STENDHAL ET L IDÉOLOGIE
syntiièses, sous l'effet de l'activité motrice, devient perception.
Biran part donc du même principe que Cabanis, la sensation de l'être vivant ; mais il y distingue, plus profondément que Cabanis, la modification affective et l'eflbrt volontaire. Dans cette part prépondérante faite à la volonté il se réclame du reste de Tracy. Nul mieux que lui, et dès cette époque, n'a marqué l'opposition de la sensation et de la perception, de la passivité et de l'activité. Cette opposition profonde qui tient chez lui autant à l'observation de sa nature, qu'à l'analyse de la sensation, devait prendre plus tard un aspect tragique. Partie de la constatation de la passivité, du jeu passif des sentiments, du mécanisme de l'organisation qui règle dans le corps le moral et le changement de l'àme, sa psychologie devait revenir vers le tard à la restauration de la sensibilité profonde, si profonde qu'elle dépasse l'âme même et atteint, par delà, la réalité divine.
Il semblait donc que le xvin^ siècle finissant eût réussi à constituer une vaste analyse de l'homme, capable de servir de base à une large philosophie : il eût pu sembler vers I8O0 que tout était prêt pour une large psychologie, à la fois scientifique et profonde, prenant l'homme tout entier, le rattachant à la nature et scrutant toute sa conscience : une psychologie biologique, psychologique, pathologique, sociologique.
Mais l'esprit idéologique, si constructeur au fond,
devait apparaître d'abord comme destructeur, comme une philosophie sceptique et révolutionnaire, et les événements politiques, issus de la révolution, devaient favoriser un autre système.
Stendhal tient des Idéologues par sa conception de la philosophie. Pour lui, comme pour eux, la philosophie c'est la connaissance de l'homme, et de cette connaissance on peut et on doit tirer les régies de l'action raisonnable. Il n'y a vraiment que deux sciences au monde : la science de connaître les motifs des actions des hommes, et la logique ou l'art de ne pas nous tromper en marchant vers le bonheur (1). Il accusera plus tard la nouvelle philosophie, c'est-à-dire l'éclectisme, d'avoir confondu les choses les plus ditïé rentes en mêlant à ces questions la science de Dieu et la science de l'Ame (2). Il souscrit entièrement à la formule de Destutt, que l'Idéologie est une partie de la Zoologie et non une partie de la métaphysique, si l'on entend par ce mot les recherches sur l'origine et la destination du monde. Stendhal s est toujours tenu à l'écart de telles spéculations. Le seul fragment d'allure générale (jue l'on trouve dans son œuvre est bien connu : « Tout le matérialisme est dans ces mots : tout ce qui est, est cristallisé.
H) Corr., II, p. 245 (48 juin iSif).
(2) Corr., H, p. 510 (28 doc. 1821>).
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Toute lObjection est dans ceux-ci : en jetant sur des feuilles do papier des milliers de caractères, quelle absurdité qu'une Iliade se soit trouvée imprimée.
« Mais si tout ce qui n'était pas une Iliade a été détruit ( 1 ) ? » Pour Stendhal comme pour les Idéologues, la métaphysique, c'est la description de la genèse et des lois de l'intelligence et de la volonté (2) : Il garde de sou éducation idéologique, le goût de^la recherche limitée, de la définition, et de la classification des faits humains (3), et aussi une croyance très vive à la méthode : qui connaît l'honmie, sait se servir de l'homme et d'abord de soi-même. La conquête du bonheur est au terme de la science.
Son esprit net et précis (4), son goût du détail caractéristique, sa vision ferme et intelligente, son horreur de ce qu'il appelle l'hypocrisie et le vague (5)> k pré-
({} Journal, p. 32 (18 thermidor 1803).
(2) Corr., 1. p. 85(mai1804).
(3) Corr., Il, p. 10(.30sept. 1816). a La connaissance deriiomme... si on se met k la traiter comme une science exacte, — fera de tels progrès, qu'on verra, aussi net qu'à travers un cristal, comment la sniiplure, la musique et la peinture touchent le cœur. » Et en effet, dans V Histoire de la Peinture, ce qu'Use propose avant tout, c'est de « dégager le principe moral » c'est-à-dire les lois psychologiques du plaisir esthétique : exemples, la sculpture et la répartition de lattenlion ; le principe du raccourci : voir beaucoup en peu d'espace.
