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CHAPITRE PREMIER STENDHAL ET L'IDÉOLOGIE

« Or, pour faire un homme supérieur, ce n'est pas assez d'une tête logi<jnc, il faut un certain tempérament fougueux. »

(Mémoires d'un Touriste, I, p. 3.)

« Si je n'ai pas the most undertandin;; soui, j'ai du moins une âme toute passion. »

{Journal, 130. 1805 )

Dans les beaux-arts pour être susceptible de plaisir, il faut sentir fortement. Kn général les sages ne sont point tels. Par exception Aristote avait ce don d'analyser aujourd hui avec une exactitude parfaite, la sensation puissante qui hier lui donnait un vif plaisir. « Quant au vulgaire des philosophes, doués d'une logique admirable, et qui sur tous les autres objetsdu savoirou des recherches de l'homme, lui lait éviter l'erreur, s'ils vi^^nnent a s'occupei' des beau.v-arts, où d'abord il faut avant tout avoir senti avec force, ils ne peuvent éviter le ridicule. Tel a été parmi nous le .sort de d'Alembert et de tant d'autres qui valent moins que lui. »

(RossiNi, p. 249.)

Stendhal n'est certainement pas un philosophe professionnel, pas plus qu'il n'est un historien de l'art; on

pourrait dire, modifiant une phrase d'un de ses biographes, que c'est un dilettante sentimental ou passionné, psychologue aigu, mais sans système et par vues brèves et profondes (1).

Néanmoins Stendhal a sa place dans l'histoire de la psychologie française au xix'' siècle : non seulement parce qu'il serait arbitraire d'en exclure les psychologues artistes, les maîtres du roman psychologique, mais encore parce qu'il a fait profession officielle d'idéologie et qu'il a écrit, siuon un traité, du moins des fragments d'idéologie. Toute sa vie Stendhal a fait profession d'idéologie. Dans sa jeunesse il a reçu à l'école centrale l'enseignement d'un disciple des idéologues, l'abbé Gattel (2) ; dès les premières années de la Correspondance, les maîtres de l'idéologie sont cités avec admiration. C'est Condillac d'abord (3), puis Helvétius « qui m'a ouvert la porte de l'homme à deux battants (4) », Cabanis « dont le livre : Rapport du Physique et du Moral avait été ma bible à seize ans (5) » ; Tracy « l'homme que j'ai le plus admiré à cause de ses écrits, le seul qui ait fait révolution chez moi (6) » « le

(1) .\rbelet, L'histoire de la peinture en Italie de Stendhal, p. 138.

(2) Voir Arbelet, La jeunesse de Stendhal, p. 275 el. suiv.

(3) Corr., I, p. Il (27 tléc. 1800), 31 ; Les autres iiJéologuessont ramenés à lui. Corr., I, p. 138, 203.

(4) Journal, p. 24.

(5) Souvenirs d'Egotisme, p. 48.

(6) Ibid., p. 27.

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plus grand de nos philosophes [il s'agit des contemporains] ou, pour mieux dire, le seul philosophe que nous ayons (1) ». Il serait fastidieux de relever dans son œuvre les innomhrables occasions où ces noms sont cités et comblés d'éloges (2).

La doctrine de Gondillac venait de s'élargir considérablement par les travaux d'Helvétius, de Cabanis et de Bichat, de Destutt Tracy. La médecine, c'est-à-dire en somme la biologie, et la sociologie enrichissent l'analyse de l'esprit conçue à la manière de Locke.

Helvétius est philosophe pour préparer une rénovation sociale ; la science de l'homme lui paraissait le chapitre préliminaire de la science politique et sociale ; pour créer le bonheur humain, il était nécessaire d'écrire une histoire naturelle de l'homme ; il fallait fonder sur la nature de l'homme l'examen des législations et le choix de celle à qui il doit être soumis.

Il adopta d'instinct la théorie de la nature humaine qui fait le moins de place à la nature et le plus de

(1) Corr., II, p. 238 (1821); cf. II, 297.

