‹ La psychologie des élusChapitre 30 sur 57 · À D LL · texte numérisé non relu

À D LL

… manda s’il le reconnaissait bien. — « Parfaite-

» ment, lui dit Gennade.— Mais où m’avez-vous » vu, reprit le jeune homme. » — Gennade qui avait encore présente à la mémoire cette délicieuse harmonie qu'il avait entendue dans le lieu où ce jeune homme l'avait conduit, n'eut pas de peine à lui répondre. — « Mais ce » que vous me marquez-là, lui dit le Jeune » homme, l’avez-vous vu en songe ou éveillé) — » En songe, reprit Gennade.— Il est vrai, dit le » jeune homme, c’est en songe que vous l'avez » vu, et ce quise passe encore présentement, c'est » en songe que vous le voyez ». — Gennade en demeura d'accord. « Et où maintenant est votre » corps ? reprit le jeune homme qui l'instrui- » sait. — Dans mon lit, répondit Gennade. — » Et savez-vous bien, ajouta le jeune homme, > que vos yeux corporels sont présentement fer- » méset sans action-et que ce n est point par leur » secours que vous voyez? — Je le sais, dit » Gennade. — De quels yeux donc est-ce que » vous me voyez? reprit l’autre. » Et comme Gennade hésitait à cette question, et ne voyait pas bien ce qu’il avait à répondre, le jeune homme lui fit comprendre pourquoi il lui faisait toutes ces questions, en lui disant : « Vous » reconnaissez donc, qu’encore que les yeux de » votre corps soient fermés et sans action pen- » dant que vous êtes au lit et que vous » dormez, vous en avez d’autres par lesquels » vous voyez et découvrez tout ce. qui vous ap- » paraît en ce moment; de même quand vous » serez mort, quoique vos yeux corporels ne

» puissent plus agir, vous demneurerez vivant, » capable de voir et de sentir d’une autre ma- » nière !.)»

LIT. — Ici-bas, nos sens sont mis en branle par deux causes diverses. En haut, dans l’azur du ciel, le soleil répand sur toute la nature ses rayons embrasés; à son foyer lescorps s’éclairent, s’'échauffent et se révèlent ensuite à nos yeux et à notre toucher, par la coloration et pan la température dont ils se sont ainsi imprégnés. Indépendamment de la lumière, ces COrps ont encore des propriétés, résistance, saveur ou parfum, au moyen desquelsils se font aussi percevoir par nos sens.

Il y a donc une double irradiation, l’une venant du soleil, l’autre jaillie des corps, grâce à laquelle nous saisissons, nous palpons la nature matérielle et nous vivons en société avec elle.

Dans l’autre vie, se retrouve également une double irradiation qui enveloppeet pénètre l'âme de ses rayons et y apporte la vue des natures spirituelles. Il y a une première irradiation descendue de ce soleil immatériel, éternel, qui est Dieu ; l'éclat divin embrase le ciel de ses feux, fait étinceler le cristal des substances angéliques et illumine de ses clartés les intelligences humaines. L'autre irradiation est celle des esprits célestes eux-mêmes, qui ont leur éclat propre

1. Saint Augustin, ep. 159. Migne, t. 33, col. 699. — Traduit par Pioger, La vie après la mort, cxur.

IDÉES INFUSES | 5x

et en projettent les rayons sur l’âme des morts.

Cette âme sur un miroir sur lequel Dieu et les Anges font apparaitre les objets de connaissance : elle est une étoffe où ils tissent la représentation du monde, comme |’ aiguiile fixe sur le canevas des feuillages ou des scènes animées.

