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DE L'EXPRESSION ET DU LANGAGE

Le langage humain, ou la parole, n'est qu'une application supérieure de la faculté d'expression, que possèdent tous ou presque tous les animaux. Les oiseaux par leurs attitudes et par leurs chants, les chiens par leurs aboiements ou leurs gémissements, les fourmis par le contact de leurs antennes agitées, certains poissons par des sons probablement en rapport avec leurs instinct^ de propagation, en un mot, la plupart des êtres animés se communiquent d'espèce à espèce et d'individu à individu, par des signes oculaires, auriculaires ou tactiles, leurs douleurs ou leurs joies, leurs désirs, leurs amours, leurs colères. Pourl'homme, pour les autres animaux, le langage a la même origine ; origine complexe, et sur laquelle l'observation directe des petits enfants à l'époque de l'évolution linguale peut donner de précieuses indications.

Le langage, ou la faculté d'expression en général, a pour principe la correspondance de certains mouvements organiques très-accusés à l'extérieur avec les sensations et les sentiments éprouvés. Les modifications intérieures de la machine. sont révélées par des modifications périphériques, aussi constantes que variées pour chaque espèce. Tels sont la plupart des mouvements, les cris, les sanglots, le rire, '? gazouillement, machinalement exécutés par l'enfant dès

les premiers mois. Il en a nécessairement conscience , après les avoir exécutés un certain nombre de fois, mais il ne leur attache aucune signification, et les produit d'abord sans la moindre intention. Ce ne sont ni plus ni moins que des actions réflexes de l'organisme. Mais, pour des êtres intelligents, ces manifestations doivent bientôt devenir des signes. Ce résultat est l'œuvre de l'association des idées. L'animal associe l'idée d'un phénomène organique, son gut- v tarai ou autre, mouvement des membres, cri, sanglot, rire, larmes, avec l'idée des sentiments ou des sensations que ce phénomène accompagne. Une sorte de sélection naturelle rend ces mouvements et ces sons, de spontanés conscients, et de mécaniques volontaires. L'enfant qui les a produits par nécessité , bientôt les produit et les perfectionne par plaisir ou par utilité. L'enfant de trois mois, qui fait avec ses petits bras des gestes intentionnels, pour demander ou repousser un objet, sachant par expérience que ces gestes sont compris, exercé déjà personnellement la faculté innée, organique, héréditaire, 4P l'expression. Quand il pleure pour obtenir son biberon, pour être levé, pour être tenu sur les bras, pour refuser une médecine désagréable, cet effet d'abord automatique, est désormais conscient, intentionnel ; il est même passé à tel point en habitude, qu'on le dirait souvent réflexe. L'enfant, dont on écoute volontiers les pleurs, dont on satisfait trop complaisamment les désirs exprimés par gestes, cris ou mouvements, fait ensuite ces actes par caprice, habitude prise, sans désir, sans intention : il ne pleure pas toujours sans motif, mais cela lui arrive très-souvent. Ce qui prouve combien les affinités naturelles, les influences héréditaires, interviennent dans les premiers progrès du langage, c'est que les petits enfants, dès les premiers mois, paraissent entendre la langue naïve de leur mère, distinguer le ton de la joie, de la colère, des caresses ou des menaces. « Le 28 septembre (le jeune Tiedemann avait un mois), quand on parlait à l'enfant, il cherchait à

produire des sons, simples à la vérité, et sans articulation, mais cependant variés. » Une petite fille de trois semaines, que j'ai à côté de moi pendant que j'écris ces lignes, cesse de crier et de pleurer, quand sa mère la dorlote d'une petite voix amicale. «F ai très souvent remarqué aussi que les petits chats, dès les premiers jours, crient d'être un moment seuls, et se taisent aussitôt qu'ils entendent venir leur mère. Mais revenons à nos enfants. Une petite fille, qui commençait à sourire à l'âge de quinze jours, exprimait déjà à cette époque par des sons particuliers le besoin de téter. A trois mois,^ elle poussait de petits cris joyeux et admiratifs, en présence des fleurs, des oiseaux, des objets brillants ou agités. Sa mère, en appelant son attention sur ces choses, et rien qu'en lui disant : « Regarde cette jolie fleur », « ce joli koko », « cette jolie chose », excitait en elle ce gazouillement enfantin, accompagné de je ne sais * quels gracieux gestes d'envie, d'admiration et de bonheur. Elle attachait un sens à une foule de mots prononcés par sa mère, tournant sa tête du côté du chien, quand sa mère lui disait : « Vois Médor ! » ou, du côté de la* cage, quand celle-ci lui disait : « Vois Koko ». Elle attachait sans doute aussi, mais vaguement, quelque sens aux sons variés qu'elle faisait entendre dans la joie, le désir violent ou la colère. Mais elle ne paraissait pas les produire avec cette intention formelle, que ses mouvements ou ses cris, ses sanglots et ses larmes indiquaient à certains moments.