(2) Tracj surtout. V'oici quelques jugements particulièrement intéressants : Journal, ISOt, p. % : « dérousseauiser mon jugement en lisant Destutt » ; iSOo, p. 107 : lit Tracj aussi facilement qu'un roman; Corr., I, p. 132: « Destutt est bien plus amusant que Gondillac » ; Corr. (9 nov. 1905) : la logique de Tracy, ouvrage sublime; (15 nov. 1905): Tracy plus profond qu'Helvetius; p. 263 : Tracy dispense de tous les philosophes .

place à l'action de la société. Sa philosophie pourrait être définie un sensualisme sociologique : c'est la négation de toute puissance, de tout dynamisme interne ; sur un minimum de nature, sur une constitution naturelle commune et indifférente se dressent les constructions de la société (1). L'éducation toute-puissante fait toutes les différences entre les hommes; bien conduite, elle peut aboutir au bonheur des hommes ; en laissant moins à faire au liasard, une excellente éducation pourrait, dans les grands empires, infiniment multiplier et les talents et les vertus.

La nature humaine se ramène à la sensibilité physique, faculté de recevoir les impressions différentes que font sur nous les objets extérieurs : la mémoire en est la suite, car se ressouvenir n'est autre chose que sentir à nouveau ; toutes les opérations de l'esprit se réduisent à juger; et juger, c'est sentir (2).

(1) Conire celle doctrine Cabanis proleslera par ses théories de l'instinct et du tempérament comme données biologiques internes^ si l'on peut dire, par ses Uiéories du climat el du régime comme données biologi(jues externes. — Les Sociologues reprendront souvenlcelte idée; pour donner beaucoup à la société, il faut ôler le plus possible à la nature. — L'alTirmalion de légalité naturelle des esprits est déjti implicilemenl dans le système de Condillac. Si l'art de penser se réduit à larl d'analyser et de lairc un bon usage des signes, il n'y a point d'idée, de quelque nature qu'elle soil, qui ne puisse être mise à la portée d'un esprit quelconque. (Voir Uelbos, Sur let pi'cmières conceptions philosophiques de M . de Bij'an, p. 22. Extrait de lu Revue de MeUiphi/sique el de Morale).

(2) La laculté de sentir dépend de l'organisation. « Or.jdans le règne animai, pourquoi lorganisalion ne produirail-elle point pa-

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Or sensibilité et mémoire sont, en général, suffisamment réparties entre tous les hommes et du reste, la finesse plus ou moins grande des sens ne donne ni plus ni moins d'esprit. Donc la supériorité d'esprit dépend non de la nature, mais de l'éducation, et par ce mot il faut comprendre tout ce qui sert à l'instruction de l'homme, en somme toute son expérience. En elfet la supériorité desprit est attachée à la continuité de l'attention, qui dépend de l'exaltation des passions ; or les passions dépendent de l'état de la civilisation ; par nature, tous les hommes sont susceptibles d'un degré de passion plus que suffisant pour les faire triompher de leur paresse et les douer de la continuité d'attention, à laquelle est attachée la supériorité des lumières. Car toutes les passions se réduisent à l'amour du pou-

reillemenl celle singulière qualité qu'on appelle facultéde senlir?» (De l'/fo/nme, I, p. ii4). — La sensibilité physique et la mémoire sonl jointes chez l'homme à une certaine organisation extérieure, ce qui leur permet de nous fournir plus d'idées ({u'aux animaux. {De l'Esprit, I, p. 122, n. ; les différences entre l'homme et l'animal.) Le système de rattraction a joué un grand rôle dans l'esprit des philosophes français du xvuie siècle, et leur a permis d'élargir le mécanisme cartésien et d'y réintégrer la pensée. (Voir Hclvétius, De i Esprit, \, p. IGO )« La signification de ce mot (matière) ainsi déterminée, il ne s'agissait plus que de savoir si l'étendue, la solidité, l'impénétrabilité étaient les seules propriétés communes à tous les corps^r et si la découverte d'une force, telle, par exemple, que l'attraction, ne pouvait pas faire soupçonner que les corps eussent encore quelques propriétés inconnues, telles que la faculté de senlir, qui, ne se manifestant que dans les corps organisés des animaux, pouvait être cependant commune à tous les individus. »

voir, qui est lié nécessairement à l'amour de nousmêmes, effet immédiat de la sensibilité physique. Toutes les passions, sous des noms divers, ne sont que l'application de l'amour de soi à tel ou tel objet (1 ).