L'intelligence, qui jusque-là se tournait vers les sens, qui extrayait, par un procédé que les philosophes ont appelé l’abstraction, la matière de sa science ; l'intelligence, dis-je, se tourne maintenant vers Dieu et vers les esprits supérieurs et elle en reçoit ce que la philosophie désigne sous le nom d'idées infuses. C'est-à-dire que Dieu et les Anges déposent en elle des images toutes faites et toutes proportionnées dans lesquelles sont représentés et le Créateur et les créatures. Pour mieux dépendre ce procédé, recourons à un exemple. Li imprimeur qui veut faire un:livre, se munit de papier

blanc, le met à la presse, y fait passer les carac-

tères d'imprimerie : ceux-ci déposent sur le papier le texte qu'ils composent ; désormais le papier a reçu des pensées, tout un langage écrit. Seulement 1l est une chose morte et one gente, il ne vit pas, il ne sait pas, il ignore les idées fixées sur ses pages. Mais imaginez un papier vivant et intelligent, qui aurait conscience du travail opéré en lui, qui comprendrait les phrases écrites sur la blancheur de sa surface, vous aurez l’image de l’âme humaine sous re tion des Anges et de Dieu ; elle est comme un vélin dont certaines pages ont été écrites par les événements de la terre et en conservent les

souvenirs. Les autres pages sont virginales.

Dieu et les Anges y inscrivent une partie de ce qu'ils savent ; ils le font dans un style mis à la portée de l'intelligence humaine et celle-ci, à mesure que les idées tombent en elle, les saisit, les comprend ; elle voit et elle vit de ces idées. 7)

N'est-ce pas là une manière de savoir parfaite et certaine, où la lumière est grande, où l'erreur n’a point de place ?

IV. — Or, quelles sont les choses que Dieu, que les Anges écrivent en l'intelligence des morts ? Quelles sont les vérités qu'ils lui font entendre ? Ils lui parlent d’abord d'eux-mêmes, c’est-à-dire de l’Infini, du Créateur et de sa Providence ; des substances angéliques, de leur nature, de leur multiplicité, de leur hiérarchie merveilleuse. Mais laissons ces connaissances pour plus tard, nous les retrouverons quand

… nous conduirons l’âme à l’école des Anges et à

l’école de Dieu.

V. — Ün autre objet que l'intelligence séparée connaît désormais avec une évidence suprème, c'est elle-même. Sur la terre, unie au corps, noyée pour ainsi dire en sa matière qu’elle animait et vivifiait, l’âme de l’homme y avait pris un voile, une obscurité qui la rendait presque impénétrable au regard de son in-

telligence. Notre esprit a beau, ici-bas, se re-

plier sur lui-même, scruter les mystères de notre nature et de notre personne, il se heurte

ENORME, & Fr Le A

aux ténèbres les plus épaisses. Il sait ce qu'il

fait, 1l ignore ce qu’il est ; il sait à quoi il pense et ce qu'il pense, mais le comment de sa pensée lui échappe le plus souvent et il est incalculable le nombre des erreurs répandues à travers les siècles sur l’âme et ses fonctions.

Arrivée au ciel, cette âme brille d’un nouvel éclat : le voile corporel qui la cachait à ellemême est déchiré : désormais, elle s’apparaît à elle-même sans ombres et sans reflets, elle se voit, elle se pénètre toute, comme le vélin vivant et intelligent commencerait à connaître sa substance, Aa de saisir les caractères qu’on \ aurait imprimés. Et c’est en se découvrant ainsi elle-même, en explorant tout son être que l'âme retrouve ses souvenirs et les revit d’une façon autrement claire, autrement précise qu’en ce monde ; qu’elle saisit l'empreinte laissée en

elle par notre action et vit pour toujours de nous et avec nous.

[. — [L'âme des morts se connaît donc mieux qu'elle ne s’est jamais connue 1ci-bas. Elle connaît encore les autres âmes séparées qui partagent son sort en Paradis. On l’a dit : Au ciel on se reconnaît ; pensée consolante et que la tradition chrétienne nous a transmise fidèlement. « Oui, écrit en son style toujours si suave saint François de Sales, dans un sérmon sur la Transfiguration pour le deuxième dimanche de carèéme, tous les bienheureux se connaissent les uns les autres, un chacun par leur nom, ainsi que nous le fait entendre l’Evan-