(4) Voir Arbclet, Jeunesse de Stendhal, p. 377.
(5) Brùlard, I, p. 131, 388; 1), p. 1, 5»j, 61. L'hypocrisie a pour lui un sens assez vaste : a J'aimais et j'aime encore les mathématiques pour elles-mêmes, comme n'admettant pas l'hypocrisie et
disposaient à l'Idéologie et l'ont maintenu en contact avec elle. Son originalité propre est de lui avoir joint de la façon la plus savoureuse, un autre élément non moins essentiel et en apparence incompatible avec lui. Ceci dit, est-il besoin d'ajouter qu'un autre trait de son esprit s'oppose à ce qu'il devienne un Helvétius, un Tracy : c'est le goût du détail concret, l'impuissance au système, le sentiment artistique, l'esprit littéraire. « Pour ces sortes de vérités, il faut un esprit sage, calculateur, ne pensant jamais qu'à ce qui est démontré vrai. Je suis si peu fait pour les sciences sages, qui ne s'occupent que de ce qui est démontré (1) » ; « j'aime à la folie les contes qui peignent les mouvements du cœur humain bien en détail et je suis tout oreilles (2) ». S'il tire des anecdotes une métaphysique (3), s'il les utilise pour des conclusions morales (4), l'artiste, le conteur s'opposant à l'analyste, s'arrête de préférence à la peinture de la vie. Ces narrations pourront porter
le vague, mes deux bêtes d'aversion. » (I. 131.) — « Les vers m'ennuyaient comme allongeant la phrase et lui faisant perdre sa netteté. J'abhorrais coursier au lieu de cheval, j'appelais cela de l'hypocrisie. » Et la phase de doute sur les mathématiques : « Mes chères mathématiques ne sont-elles qu'une tromperie ? » (IF, p. 60.) « Un cafard aurait pu me convertir à ce moment : Tout est erreur, tout est de convention, adoptez les conventions qui vous feront le mieux recevoir dans le monde. » (II, p. 61.) (i) Rome, Naples et Florence, p. 404.
(2) Ihid., p. 92.
(3) Ihid., p. lOG, n.
(4) Ihid., p. 106, n.
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ce titre : Introduction à la connaissance du cœur humain (1), mais elles demeurent le plus souvent à l'état de narration.
Stendhal ajoute à l'idéologie une analyse de la passion. Cette analyse n'a réuni tous ses éléments et n'est à peu près constituée qu'avec le livre De r Amour c'està-dire en 1823. Mais les principes essentiels, les idées mères apparaissent dès les premières notes et depuis n'ont guère varié. Aussi est-il possihle et nécessaire que nous les exposions dès maintenant. Les critiques, que Stendhal adressera aux idéologues, se comprendront mieux. Nous allons donc présenter d'abord ce que l'on pourrait appeler le système de Stendhal, l'essence du bcylisme, et non point certes le beylisme tout entier^ considéré comme ensemble de règles, comme un traité de la sagesse dans la vie. Nous allons le présenter d'uij coup, et sans nous poser précisément la question du développement historique ; nous verrons ensuite sa critique de l'Idéologie.
Il semblerait d'abord que l'idée dominante de Stendhal soit très proche de Rousseau, qu'il défende, lui aussi, la nature contçe la société ; la nature humaine primitive, avec son élan et sa naïveté, contre le nivellement et l'étiolement de la vie sociale. Mais cette notion a besoin d'être précisée.
Pour Stendhal, l'énergie spontanée de l'âme est la
(li Ibid., p. .J.3.
racine commune des passions et des arts. Cette énergie est jusqu'à un certain point l'expression de la constitution physique ; en tout cas elle subit profondément l'action du tempérament; elle se présente sous des formes différentes selon les conditions externes et les différents tempéraments : ceci est l'influence de Cabanis. Mais elle subit aussi, comme le voulait Helvétius, l'influence des formes sociales et elle se complique avec le développement de la société. Certaines formes sociales compriment l'élan dé cette énergie ; par exemple la cour de Louis XIV après la Fronde, ou la Restauration après Bonaparte et la révolution. Certaines formes sociales favorisent son épanouissement : par exemple les périodes de formation trouble ou de dissolution agitée, les périodes de crise, comme la vie inquiète des républiques italiennes du moyen âge, la secousse de la Fronde, le bouleversement de la Révolution, tout ce qui fait éclater les lignes solidifiées et convenues de la société et apparaître à la surface les profondeurs ardentes de l'âme individuelle, conservée intacte dans des individus d'élite, ou dans les bas-fonds de la société, jusque-là à l'écart de toute vie active.