D'autre part, tous les faux jugements sont l'effet de l'ignorance ou des passions ; or, ces deux causes, elles aussi, sont accidentelles et l'effet de l'éducation ; nous venons de le voir j)our la passion ; l'ignorance vient de ce qu'on n"a pas dans la mémoire tous les objets, de la comparaison desquels doit résulter la vérité que l'on cherche, ou bien de ce qu'on ignore la vraie signification de certains mots.

Ainsi l'amour ou l'indifférence de certains j^euples pour la vertu est un effet de la forme différente de leurs gouvernements. Les mêmes actions, successivement utiles et nuisibles dans des siècles et des pays divers, sont tour à tour estimées ou méprisées. C'est à la diversité des gouvernements, et par conséquent des intérêts des peuples, qu'on doit attribuer l'étonnante variété de leurs caractères, de leur génie et de leur goût.

Si toutes nos idées nous viennent par les sens, si toutes nos passions ne sont que des variétés de l'amour

(1) De l'Homme, III, p. 810, 384. La part de la nature est, ici encore, aussi faible que possible. « Tout, jusqu'à l'amour de soi, est en nous une acquisition. On apprend à s'aimer, à tMre humain ou inhumain. L'homme moral est tout éducation et imitation. « (III, p. 884.) Les besoins physiques sont les seules passions imnîédiatemenl données par la nature. (II, p. 216.) Tout le reste est factice et dû à l'établissement des sociétés.

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de soi, tous les individus et tous les peuples ont, par leur conformation naturelle, d'égales dispositions à lesprit ; du moment qu'on réduit à si peu la nature humaine, on doit la trouver la même partout (1). C'est donc aux causes morales, et non point à la nature qu'il faut rapporter toute l'histoire de l'homme. La différence de la latitude et de la nourriture, loin d'avoir de l'influence sur les esprits, n'en a même pas sur les corps : au moins dans une grande partie de l'Europe, la durée de la vie est à peu près la même. En tous pays les organes des hommes sont à peu près les mêmes ; ils en font à peu près le même usage. La nature de l'esprit est partout la même, ce qui va contre les climats (2). Mais la nature ne nous douerait-elle pas, dès

(1) Tout au plus un léger correctif. (H, p 253, n.) « Si l'on ne peut, à la rigueur, démontrer que la différence de l'organisation n'influe en rien sur l'esprit des hommes, que j'appelle communément bien organisés, du moins peut-on assurer que celte influence estsi légère, qu'on peut la considérer comme cesquanliléspeu importantes qu'on néglige dans les calculs algébriques ; et qu'enfin on explique très bien, par les causes morales, ce qu'on a jusqu'à présent attribué au physique, et qu'on n'a pu expliquer par celte cause. ".

(2) H, 180, n. « Que la diversité des températures, la différence des climats en occasionnent dans les mœurs et les inclinations d'un peuple : qvie les sauvages, chasseurs dans les pays de bois, deviennent pasteurs dans les pays de pâturages, cela se peut ; mais il n'en est pas moins vrai qu'en toutes les diverses contrées, les peuples apercevront toujours les mêmes rapports entre les objets. Aussi, du moment où les hommes errants se sont réunis en nations, où les marais ont été desséchés et les forêts abattues, la diversité des climats n'a point eu d'influence sensible sur les esprits. »

la plus tendre enfance, de l'espèce d'organisation propre à former en nous tel ou tel caractère ? Pourquoi cette conjecture ? Pourquoi regarder chaque caractère comme l'effet dune organisation particulière, lorsqu'on ne peut déterminer quelle est cette organisation ? a-ton remarqué qu'une certaine disposition dans les nerfs, les fluides ou les muscles donnât constamment la même manière de penser ?