grle de ce jour. Pierre vit encore Moïse et Elie qu'il n'avait jamais Vus, lesquels il connut fort bien, l’un ayant pris son corps où bien un autre formé de l'air, et l’autre étant en son même corps, auquel il fut enlevé dans un chariot de feu. Vous voyez donc bien que nous nous reconnaîtrons tous les uns les autres, en la félicité éternelle, puisqu'en ce petit échantillon que Notre Seigneur en voulut montrer sur cette montagne à ses apôtres, il voulut qu'ils connussent Moïse et Elie qu'ils n'avaient jamais vus. Mais si cela est ainsi, quel contentement receyrons-nous en voyant ceux que nous aurons sichèrement aimés en cette vie! Oui, même nous connaîtrons les nouveaux chrétiens qui se convertissent maintenant à notre sante foi, aux Indes, au Japon et aux antipodes ; et

les amités saintes, comme elles auront été com-

mencées pour Dieu en cette vie, elles se continueront en l’autre éternellement. Nous aimerons des personnes particulières, maïs ces amitiés particulières n’engendreront point de partialités, car toutes nos amitiés prendront leur source de la charité de Dieu, qui, les conduisant toutes, fera que nous aimerons un chacun des bienheureux de ce pur amour dont nous sommes aimés de sa divine bonté.

» O Dieu ! quelle consolation recevrons-nous en cette conversation céleste que nous aurons les uns avec les autres! Là, nos bons Anges nous apporteront une consolation plus grande qu'il ne se peut dire ni penser, quand ils se feront connaître à nous et qu'ils nous représen-

tcront si amoureusement le soin qu'ils ont eu de notre salut durant le cours de notre vie mortelle, nous ressouvenant des saintes inspirations qu'ils nous ont apportées, commc un lait sacré qu'ils allaient puiser dans le sein de la divine bonté pour nous attirer à la recherche de ces divines suavités, dont alors nous serons jouissants. Ne vous ressouvient-1il pas, nous diront-ils, d’une telle inspiration que je vous apportai en tel temps, lisant un tel livre ou écoutant un tel sermon ou bien en regardant une telle image, inspiration qui vous incita à vous convertir à Notre Seigneur, et qui fut le sujet de votre pré RÉAL

» Dieu! nos cœurs ne se fondront-ils pas d’un contentement indicible ! »

VII. — L'âme séparée est-elle donc confinée au ciel ? Ne pourra-t-elle plus, autrement que par le souvenir, tourner son intelligence vers nous ? Lui est-il impossible désormais d'assister aux événements qui se passent en ce monde, en particulier aux faits qui se succèdent dans la vie de sa famille restée sur la terre ? Question pleine d'intérêt ! Car, si nous sommes satisfaits d'apprendre que nos morts nagent au ciel en pleine lumière et connaissent les Saints et les Anges, ainsi que leurs faits et gestes éternels, il 1l nous resterait toujours extrêmement triste de penser qu’il y a un abime infranchissable même au regard entre le paradis et la terre, et que de là-haut les âmes ne peuvent rien apprendre, sinon par une révélation spé-

ciale et partant extraordinaire, des choses concernant leurs parents, leurs amis et tous ceux qui ont été mêlés à la trame de leur existence.

Consolons-nous ! Cet abîime infranchissable n'existe pas ! Dieu, qui est à la fois le créateur

des esprits célestes et l’auteur du monde maté- Ï

riel, a voulu établir un ordre unique, une harmonie universelle entre toutes ses œuvres.

Suivant le langage si touchant de saint François d'Assise, toutes les natures créées sont sœurs : la fleur épanouie au bord du torrent est la sœur des eaux qui se précipitent à sés pieds et de l'aigle qui plane au-dessus d’elle ; la lumière qui inonde l'atmosphère est la sœur de l’Ange ; la flamme qui réjouit le foyer est sœur de la volonté et du cœur. Un lien de fraternité universelle étreint dans une parenté divine depuis l'atome imper-

ceptible de matière impondérable jusqu'à la

simplicité de la natureangélique la plus parfaite. Or, si tous les êtres sont d’une même famille, 1l ne saurait y avoir entre eux de frontières absolues et qu'il serait impossible de franchir.

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