Ainsi, la Société est condition du développement de cette énergie, qui, à l'état sauvage, n'est ([ue brute ; sans la complication sociale qui la raffine et l'enrichit, elle ne dépasse pas le stade élémentaire ; c'est la Société qui rend possible une passion comme l'Amour, ^hlis, d'autre part, la plupart des formes sociales tendent à
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refréner cette énerg-ie ; et les formes les plus hautes et les plus parfaites de la vie sociale hâtent Favènemeiit d'une vie moyenne et sûre, aussi peu favorable que possible aux aspirations ardentes, aux caprices, à l'entrechoc des énergies individuelles ; le progrès politique et le bonheur de l'humanité^ etTets et bien suprême de la société, sont en contradiction directe avec l'épanouissement et le bonheur de Ihomme.
De là vient la prédilection de Stendhal pour ces formes de civilisation qui laissent voir la nature à nu, et pourtant plus intéressante qu'à létat sauvage.
(( Je ne sais si l'on pourrait trouver, hors de l'Italie... une époque assez civilisée pour être plus intéressante que les Riccaras, et assez pute de vanité pour laisser voir le cœur humain presque à nu.
« Ce dont je suis sûr, c'est qu'aujourd'hui, l'Angleterre, l'Allemagne et la France sont trop gangrenées d'aô'ectation et de vanité de tous les genres pour savoir de longtemps fournir des lumières aussi vives sur la profondeur du cœur humain (1). »
L'Energie, c'est avant tout la « qualité personnelle (2) »>, l'élan de la personnalité. « Ce n'est j)as une qualité personnelle que d'être comme tout le monde. » L'homme qui se jette dans le monde n'existe que par les autres ; il n'est ^as lui-même. Tout homme digne
(1) Réflexions inédites. fPaupe, Histoire des (Eitvres de Stendhal, p. 139.)
(2) Corr., III, p. 82.
de ce nom doit avoir un respect infini pour les mouvements de son âme. La vie humaine, non gâtée par la vanité, est sensation individuelle, avant tout. L'énergie est naïveté, simplicité, expression immédiate d'une âme ; son opposé, c'est de songer à l'effet produit sur les autres (1).
L'Energie, c'est la force du caractère, la force et la constance de la sensibilité, Tardeur, l'activité, la lutte violente pour les grands intérêts : énergie brûlante ou sombre, suivant le bonheur ou l'adversité ; maintien de soi-même en face des dangers, de l'absence de sûreté (2), goiit du risque et du péril, avec la franchise audacieuse qui dirige l'aventure ; jeunesse de l'âme, puissance d'inventer sa destinée.
Ainsi l'énergie n'est pas le simple courage. « De nos jours on a trouvé le secret d'être fort brave sans énergie ni caractère (3). » L'énergie sait inventer et vouloir (4).
La passion est, comme l'art, l'expression de cette énergie spontanée, mais l'art est un phénomène plus complexe, et il faut considérer la passion d'abord.
La passion, dans son essence profonde, est énergie.
(1) Promenades, II, p. 0. Corr.,\, p. 111 (21 août 1804), a frano, naturel, énergique ».
(2) Corr., U, p. .38 (ceci à propos de léncrgie italienne).
(3) Promenades. I, p. 214.
(4) Ibid., \\, p. 6. Stendhal écrivait, dès 1803 {Journal, p. 30) : « L'énergie qualité sine qua non genius » et l'on trouve dans la Correspondance, I, p. IH et H5 (année 1804), les traits principaux de cette définition de l'énergie.
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Elle est « l'eflort qu'un honiinequi a mis son bonheur dans telle chose, est capal)le de faire pour y parvenir (1) ». Elle est le désir ardent, réalisateur de son objet. A la prendre dans toute sa force et sa profondeur, on la voit dépasser de bien loin la description superticielle et étroite, qui en est donnée si souvent.