On n'a pas encore démontré par des observations répétées que la supériorité de l'esprit n'appartient réellement qu'à telle espèce d'organisation et de tempérament. Toutes les remarques sur la relation du tempérament et de l'esprit sont contestables et peuvent se retourner. La perfection intérieure de l'organisation de l'homme se manifeste jDar celle des sens auxquels il doit toutes ses idées ; or la supériorité de l'esprit est entièrement indépendante de la plus ou moins grande finesse des sens. Pourquoi chercher dans les qualités occultes, tempérament ou organisation, la cause d'un phénomène moral, que le développement de l'amour de soi peut si clairement et si facilement expliquer. Nos divers caractères sont le produit de nos passions factices. La preuve qu'ils ne sont pas l'effet d'une organisation ou d'un tempérament particulier, c'est qu'il en est d'attachés à certaines professions (1).

(i) Helvélins, III, p. .422, poloiniqiie conire Boiissean,, Didcrol, IF, p. 277 et siiiv., soutiendra, (contre Helv«''lius, le i\Me du tciupéranionl et de l'organisalion.

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Cabanis part de la Médecine qui a 2)our objet l'être vivant et conscient, c'est-à-dire l'être même dans lequel se rejoignent toutes les lois qui composent l'ordre total des j^héuoniènes.

Cabanis a eu la prétention d'écrire un nouveau traité des sensations, en partant de faits négligés par Condillac (1). La bonne analyse ne peut isoliïr les opérations d'aucun sens en particulier de celles de tous les autres ; ils agissent quelquefois nécessairement et presque toujours occasionnellement de concert ; leurs fonctions restent constamment soumises à l'influence des divers organes ou viscères, et sont déterminées et dirigées

(1) Voici coinnienl Cabanis se représente la partie positive de l'œuvre de Condillac :

Décomposer l'esprit humain et en ramener les opérations à un petit nombre de chefs élémentaires ;

Considérer séparément chacune des sources extérieures de nos idées, prendi'e chaque sens lun après l'autre ;

Cherchera déterminer ce que des impressions simples ou multiples, analogues ou dissemblables, doivent produire sur l'organe pensant ;

Voir com ment les percept ions comparées et combinées engendrent les jugements et les désirs.

Jusque-là on n'avait encore aucune notion précise, ni de la manière dont nous commerçons avec le monde extérieur, ni de la nature des matériau.\ de n^s idées, ni de la série des opérations par lesquelles les organes des sens et le cerveau reçoivent les impressions des objets, les transforment en sensations, et de ces dernières composent tout le système intellectuel et moral.

par l'action plus directe et plus puissante encore des systèmes généraux et notamment du centre cérébral (1). « L'Instinct, ainsi que les idées qui en dépendent, inexplicables dans la théorie de Condillac, doit être rapporté aux impressions internes (2). »

Tout le système de Cabanis, et aussi de Bicliat, tient dans les additions suivantes à Condillac.

La Sensibilité dépend des mouvements intérieurs des nerfs. L'activité sensorielle dépend de l'adaptation motrice. Il y a une liaison étroite entre la Sensibilité et la Motilité (3).

(1) Comment la statue de Condillac pourrait-elle éprouver les impressions attribuées à chaque sens en particulier, sans que les organes se soient développés par degrés, aient acquis l'instruction progressive nécessaire? Rien d'inexact comme ces opérations partielles d'un sens qu'on fait agir dans un isolement absolu du système, ces opérations de l'organe pensant qu'on sépare des organes sympathiques. Au moment de la naissance, le centre cérébral n'est point table rase ; les impressions qu'il a reçues et combinées sont, il est vrai, presque toutes internes. De plus jamais l'organe particulier d'un sens n'entre isolément en action ; en effet, le sens du tact par exemple prend part aux opérations de tous les sens, les fonctions des divers sens se compliquent et se modifient. Enfin les sens subissent l'action du système sensitif dans son ensemble ; influence de la circulation, qui avive ou émousse les sensations ; elfet des affections organiques. Cabanis, Il.i^t-i etsuiv.

(2) Cf. I, Préface, W ; p. 35 : « Condillac a mampié de connaissances physiologiques, dont ses ouvrages auraient pu profiter utilement.

