt, elle lâche le sein, et, haletante de désir ou de plaisir, l'œil fortement attentif, le visage tout épanoui, poussant de petits cris d'oiseau, elle cherche à manier le bel objet, elle le. saisit à deux mains, le froisse, et l'admire, sans y rien voir que des couleurs agréables. Le mot tableau la fait sourire par association d'idées et de sentiments. Elle jase aussi aux oiseaux, qu'elle connaît bien. Nonseulement elle se tourne du côté de la cage, quand le serin chante. Mais si, l'oiseau ne chantant pas, sa mère lui dit : « Ou est le coco ? Écoute coco » , elle tourne aussitôt ses yeux vers la cage.

Elle comprend, à l'air du visage, au ton de voix, qu'on la réprimande : alors son front se plisse, ses lèvres se crispent convulsivement, font un instant la moue, ses yeux s'humectent de larmes, elle est près de sangloter. Elle est très-sensible aux caresses, elle rit et joue avec quiconque rit ou joue avec elle. Mais elle est d'une jalousie extrême. Quand on place un enfant à côté d'elle sur le sein de sa mère, et que celle-ci embrasse sa sœur aînée, Marie reste un moment les yeux fixes, sa bouche se contracte, ses yeux se mouillent, elle sanglote, et, tournant brusquement sa tête de côté, pour ne pas voir sa rivale, eHe garde pendant quelques secondes cette attitude malheureuse. Elle agit de même, lorsque sa mère donne à sa sœur, ou que celle-ci prend sur la table le biberon, avec lequel sa mère l'allaite

en partie. Mais quand sa mère lui prend le biberon, ou fait mine de le porter à sa propre bouche, la petite jalouse ne «'en intrigue point, comme si son égoïsme n'existait point pour sa mère.

Voici un autre enfant, d'un autre sexe,' d'un autre tempérament, et d'un autre caractère. Georget a sept mois. A peine arrivé dans ma chambre, son attention est vivement excitée par les mouvements bruyants d'un moineau, qui sautille dans sa cage, tout auprès de la fenêtre. Ensuite, il regarde pendant trois minutes, immobile, avec un intérêt sérieux, un chat accroupi aux pieds d'un fauteuil : il a vu souvent des chats.

Mais le moineau a poussé de petits cris, et Georget cherche de tous côlés, ne sachant pas d'où provient le bruit agréable qu'il entend. Je l'appelle par son nom de Georget, et, quoiqu'il n'ait jamais entendu ma voix, il me sourit trèsagréablement. Il ne tarde pas à tendre ses bras vers un bouquet de fleurs, que j'ai placé non loin de lui ; le plaisir qu'il éprouve à le regarder est visible, mais ne se manifeste pas* par ces bonds, ces cris et ces élans de joie, que j'ai, déjà remarqués chez Marie, et chez plusieurs enfants de son âge, dans des circonstances semblables. Georget est un gros et grand garçon issu d'alsaciens, joufflu, grave, fént et entêté, tandis que la petite Marie est une mince, pâle, vive et frétillante poupée parisienne. — Dix jours après sa première visite, Georget a fait une secQnde pose devant moi. Cette fois, il fait des soubresauts joyeux vers mon chat. Il se jette en avant, pour saisir une assiette qui se trouve au milieu de la table ; je lui permets de s'étendre sur la table et de toucher l'assiette; H la manie avec force gestes de plaisir, et son visage exprime aussi une joie excessive. Bientôt, moi la ^soutenant aux trois quarts, il la porte à sa bouche, comme il fait de tous les objets avec lesquels il entre en connaissance. Sa grand'mère Ta nourri au bibe-

ron. J'ai remarqué chez lui, comme chez beaucoup d'autres enfants, une tendresse toute particulière pour sa nourrice. Dès qu'il tient un objet désiré, lorsqu'il éprouve un plaisir qui n'est pas celui de manger, il se tourne en riant du côté de sa grand'mère, comme si sa joie avait besoin d'êlre partagée, pour êtte complète. Ou bien ne faut-il voir là qu'une habitude toute machinale, l'enfant n'ayant jamais éprouvé quelque joie, que sa grand'mère ne fût là pour en prendre sa part ?

Chez un enfant de trois mois et demi, nous remarquons donc la distinction d'un grand nombre d'idées essentielles, mais encore bien vagues et indéterminées. Il se distingue de sa mère, de sa grand'mère, de sa sœur, de moi, de l'oiseau, de la cage, du chat, de la table, de l'assiette, etc. Mais, même à sept mois, il voit les détails saisissants mieux que les ensembles ; il les voit par une sorte d'abstraction Imaginative, qui lui fait arriver les perceptions extérieures comme par morceaux de couleur. Il n'a qu'une appréciation imparfaite de la distance et du poids : l'objet un peu éloigné doit être particulièrement sonore ou vivement éclairé pour que sa curiosité, même excitée par l'utilité, s'y attache ; il veut saisir l'objet avant qu'il soit à la distance voulue ; il prend àpleine main, et comme s'il s'agissait d'un corps compacte et assez lourd, une simple feuille coloriée. Il distingue à trois mois, yn biberon d'après sa forme et sa couleur; mais il compare si peu qu'il saisit indifféremment un biberon plein et un biberon vide. A sept mois, il compare mieux qu'àtroismois, et il paraît avoir déjà des perceptions visuelles associées à des idées de genre : la forme et la couleur d'une pomme de terre, d'un morceau de pain, d'un gâteau, d'un fruit, les lui font promptement distinguer au point de vue de leurs qualités sapides. A un an, à deux ans, sa curiosité s'étant développée par l'exercice, par la facilité et le besoin d'émotions toujours nouvelles, par l'accroissement de ses forces musculaires et surtout de ses facultés de mobilité et

de locomotion, il compare et distingue encore beaucoup mieux. Toutes les idées de situation, défigure, de relief, de distance, de poids, se sont perfectionnées au point de se rapprocher, dans beaucoup de cas, des mêmes idées chez un adulte. Mais que d'illusions, dont il a quelquefois conscience, lui causent encore ces perceptions qui mettent en conflit les sensations actuelles de la vue et les jugements acquis d'extériorité 1 II faudra encore de nombreuses expériences, de nombreuses erreurs, des déceptions vraiment ressenties, pour qu'il arrive à la connaissance sommaire du monde extérieur tel qu'il apparaît à l'œil de l'adulte. A vrai dire, cette connaissance n'a pas de limites, et, parla science, elles peuvent être sans cesse reculées pour l'adulte.

Les sensations du goût. — Les premières manifestations du plaisir, dans le petit enfant, sont relatives au goût. Quelques heures après la naissance, la faim se reconnaît aux efforts que fait la bouche comme pour chercher sa JHïurriture, à ceux qu'elle exécute pour sucer l'objet qui lui est offert, aux vagissements accompagnés d'une vive agitation des bras. Les jours suivants, quand il a appris à téter, il reste collé au sein, sans que son attention fortement sollicitée puisse- l'en détacher, quand son appétit n'est pas satisfait. Cependant, il est certain que lorsqu'il a passé quelques secondes à téter, il le fait machinalement, sans rien ressentir que par intervalles, étant donnée l'inaptitude des organes à éprouver une sensation trop répétée : la sensation du goût a bientôt cessé de déterminer une réaction de la part des nerfs soumis ,à son influence, et, au bout d'un certain temps il faudrait, pour qu'une réaction se produisît, l'intervention d'une excitant plus énergique. Aussi

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