‹ La psychologie des élusChapitre 12 sur 57 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

EL. — Les destinées de nos chers morts nous . intéressent vivement. Où sont-ils ? Que sont-ils . devénus ? Sont-ils heureux ? Que font-ils ? Surtout, nous voient-ils, nous entendent-ils ? Autant de quest.ons qui se pressent pleines d’angoisses dans notre esprit et l’étreignent par la recherche d’une solution certaine et consolante.

II. — Certes, nous ne savons que trop ce qu'est devenue leur dépouille corporelle. Nous les avons vus ou bien. frappés subitement par un coup brutal qui les assassinait en pleine vie

l PSYCHOLOGIE DES ÉLUS

et les étendait inertes là devant nous, comme Ja foudre couche les chènes en pleine frondaison; ou bien envahis lentement par la maladie qui les empoisonnait graduellement, tarissait la sève dont ils vivaient, énervait leurs muscles, éteignait un par un les foyers d'énergie et d’ac- AN jusqu'à ce qu un dernier râle eùt sonné l'exode de leur âme. Cette dépouille que nous ne pouvions croire désertée par la pensée et par l'amour, nous l'avons gardée chez elle, chez nous, le plus lengtemps possible : puis, après un long et dernier regard, nous l’avons quittée au moment où la bière allait la recevoir. Au matin, on est venu la chercher; elle est partie pour l’Église, où cette mère qui nous possède encore au delà de la tombe, a récité sur elle des prières d’une efficacité éternelle. Enfin, ce fut la conduite au cimetière, un suprême hommage des parents et des amis, une nouvelle bénédiction du prêtre, un entassement de terre tombant d’abord avec un bruit sourd, puis en silence sur le cercueil et dans la tombe. Désormais le corps du chrétien sorti de la poussière est retourné à la poussière, il s’est fondu avec la terre qui l'enveloppe de toutes parts ; mais ses parcelles, consacrées par les sacrements et par les bénédictions saintes, portent un sceau ineffaçable. Si elles n’ont plus de nom dans aucune langue humaine, elles en ont un glorieux dans la langue divine. Un jour, les Anges les appelleront et à la voix angélique, elles se sépareront des éléments profanes du sol, elles reprendront leur place dans l'organisme hu-

main, elles seront de nouveau envahies par le flux et la chaleur de la vie. Ge corps que nous avons déposé là, ne fait qu'y dormir, et il est bien juste de venir prier sur la tombe où il repose, il y a en lui des germes de résurrection et de vie éternelle.

LIT. — Le corps n’est pas tout, et le mystère de ses tranformations n'est pas le seul mystère qu'enveloppe le trépas. Pendant qu’il descend dans le sein de la terre, l’âme qui à brisé ses entraves s’en est allée sa route. Quelle est donc cette route ? Où mène-t-elle ? L’âme que nous aimions et que nous aimons encore de toutes les fibres de notre cœur, la mort l’a-t-elle introduite au séjour de la lumière et de la paix ? L'a-t-elle au contraire jetée en la région maudite sans cesse foudroyée par les éclats de la justice et de la vengeance divine ? Question troublante et que la foi et la confiance en Dieu peuvent seules résoudre ou du moins faire peser avec calme. Oui, ayons confiance, Dicu ne damne pas une âme qui, sanctifiée par le baptème, marquée du sceau de ses sacrements pieusement reçus, s'en est allée, sans souillure, préparée ou surprise, après une vie toute de fidélité au devoir, d'honneur intègre et de foi religieuse. Loin de la damner, il l'appelle à lui, il lui donne une place en son royaume. Il l'initie . à une vie nouvelle, x'une existence transformée, à une activité d’un nouveau genre, il lui donne une mission. Demandons-nous, à la lumière de la philosophie rationnelle et de la théologie

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chrétienne, quel est le mode de cette existence, de cette activité, de cette mission inaugurées au ciel par ceux que nous avons perdus. Peutêtre recueillerons-nous, dans cette étude, des rayons consolateurs, peut-être ces échappées sur la vie paradisiaque mettront--elles sur nos blessures le baume qui guérit et quelque chose du charme de l'au-delà céleste.

L'âme chrétienne vit, au ciel, d’une double vie : d’une vie immatérielle, dépouillée des entraves du corps, et presque semblable de tous points à celle des Anges ; et en même temps d'une vie surnaturelle où la grâce s’épanouit en la gloire éternelle, en un acte bienheureux d'intuition de Dieu, en une vue de connaissance semblable à la connaissance divine. Etre comme les Anges, être comme Dieu, vivre à la manière des Anges, vivre à la manière de Dieu ; c'est l'expression de l’état auquel sont élevés au ciel nos chers et regrettés défunts.