(3) « Inversement la motilité dépend de la sensibilité. Les forces motrices s'engourdissent et s'éteignent quand la sensibilité, par son influence vivifiante, par son action continue et régulière, ne les renouvelle pas ; mais elles se dégradent également, elles perdent

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La Sensibilité interne, les impressions organiques jouent un rôle considérable dans la vie mentale. Ces impressions sont vagues : l'individu n'en a pas conscience ou n'en a qu'une conscience confuse (1). Donc l'état des viscères influe gravement sur l'ordre des sentiments et des idées. Cette influence est visible dans la folie, la puberté, les songes. L'instinct se rapporte à ces impressions intérieures : les idées et les affections morales se forment en vertu des impressions que reçoivent les organes des sens, et par le concours de celles qui sont propres aux organes internes les plus sensibles. Il est prouvé par des faits directs que ces dernières impressions peuvent modifier beaucoup toutes les opérations du cerveau. 11 est donc possible de gouverner jusqu'cà un certain point le cours des idées, par le régime physique et moral. On sait jusqu'où Bichat a poussé cette idée, par sa distinction de la vie organique et de la vie animale.

Enméme temps Cabanis, peut-être sous l'influence de Tracy, faisait jouer un grand rôle à la conscience de

de leur stabilité, de leur énergie, (juand les impressions sont trop vives, trop rapides, trop multipliées. » p. 161.

(1) Chez les sujets éminemment sensibles, les impressions intérieures, et même, dans certains cas, les opérations des viscères qui s'y rapportent, deviennent percevables au moyen de l'extrême attention que les sujets y donnent: p. 134.

On doit rapporter aux impressions internes tout ce que l'on appelle instinct, par opposition à ce qu'on appelle détermination raisonnéc.

l'effort voulu, au sentiment des mouvements « exécutés avec besoin et désir », dans la formation de la conscience du moi et des corps extérieurs (1).

Cabanis et Bichat aboutissent à une sorte de vitalisme psychologique ou de sensualisme biologique comme on

(I) Cabanis, II, p. 275 etsuiv.

Un grand nombre de fonctions importantes et régulières s'accomplissent sans que le moi reçoive aucun avertissement de leur action.

Le jeu des organes, auquel la conscience et la volonté de l'individu ne prennent aucune part, et qui s'exécute sans qu'il en soit informé, modifie cependant d'un« manière très sensible et très prompte tout son être moral.

Il faut donc considérer le système nerveux comme susceptible de se diviser en plusieurs systèmes partiels inférieurs, des moi partiels. (V'an Helmont )

Toutes nos sensations de moi se rapportent au centre général. D'autre part (II, p. 295 et suiv.),

Tracy prouve que toute idée de corps extérieur suppose des impressions de résistance;

Que les impressions de résistance ne deviennent -distinctes que par le sentiment du mouvement ;

Que ce même seùtiment du mouvement tient à celui de la volonté qui l'exécute ; qu'en conséquence la conscience du moi senti, du moi, reconnu distinct des autres existences, ne peut s'acquérir que par la conscience d'un effort voulu.

Qu'en un mot Ui moi réside exclusivement dans la volonté.

Cabanis ajoute : pour recevoir la sensation de résistance, la présence des corps extérieurs ne paraît pas indispensable, puiscjuc le poids de nos propres membres et la force des muscles nécessaires pour les mouvoir, qui sont l'un et l'autre très variables, ne peuvent manquer de mettre le moi dans cette même situation, d'où l'on sait maintenant que résulte pour lui lidée des autres corps.

Cabanis paraît croire {ibid., p. 315) que le désir contrarié et la présence des objets malgré le désir suffit k donner l'idée des corps extérieurs; cela contre Tracv.

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voudra. Les opcfations désit;nées sous le nom de morales résultent directement comme celles qu'on appelle physiques, de l'action, soit de certains systèmes particuliers, soit de l'ensemble du système vivant : et tous les phénomènes de l'intelligence et de la volonté prennent leur source dans l'état primitif ou accidentel de l'organisation, aussi bien que les autres fonctions vitales et les divers mouvements dont elles se composent, ou qui sont leur résultat le pins jjrochain (1).