Un enfant de sept mois, qui ne m'avait jamais vu, me sourit comme à une vieille connaissance, en m'entendant prononcer son nom. Voilà, tout au moins, un signe vocal, joint au souvenir des caresses qu'on lui fait en prononçant son nom-avec douceur, sinon un signe associé à l'idée déjà confusément conçue de sa personnalité. Quand je l'appelais par son nom, que je lui donnais un objet demandé, ou que lui-même il se procurait une satisfaction bien désirée, il se retournait aussitôt vers sa mère en souriant ; étonné, inquiet,

ou effrayé, il se retournait encore vers elle d'une façon trèssignificative r on aurait dit qu'il voulaitr que sa mère sût qu'il était joyeux ou peiné. A neuf mois, il poussait de petits cris de plaisir et d'appel, dont quelques-uns évidemment imités, vers un chien, un chat un oiseau, et même vers une mouche, qui avait d'abord marché sur le bord de son assiette, et qu'il suivit longtemps des yeux, quand elle se fut envolée. A onze mois, il comprenait le sens qu'on voulait donner à un grand nombre de mots, et même celui d'un certain nombre de petites phrases, il gesticulait avec beaucoup d'expression. Il produisait, en rapprochant ses deux mains, un geste intentionnel, quej'observaiavecun très-vif intérêt. Il se tenait debout, en s'y appuyant légèrement, devant un fauteuil ; sa mère, à trois pas derrière lui, lui flt voir un morceau de pain, dont il eut envie. Comme elle ne le lui apportait pas, il remuait tout son corps, et faisait des gestes en avant, pour indiquer qu'on vînt Taider à marcher. Sa mère se fit prier : il joignit ses deux mains à plusieurs reprises, tout en pleurant. Il y a déjà quelque temps qu'il fait ce geste-là, quand il désire fortement une chose qu'H aperçoit de lui-même ou qu'on lui montre. Ses parents ont voulu y voir le geste de la supplication, qu'il serait trop aisé d'expliquer chez lui par l'influence de l'hérédité, et qu'il est impossible de rapporter aux influences de l'imitation (on ne l'a jamais fait devant lui)* Il m'a paru que l'habitude de rapprocher machinalement les deux mains pour appréhender ou retenir un objet a pu persister pour l'enfant, même quand on lui refuse un objet : en effet, dans la violence du désir, l'imagination tend à confondre l'idée, la vue, et la possession d'une chose.

Ce geste, d'abord inconscient, peut devenir facilement intentionnel chez le petit enfant, et devenir le geste de la prière, pour peu qu'on satisfasse ses désirs, quand il le produit. L'enfant dont je vous parle était sur le point d'en arriver là. Je crois devoir rapprocher ce geste si étonnant-

de mouvements analogues, qui s'observent fréquemment chez les jeunes animaux. Une petite chatte, d'un mois et demi, voyant sa mère et ses deux grandes sœurs se dresser sur leurs pattes de derrière pour saisir avec celles de devant des aliments qu'on leur jetait, essaya de les imiter ; mais elle retombait gauchement sur le flanc et sans aboutir à rien. Elle se mit alors à grimper le long des pantalons et des jupes pour atteindre à nos mains. On la laissa faire. Quelques jours après, un peu plus solide sur son arrièretrain, elle se relevait à demi, rapprochant les deux pattes de devant pour happée les aliments, comme elle voyait faij e aux autres chats. Souvent, le morceau n'était pas encore tombé, ou l'était déjà, ou était saisi par des pattes plus agiles, que le mouvement de préhension était exécuté, et même persistait quelques secondes. Comme dans le cas dd petit enfant cité plus haut, les idées de l'objet désiré et de la possession se confondant, le geste s'accomplissait dans le vide.

Voici un autre petit enfant, âgé de onze mois. Il a un petit cheval de carton à roulettes, qui lui tient lieu de souffredouleurs. Il le pousse, l'étrangle, lui serre le ventre de toutes ses forces, le fait marcher sur la tête ou sur le 'flanc, plus souvent que sur les pieds. Ces intéressants exercices sont habituellement accompagnés de ces exclamations, qu'il a apprises depuis un mois : hue! hue! Quand on lui dit: « Donne des coups au cheval! », il prend sa pelle de bois, et frappe à coups redoublés l'insensible quadrupède. — Une dame de ses amies prend souvent l'enfant à califourchon sur ses genoux, en disant : broumf broum!, mots que le cavalier imite de son mieux en caracolant. — Il dit aussi distinctement : papa! papa /sans donner aucun sens à ces mots, puisqu'il n'a pas encore vu son père même dans une photographie. — On lui a appris à faire avec la main le geste qui accompagne les mots : « au revoir ! » il ne pro-