IV. — Comme les Anges, d'abord. Pour bien comprendre à quelle sublimité d’être sont transmuées les âmes sauvées, jetons un coup d'œil rapide sur l’histoire des Anges, sur les grandeurs de leur création, sur le désastre des mauvais anges et sur les conséquences qui en ré sultent pour nous. | Dicu, dont les coups d’essai sont des coups de maître, commença par créer les Anges, natures spirituelles, d’une perfection indicible et d’un éclat incomparable. Non content de leur avoir donné toutes les qualités naturelles de

l'esprit, de la liberté et du cœur, il les avait en-

core enrichis de tous les dons de la grâce. Le surnaturel avait débordé sur eux à flots pressés jaillis de l’amour divin. Et comme la gloire éternelle, pour être plus glorieuse, doit se mériter et sert de prix à notre vertu, Dieu, avant de les fixer définitivement dans la contemplation et dans la jouissance de son infinie bonté, avait soumis les Anges à une épreuve. Un acte d'humilité et d’adoration leur était demandé ; ceux qui auraient reconnu leur propre dépendance et la suprématie de Dieu, devaient, pour ce cri de vérité et de soumission, recevoir im- . médiatement en récompense le Paradis.

Les Anges étaient innombrables,-car Dieu est riche, il crée avec magnificence, et la nature angélique était trop merveilleuse pour qu'il n’en prodiguât pas les représentants. Des légions d’esprits s’inclinèrent et vinrent peupler le ciel. D'autres légions, enivrées par l’orgueil de Lu-

cifer, se redressèrent : vaincues, elles devinrent la proie des flammes infernales.

Leur défection avait fait, dans les rangs de- meurés fidèles, des vides immenses, plaies béantes par lesquelles s’en était allée une part de la vie angélique, taches sombres dont la présence au milieu du rayonnement des milices célestes affligeait le regard de Dieu.

V. — Pour combler ces lacunes, pour ÿ apporter de nouveaux foyers étincelants, l'homme est là.

Le Créateur lui a donné à lui aussi une âme

immortelle et spirituelle. Celle-ci est d'essence inférieure à la nature angélique. Mais elle est douée d'une force active et progressive qui peut la faire monter par degrés vers la lumière. En outre, comme les Anges, elle a reçu les dons surnaturels : grâce habituelle, vertus, dons du Saint-Esprit, grâces actuelles concourent à l’envi pour faire gravir à l’homme l'échelle de la sainteté et le hausser au niveau des esprits célestes.

« L'homme donc qui peut croître en son intelligence et en sa volonté, qui peut agrandir le vase où Dieu verse la grâce, croître par l’augmentation des mérites dans l’ordre surnaturel : ct par les habitudes de la vie et dela grâce, l'homme peut monter dans cet ordre aux divers degrés que la chute des anges a laissés vacants dans la hiérarchie de la gloire ‘ et, bien que d’une nature inférieure, il a pour s'élever la puissance d’une activité successive et qui progresse ?.

1. & Non enim permittit Deus aliquos cadere, quin alios erigat... In locum angelorum cadentium substituti sunt homines » (Summa theol. 1 p. q. 23, a. 6, ad ium) — « Quod angelicæ socicetati ruina illa diabolica minuerat supplebitur. Hoc enim promissum est resurgentibus sanctis, quod erunt æquales Angelis Dei. Ia superna Jerusalem, mater nostra, Civitas Dei, nulla civium: suorum numerositate fraudabitur., » Saint Augustin, Enchiridion, C. 29. :

2. « Angelus, qui est superior ordine naturæ quam homo, consecutus est beatitudinem ex ordine divinæ sapientiæ uno motu operationis meritoriæ... ; homines w= tem consequuntur ipsam multis motibus operationum, ‘qui merita dicuntur. Homines mereri possunt tantam zloriam,

» En même temps, la nature de l’homme est susceptible de nombre. Elle se multipliera autant qu'il entre dans les desseins de Dieu ‘ et une seule nature humaine suffira à supplécr une multitude de formes angéliques déchues ?. »

Nous voilà donc, par le fait, enrôlés dans la milice angélique. La race humaine et la race des Anges, élevées toutes les deux à la vie divine, dans les hauteurs du surnaturel, ne

forment plus qu'un immense et bienheureux royaume dont Jésus-Christ est le réparateur et le roi. La société des Anges est complétée par celle des hommes ; la société des hommes où le péché fait aussi des brèches nombreuses et lamentables, complétée par celle des Anges, comme au soir de la batulle, deux régiments, qui ont mêlé leur sang tout le jour dans des charges victorieuses, tr aussi leurs rangs pour ne faire plus qu'une colonne couverte d'une double gloire et remplie d’un double amour pour la patrie.

VI. — C'est quand elle arrive au ciel, que l’âme humaine pénètre dans les rangs angé-

ut Angelis æquentur secundum singulos angelorum gradus. » (Summa theol. 2 p. q. 5, a. 7; cf. 1 p. q. 108, a. 8.) — « Homo secundum suam naturam non statim natus est ultimam perfectionem adipisci, sicut angelus ; et ideo homini longior via data est ad merendum beatitudinem quam angelo. » (Ibid. 1 p. q. 62. a. 5, ad rum),

1. & Fecitaue ex uno omne genus hominum inhabitare super universam faciem terræ. » (Act. xvur, 26 )

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