Elle crée à la fois l'objet du bonheur et le bonheur ; elle est créatrice de valeurs, elle élargit l'âme. Elle exprime une activité intime et profonde bien au delà de la secousse superficielle des sens. Les mouvements de l'âme que la fidélité à soi-même, la dignité intérieure, obligent à respecter, visent de grands objets. « Les passions vives créent des intérêts nouveaux et singuliers (2). » Ainsi, dès l'abord, la passion loin d'enfermer l'individu en soi-même, l'affrancliit de soi, par l'élargissement qu'elle lui propose.
La passion est désintéressée ; elle agit par plaisir, c'est-à-dire pour agir, pour parvenir à son objet, qui est elle-même, j)our se donner carrière à elle-même, se « débonder », se « sfogare ». Ici, elle est le contraire de l'intérêt réfléchi, qui agit pour porter les hommes à faire telle action que nous croyons bonne à nos intérêts, de la vanité qui cherche à donner au voisin une idée magnifique de notre individu. Ainsi elle a quelque chose d'efiréné, de profond, de franc, de rude et de
(1) Corr.,l, p. 105.
(2) Corr , II, p. 2i7.
libre. Une grande âme est à elle-même la source de toutes ses jouissances (1).
La passion se perd, s'épanouit dans son objet. Elle est l'Ame contre l'Aniour-propre, la sensibilité contre la froide sécheresse ; mélange d'action vive et de contemplation voluptueuse, violente et rêveuse, elle étend infiniment par ses recherches et ses extases les limites du moi. « Mon amour-propre, mon intérêt, nlon moi avaient disparu ; en présence de la personne aimée, j'étais transformé en elle (2). » Ainsi l'égoïsme tombe (se préférer à tous les autres plus ou moins) (3), dans l'exaltation de la passion. « Les plaisirs égoïstes ne sont jamais enivrants ; ce qui l'est, c'est de voir un être qu'on aime aussi heureux qu'on peut le rendre. C'est ce qui a fait inventer la vertu (4). » Aussi l'agitation des passions est-elle infiniment supérieure à la froide insensibilité et aux jouissances d'amour-propre (o). Elle révèle l'âme à soi-même, l'âme élargie par son objet et son effort; la rèv^erie, qui est son effervescence, met l'énergie en présence de soi-même ; l'action se contemple et se possède dajis une sorte dextase. Le passionné, comme le musicien, perçoit les sons de l'âme et la
(1) Co/v., I, p. 286(1806).
(2) Brùlani, I, p. 25.
(B) Corr., I, p. 2t. Stendiial n'écrira-f-il pas, Amour, 2I'2 n. « L'Amour n'est une passion qu'autant ([u'il l'ail oublier l'amour propre... ou il est tout, ou il n'est rien. »
(4) Corr., I, p. 2(}.i(l806;.
(5) Corr., I, p. 78.
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sensibilité pure : exaltation confuse et laisser aller de la sensibilité.
Ainsi la passion est généreuse ; elle implique un élan, un risque, le don de la personne. Amitié, amour ne sont point des déguisements de l'intérêt ; au moins dans les Ames vraiment passionnées ; car il y a bien des âmes prosaïques et bien des contrefaçons de la passion. Le nombre des âmes sensibles, des âmes ardentes est infiniment petit. Sur cent personnes, il y en a quatrevingt-dix-huit, qui nont d'autre passion que la vanité ; on fait semblant de céder à un sentiment ; on ne cède en effet qu'à l'intérêt plus ou moins bien calculé, et on joue la comédie plus ou moins bien'(l). Voilà toute la différence entre l'intérêt prosaïque et l'intérêt passionné (2).
La controverse est éternelle entre l' Amour-propre et le pur Amour ; des psychologies, des morales et des théologies, aucune n'a nié l'Amour-^jropre ; quelquesunes seulement ont reconnu le pur amour, le désintéressement qui exclut toutes demandes et par l'amour même, qui est au cœuK^de toute passion,, la possession d'une sorte de béatitude qui les rend inutiles, et comme disait Bossuet, la " sublimité exorbitante )> de l'aboli-
(1) Corr., F, p. 89. L'homme qui se je^te clans le monde renonce à vivre pour lui; il ne peut plus exister que pour les autres, mais aussi les autres n'existent que pour lui.