Ainsi chez eux la psychologie est fondée sur la physiologie. Les opérations de l'intelligence et de la volonté se trouvent confondues, à leur origine, avec les autres mouvements vitaux. La Sensibilité physique est la source de toutes les idées ; elle est aussi la source des mouvements de la vie (2). Mais si l'homme physique domine l'homme moral, il est soumis à toutes les. forces physiques et à toutes les forces morales qui peuvent agir physiquement sur lui ; les habitudes d'un individu ou d'un peuple dépendent ainsi du climat, du régime,

(1) Cabanis, H, p. 2.

(2) La sensibilité est le dernier terme des phénomènes qui composent ce que nous appelons la vie; et elle est le premier de ceux dans lesquels consistent nos facultés intellectuelles ; ainsi le moral n'est que le physique considéré sous un autre point de vue.

Vivre c'est sentir. Cabanis ira jusqu'à l'hypothèse de la vie universelle: [);irtant de l'analogie cnire la sensibilité animale, l'instinct des plantes, les affinités électives et l'attraction, il tendra, vers la fin, à expliquer l'attraction par la sensibilité* et toute la matière par la vie.

du milieu physique et social ; et Foii peut étudier de plus près ces forces, et, en les étudiant, les diriger (1). Cest donc une histoire naturelle de l'homme, une médecine philosophique qui s'engage dans de profondes analyses sur l'instinct, la sympathie, l'histoire physiologique des sensations.

Tracy (2) convient avec les idéologues biologistes que la connaissance des facultés intellectuelles est une partie de la zoologie. Mais, moins médecin et plus psychologue, il étudie surtout la formation et la filiation de nos idées. Son système est idéologie, quant au sujet, granmiaire générale, quant au moyen, logique, quant au but. Son idée prédominante, au moins dans la forme définitive de sa philosophie, c'est l'influence de la volonté sur la faculté de penser. C'est par l'action et le mouvement que nous prenons connaissance des corps et de nous-mêmes. « Etre voulant et être résistant c'est être réellement, c'est être. » La volonté en lutte contre la force d'inertie de nos membres nous donne la sen-

(I) Par exemple, par l'effeldu régime, les organes acquièrent de nouvelles manières dèlre, de sentir, et d'agir. Cabanis, p. 3i2. Les divers fomlateui's d'ordres religieux ont utilisé cela. Le cliuial agit par la nature des aliments qu'il fournit; par le genre d'habitudes qu'il fait naître. II, p. 50 et suiv.

(i) « Les Eléments d'idéologie de mon collègue Tracy sont le seul ouvrage vraiment complet sur cette matière. » (Cabanis, I, YIIF, n.

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sation de mouvement ; l'arrêt de ce mouvement, alors que nous voudrions le continuer, la sensation de résistance. De la résistance, la conscience passe à l'étendue. Le monde se déploie tout au long de l'eiFort moteur. De là une analyse très poussée des mouvements volontaires et involontaires, conscients et inconscients, et une théorie de l'habitude, qui domine l'analyse de la mémoire, du jugement, de l'instinct et du désir. L'analyse des idées est faite en fonction du langage ; l'analyse du discours met en lumière les éléments essentiels de la pensée ; la grammaire générale est en réalité la Logique générale. « Toutes les langues ont des règles communes qui dérivent de la nature de nos facultés intellectuelles, et d où découlent les principes du raisonnement ; . . . il faut avoir envisagé ces règles sous le triple rapport de la formation, de l'expression et de la déduction des idées, pour connaître réellement la marche de l'intelligence humaine, et cette connaissance non seulement est nécessaire à Tétude des langues, mais encore est la seule base solide des sciences morales et politiques (1). » Cette grammaire générale, telle que la développe Tracy, est en somme une excellente étude du langage, depuis le langage naturel jusqu'aux langues savantes et réfléchies. Destutt insiste volontiers sur les questions d'origine : « On ne comprend jamais bien une chose quand on ne voit pas

(1) Idéologie, Préface de l'édition de 1801, Delacroix — Stendhal,

comment elle est faite (1). » C'est ainsi qu'il y a dans son livre une intéressante étude de l'évolution de l'écriture.