nce pas encore ces mots, mais il fait le geste, machinale-

ment, par simple association d'idées, et seulement quand on l'y invite, pour toute personne qui s'éloigne. — Il fait la comédie. Si on lui dit : « prise! », il renifle comme une personne sur le point d'éternuer, avec un plissement des lèvres «t un redressement du bout du nez fort drôles. C'est là le premier acte, qui est suivi d'un second, plus compliqué, et non moins curieux : on lui donne une tabatière vide, il y fourre ses doigts, les porte à son nez, et recommence le ieu dont nous avons parlé. Plus on rit à le voir faire, plus il met d'entrain à faire voyager ses doigts de la tabatière à son nez, à renifler et à relever le bout de son nez. Si l'on prononce devant lui le mot grossier qui a pour tous les enfants la signification de chose dégoûtante, il devient tout-àcoup sérieux, même au milieu de ses plus grands divertissements. Ce mot, dit d'une certain façon, lui rappelle, en effet, qu'il est corrigé, quand il s'est sali. — Lui dit-on d'embrasser un objet, il s'en acquitte en conscience. Il connaît le sens de ces formules : « Donne ceci » ; « Prends cela » ; « Bois cela » ; Mange cela », etc. Il n'a donc pas seulement l'intelligence de signes représentant des objets individuels, mais, comme on le voit, des signes représentant des idées et des actes assez complexes, signes qu'il comprend chez les autres et dont il parvient déjà à imiter un petit nombre. Il sait la valeur de la parole, et il apprend tous les jours à parler.

Nous voyons donc le langage mimique et le langage oral se développer parallèlement, mais le premier un moment refoulé par les progrès abondants du second, qui devient l'instrument nécessaire, universel, en quelque sorte officiel de l'expression humaine. Cette sorte de langage est aussi la plus intéressante à étudier pour le psychologue, et il

convient de lui accorder ici une attention plus spéciale*. Revenons un peu sur les premières lignes de cette étude, et, contrôlant nos propres observations par celles d'observateurs éminehts, essayons à grands traits une esquisse de glossologie enfantine.

Il s'agit tout d'abord de constater le double rôle, et de Tinstinct, de l'organisation, de l'hérédité, et de l'éducation, c'est-à-dire de l'imitation, dans l'acquisition du langage par le petit enfant. L'homme, comme les autres animaux, émet des sons et produit des mouvements spontanés, signes bientôt conscients et volontaires de ce qu'il éprouve : dès le premier jour, il commence à parler le langage de la nature et peut-être le langage de ses aïeux., « Les connexions intimes entre le cerveau et la faculté du langage, telle qu'elle est développée chez l'homme, ressortent nettement de ces affections curieuses du cerveau, dans lesquelles l'articulation est spécialement atteinte, où le pouvoir de se rappeler les substantifs disparaît, tandis que la valeur d'autres mots subsiste intacte. Il n'y a pas d'improbabilité à ce que les effets de l'usage des organes de la voix et de l'esprit soient devenus héréditaires, qu'il n'y en a à ce que l'écriture, qui dépend à la fois de la structure de la main et de la disposition de l'esprit, soit aussi héréditaire, ce qui est certain (1). »

Cette part de l'hérédité dans 1q langage faite à côté de celle de l'imitation, qui nous paraît si considérable, est' loin d'être établie sur des preuves expérimentales, soit pour l'homme, soit pour les animaux. « On n'a jamais convenablement essayé de lâcher dans un enclos couvert d'un filet, un couple d'oiseaux, pourvoir quel nid peut produire ses efforts inexpérimentés; l'expérience a été tentée pour le chant des oiseaux, qui est censé également instinctif,

1. Darwin. La descendance &e V homme et la sélection sexuelle

et l'on trouve que de jeunes oiseaux n'ont jamais le chant particulier à leur espèce, s'ils ne Font pas entendu auparavant, tandis qu'ils apprennent facilement le chant de tQut autre oiseau avec lequel ils sont associés (1). » « Les sons que font entendre les oiseaux offrent, sous plusieurs points de vite, le plus d'analogie avec le langage, car tous les membres d'une même espèce expriment leurs émotions par les mêmes cris instinctifs, et tous ceux qui chantent exercent instinctivement cette faculté ; mais le chant effectif, et môme les notes d'appel, sont appris de parents réels ou nourriciers. Ce» sons, ainsi que l'a prouvé Daines Barington, no sont pas plus innés que le langage ne l'est chez l'homme. Les premiers essais de chant peuvent être comparés aux tentatives imparfaites que traduisent les premiers bégaiements de l'enfant. Les jeunes mâles continuent à s'y exercer, ou, comme disent les éleveurs, à étudier pendant dix ou onze mois. Dans leurs premiers essais, on reconnaît à peine les rudiments du chant futur; irais à mesure qu'ils avancent en âge, on aperçoit qu'ils cherchent à arriver, ot ils finissent par le savoir d'une manière complète Les couvées qui ont appris le chant d'une espèce distincte, commo les canaris qu'on élève dans le Tyrol, enseignent et transmettent leur nouveau chant à leurs propres descendants. Les différences naturelles de chant chez une môme espèce habitant des régions diverses peuvent être avec justesse comparées, selon la remarque de Barington, à des dialectes provinciaux, et les chants d'espèce voisine, mais distinctes, aux langages des différentes races humaines ( c 2). *>

Nous voyons de même que les hommes ne parlent que comme on leur a enseigné à parler! Mais il serait intéressant de savoir si, dans les circonstances actuelles de leur

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