(2) Corr., H, p. 217. Stir les Ames froides et sèches et les Ames sensibles, voir Corr., I, p. 158 (1805) et p. 161.
tien de soi-même et de la fusion avec l'objet aimé. Ainsi, pour laïciser la doctrine, il y aurait, au terme de la passion, le plein don de soi-même à l'objet, l'invasion de l'objet, la disparition dans l'objet, un état infus et confus, passif et contraignant, quelque chose comme une adoration éperdue après l'éblouissement devant l'insaisissable. Quelle antithèse à la doctrine qui ramène toute passion à n'être qu'un déguisement de l'Amourpropre !
Stendhal est plus près des mystiques que des philosophes de l'égoïsme; certes, il n'aurait rien à objecter à 1 Amour-propre, entendu comme le plein déploiement de soi ; rien, sinon ceci que la passion est créatrice de valeurs, qu'elle projette hors de soi ses objets, qu'elle se cherche hors d'elle-même, qu'elle se dépense pour se dépenser, qu'elle disparait dans ce qu'elle aime. Ainsi, ce plein déploiement du Moi ne va pas, pourrait-on dire, sans la position d'un non-Moi, qui devient la fin de ce Moi ; tout plaisir est en nous et nous-même, comme toute activité ; mais ce n'est point nous-mènie, ni notre plaisir que la passion recherche comme sa fin ; du moins nous ne recherchons ce nousmême qu'élargi par notre passion : notre passion s'aime soi-même et ses objets, au delà du Moi superficiel, sensible et aperçu.
Ainsi le plaisir n'est pas recherché comme une fin; agir par plaisir, pour les âmes nobles, c'est au fond agir par passion ; le plaisir vaut ce que valent l'action
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et le désir ; nous trouvons du plaisir [dans les objets de nos passions parce qu'ils nous agréent, parce qu'ils expriment notre essence profonde, notre puissance d'agir* notre effort vers le bonheur ; et Stendiial dirait volontiers que la passion d'un individu diffère de la passion d'un autre, autant que ces deux individus diffèrent. Ainsi, il y a dans l'énergie le||caractère absolu d'une force qui brise les limites étroites du Moi et qui, posant un ordre de fins qu'elle crée, se déploie pour leur réalisation ; l'inertie ou la faiblesse de l'Ame sont secouées parce puissant sursaut de la nature, dans les périodes désordonnées et confuses où la rupture des cadres sociaux laisse place à l'action^personnelle et au sentiment individuel ; et l'histoire est en un sens l'histoire de l'àme, endormie ou ardente, opprimée par le destin ou qui se fait à soi-même son destin.
A plus forte raison disparaissent, pour l'âme passionnée, et dans ses moments de passion, FAmourpropre entendu comme retour sur soi, calcul de l'intérêt, esprit et activité manœuvrant pour amener des circonstances favorables, pour porter les honunes à faire telle action que nous croyons bonne à nos intérêts, en somme l'Amour-propre réfléchi ; l'Amour-propre naïf, l'égoïsme, l'Amour petit d'un Soi étroit et petit, qui tient tout entier dans les besoins matériels, dans la sensil)ilité physique, dans de petits besoins sociaux ; l'Amour de soi reflété en autrui, la vanité ; car insensiblement l'amour-propre va se perdre dans la vanité, Delacroix — Slendlial. 3
dont il est d'abord l'opposé : « L" Homme qui se jette dans le monde renonce à vivre par lui ; il ne peut plus exister que par les autres ; mais aussi les autres n'existent que pour lui (1). »
Gela rappelle Va.uvenargues. Si l'objet de notre Amour nous est plus cher sans l'être que l'être sans l'objet de notre Amour, il paraît que c'est notre Amour qui est notre passion dominante et non notre individu propre. On peut s'aimer hors de soi davantage cjue son existence propre ; on n'est point à soi-même son unique objet ; les passions nous donnent aux choses, alors que ramour-proj)re veut que les choses se donnent à nous. C'est la distinction que fait Vauvenargues entre l' Amourproj)re et l'Amour de nous-même. Il y a donc dans l'Amour deux mouvements de sens contraire ; il y a deux farons d'aimer qui peuvent s isoler l'une de l'autre, ou bien s'unir et se coinjjliquer.