La volonté, base de la vie psychologique, est la base de la vie sociale, c'est d'elle que naissent besoins et moyens, passion et action, soufTrance et puissance ; de là, la propriété, les idées de richesse et de dénuement, de travail, de liberté et de contrainte, de droit et de devoir. Inversement l'homme ne peut subsister qu'en société. La suite continuelle d'échanges, en laquelle consiste la société, produit concours de force, accroissement et conservation des lumières et division du travail. C'est ainsi que l'état de nature n'est qu'un germe. « Nous sommes entièrement les ouvrages de l'art, c'est-à-(Ure de notre propre travail (2). » « Notre disposition à nous j>erfectionner croît dans une proj)ortion bien plus rapide que notre perfectionnement (3). »

Destutt s'arrête, satisfait de son système, qui la mis pleinement en possession de la vérité^ il ne lui reste plus « aucun louche ni embarras », il est en sécurité entière ; satisfait aussi de son époque, toute pénétrée d'idéologie. « Le moment où les hommes réunissent un grand fond de connaissances acquises, une excellente méthode et une liberté entière, est donc le commencement d'une ère absolument nouvelle dans leur histoire.

(3) Idéologie, \i.'im.

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Cette ère est vraiment l'ère française ; et elle doit nous faire prévoir un (léveloppeTuent <le raison et un accroissement de bonheur, dont on cherchera en vain à juger, par rexemph^ des siècles passés (1). «

En 1802 Maine de Biran 23uhlie son mémoire surl'Hahifude, l'un des rares ouvrages qu'il publiera. Sa doctrine est déjà nettement préformée dans cet ouvrage ; mais sa doctrine n'apparaîtra, beaucoup par sa faute, qu à quelques-uns de ses contemporains. G est Jjien plus tard que Biran a été connu, sous ses traits personnels. Il a tout d'abord passé pour un pur idéologue

Sa thèse essentielle est la distinction de la Passivité, sensation, affection, et de l'Activité, de l'effort, du moi.

Le point de départ de Cabanis est exact : la faculté de recevoir des impressions est la propriété la plus générale de l'organisation et de la vie ; mais ce ne sont Là que des modifications affectives; c'est seulement par le mouvement, par l'effort qu'elles sont distinguées les unes des autres et que le moi s'en distingue. L'habitude, qui a sur eux des effets inverses, permet de disso cier ces deux éléments : c'est donc, sous l'habitude, tout le problème de la vie mentale.

La démonstration de la thèse est psychologique : là où il y a perception, il y a mouvement ; sans mouvement,

(d) Ibid., II, p. tO.

il n'y a que sensation. Dans les sensations j)cissives, il n'y a point de distinction. Si elles sont vives, je m'identifie avec elles, je me perds en elles. « Mon moi est concentré dans un point, le temps et l'espace ont disparu, je ne distingue, je ne compare rien. «Ainsi la faculté de percevoir dépend absolument de la motilité volontaire : chaque sens est supporté par un système moteur et les organes peu mobiles subissent l'action d'organes supérieurs en mobilité : ainsi le toucher aide la vue, le langage aide l'audition. De même l'activité motrice fait la mémoire, en apportant l'existence, la causalité et le temps.

Or cette activité motrice est profondément différente de la motilité, telle que l'entendait Cabanis* : ce qui se passe dans les organes, l'activité sensitive. leur jeu interne, ces modifications du ton des organes, ce sont des lois des machines vivantes, qui s'exercent en nous sans nous. Il y a en nous une activité sensitive, purement vitale, qui s'exerce sans conscience distincte de l'activité motrice, ou de la détermination volontaire; ce jeu de l'organisation, ce principe passif, commande jusqu'à un certain point le moral. L'imagination passive ne fait que le refléter.

L'habitude efface la sensation, par le jeu même de cette activité sensitive. La sensation trop forte et trop affective au début, lorsqu'elle est travaillée par le mouvement, amenée dans des combinaisons et dans des

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