La doctrine de La Rocliefoucauld est-elle si contraire à celle-ci? La Rochefoucauld soutient que nous ne pouvons aimer que nous, puisque nous ne pouvons être que
(l) Corr., F, p. 89. Amour, 212, n. « L'Aitiour n'est une passion qu'autant qu'il lait oublier l'ainour-propre. »
Slendhal oxplicjucra parfois le dualisme amour-propre, passion, par un dualisme physiologique. Mais cet emprunt n'exprime pas, je crois, sa pensée profonde quant à la passion.
« Le grand sympathique, en ce sens très mal nommé, sérail la cause de rinlcrêl jtersonnel [ la vie organique] et le cerveau [vie de relation] la cause du besoin de sym|)atliie : voilà les deux principes qui se disputent notre vie » ; //ist. de la Peinture, p. 213. Il cite ù,<e jM-opos Destutl Tracy.
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nous ; ainsi uous ii'aiiuons une autre chose que dans son rapport à uous et comme occasion pour nous-mènie d'^ître accrus ou diniiuu»''s ; c'est là un mouvement fout spontané et inconscient : c'est nous-nième. Ce mouvement peut se compliquer dun intérêt rétléchi et calculé, d un retour conscient et volontaire sur soi. Ainsi tout est Amour- propre, et lorsque nous paraissons nous préférer autre chose, nous ne faisons que suivre notre goût et notre plaisir; cette autre chose n'est qu'une nouvelle occasion pour nous d'être nous-même ; ainsi TAmour est, dans l'àme, passion de régner, dans l'esprit, sympathie, et dans le corps, « envie cachée et délicate de posséder ce que Ion aime après beaucoup de mystères ». Ainsi tout est Amour-propre et « s'il y a un amour pur et exempt du mélange de nos autres passions, c'est celui qui est caché au fond du cœur et que nous ignorons nous-même » c'est-à-dire que s'il y a un Amour pur c'est le contraire du pur Amour, c'est r Amour-propre .
Mais si l'Amour-propre réfléchi est le redoublement de l'Amour-propre naïf et si lAmour-proprc est le seul Amour, étant l'Amour de soi-même et de toutes choses pour soi, l'ampleur même que La Hochefoucauld lui assigne fait qu'il dépasse de loin l'égoLsHiC étroit, asservi à des tins inférieures ; du moins il y avait dans la première édition des Maximes un brillant tableau, que l'auteur n'a poiiitmainteiu et qui donne à l'Amourpropre toute la vab'iir et toute la dignité d.'m\ principe
métaphysique. Cette force qui ne se repose jamais hors de soi et ne s'arrête dans les sujets étrangers que pour en tirer ce qui lui est propre, cet Amour qui fait à soi seul la beauté et le mérite de ses objets, qui ne court qu'après soi, invisible à soi-même : qui ne se soucie que d'être et qui, pourvu qu'il soit, veut bien être son ennemi ; cette passion fertile en souj)lesses, en transformations, en raffinements : ce désir dont toute la vie n'est qu'une grande et longue agitation, dont la mer est Ijimage sensible, rAmour-proj)re ainsi entendu, devient presque l'Amour tout court, étant entendu que l'Amour est toujours en un sujet qui aîme, et qui ne peut ne pas s'aimer en aimant.
Toutefois il ne faudrait pas forcer le rapprochement, et ce que nous avons dit suffit à maintenir la différence. Pour Stendhal la passion est comme une nouvelle âme dans l'Ame, un nouveau sujet qui se crée en même temps que son objet, un nouveau Moi au-dessus de l'ancien : donc en un sens l'anéantissement et non point l'achèvement de l'ancien.
Ainsi l'idée d'Energie apparaît chez Stendhal comme une idée plus large où s'anéantit l'Aïuour-proprOj^jiussi Inen que le pur Amour, comme une sorte de synthèse supérieure où ces deux notions se concilient; ou, si l'on préfère comme un intermédiaire entre ces deux notions et qui garde quelque chose de chacune d'elles : un sujet, un Moi,''qui se fait, qui se réalise, mais dans des réalités étransrères où il s'absorbe. La doctrine de