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: £ t I12 PSYCHOLOGIE DES ÉLUS
Or, l'amour n’est pas seulement contagieux, 1l provoque le retour. On aime quand on voit aimer, on aime surtout quand on se sent aimé. Et voyant dans un éclat incomparable toute la trame des amours de Dieu pour eux, suivant du regard et du souvenir toutes les opérations par lesquelles la Providence a réduit en acte son amour, et finalement la prédestination qui les a conduits à travers les difficultés de la vie et les’ assauts de la mort jusqu’au séjour céleste, nos chers disparus se sentent émus de tant de bonté et ils entonnent le cantique de l'amour reconnaissant. Ils aiment Dieu plus que
jamais parce qu'ils connaissent sa bonté et ses
tendresses mieux qu'ils ne les ont jamais soupçonnées. Ÿ
V.— Ils aiment les Anges parce qu'ils les connaissent désormais très clairement et font à chaque instant l’expérience de leurs perfections et de leur bonté. On aime ce qui est parfait, on aime ce qui est bienfaisant. Or, les Anges sont parfaits, ils sont bienfaisants à nos morts. Ces deux qualités ils les avaient depuis longtemps. Ils avaient une nature parfaite dès leur création ; bienfaisants, ils l'ont été pour ces âmes pendant leur existence mortelle et au milieu de leurs luttes et de leur existence icibas ; mais c'est surtout au ciel que leurs pertions éclatent, que leurs bienfaits apparaissent dans toute leur réalité et portent leurs fruits de félicité, et les élus devant le spectacle de tant de délicatesse et de dévouement,
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devant le rayonnement de tant de beauté angélique, se sentent épris d’admiration et de reconnaissance, ils aiment, ils chérissent leurs nouveaux frères, les Anges.
VI. — Ils nous aiment. Ils nous aimaïent ici-bas, ils ont emporté de bien tendres souvenirs de leur cohabitation, de leurs rapports avec nous; ils continuent à nous voir, à deviner nos aspirations, à assister à nos luttes, à constater notre fidèle souvenir; ils savent qu'ils vivent toujours dans notre cœur et nous vivons dans leur amour. Leur tendresse s’est accrue avec l'intuition qu'ils ont reçue de notre fidélité et de nos besoins. Du reste, Dieu qui a créé les liens de la famille et de l'amitié, qui oblige à les respecter, n’en a pas abrogé la loi. Le devoir d’aimer- persiste là-haut et nos morts étant devenus les serviteurs parfaits de
Dieu pratiquent ce devoir à merveille. Il leur: est d’ailleurs rendu bien doux par les habitudes prises ici-bas. Nous avons dit que les habi-
tudes de l’âme ne périssent pas toutes à la
mort, l’âme séparée du corps garde ses habi-.
tudes de connaître et ses habitudes d’aimer ; elle garde les sciences qu'elle a acquises, les affections qu'elle à cultivées auprès de nous. Oui, nos morts nous aiment, 1ls nous aiment avec une intensité plus grande que jamais.
Fussions-nous pécheurs, ils nous aimeraient
encore. Notre Seigneur lui-même a voulu nous
Éattester. Dans le ciel, on s'intéresse au sort
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des humains, on applaudit aux victoires des justes, on se rejouit surtout du retour des pécheurs. Ceux-ci excitent une commisération, presque une sympathie spéciale, et 1l y a plus de joie dans le ciel pour un pécheur qui fait pénitence que pour quatre-vingt-dix-neuf justes qui n’ont pas besoin de pardon ‘.
e péché n’éteint pas l’amour des élus, il l'aiguise au contraire, le stimule et provoque de leur part une sollicitude plus grande, et un plus grand souci du salut de celui qui en est soulllé.
VII. — Nos morts nous aiment mieux parce qu'ils voient mieux et savent plus; ils nous aiment encore parce qu'ils sont bons. Il y a une parenté étroite, naturelle, entre la bonté et l'amour. Etre bon rend aimable et rend
aimant. Quoi de plus aimable qu’une per-
sonne bonne, tendre, dévouée, douée de mille qualités qu'elle met avec bienveillance au ser-
vice du prochain? On aime ceux qui sont bons,
on ne les aime même que parce qu'ils sont bons. Mais surtout la bonté rend l’âme aïimante. La bonté tend à se répandre, c’est son
propre de rayonner autour d’elle, de chercher
à se communiquer. Celui qui est bon, donne volontiers et se donne de tout cœur : or, donner
et se donner c’est la grande marque de l'amour.
1. « Dico vobis quod ita gaudium eritin cœlo super uno + t peccatore pœnitentiam agente, quam super nonaginta .
novem justis qui non indigent pœnitentia. » Luc, xv, 7.
Les élus dans le ciel sont bons, d’une bonté sans défaillance, d’une bonté descendant du sein même de Dieu. Ils sont meilleurs qu'ils n'ont jamais été, ils sont parfaits. Ils ont donc cette tendance de toute bonté, de se donner, d'être bienfaisants, c’est-à-dire d’aimer d’un amour eflectif et efficace.
Ils aiment, enfin, parce qu’ils sont heureux. Le bonheur comme la bonté rend aimant. La félicité épanouit, dilate; celui qui est heureux, s'attache volontiers à ce qui l’entoure; non content de jouir seul de sa joie, il veut la communiquer, la dire aux autres, la leur faire partager, les rendre heureux de son bonheur.
Cela encore, c'est aimer, et nos chers trépassés nous aiment de cette façon. Heureux d’une félicité sans limites et sans fin, ils s’épanouissent, s’attachent à nous de plus en plus et ont la passion de faire déborder jusqu'à nous les” torrents de félicité dont Dieu les enivre.
VIII. — Les élus aiment donc Dieu et les Anges, nos morts nous chérissent d’une dilection devenue étrangement vive et intense. À l'intensité, cette dilection joint une pureté plus grande. Nos morts nous aiment mieux en même temps qu'ils nous aiment plus. Îcibas on rencontre certainement des affections larges, pures, sincères, où n’entre aucun mélange d'égoïsme, que ne ternit aucun souffle charnel, que ne rétrécit aucune considération étroite et mesquine. Cependant les affections parfaites sont rares: bien souvent, l’attache-
ment est inspiré par des vues personnelles; sans doute on aime avec un certain désintéressement, on est prêt à faire quelques sacrifices pour la personne aimée, et pourtant on ne peut se défendre de supputer parfois les avantages que l’on retire de telle ou telle amitié : 4 le moi vient se mêler aux sentiments de la plus | sincère bienveillance. — Et puis avec le moi, c'est souvent la chair qui intervient, les sens se mettent de la partie et réclament leur profit dans les relations créées par l’amitié. Certes, on : leur résiste habituellement, l'affection reste à noble, idéale et chaste ; il n’en est pas moins vrai que le péril où elle se trouve d’avoir à lutter contre les appétits d’en bas lui enlève de sa sécurité. — Enfin, nous aimons 1ici-bas, mais notre attachement est inspiré par les vues terrestres, lesquelles sont incontestablement plus étroites que les vues célestes. Nos horizons de la terre sont limités, nous connaissons peu | de choses, nous n'en connaisssons que la sur- En face, nous ignorons l’ordre merveilleux qui les ; unit entre elles et avec les desseins étérnels. Les » limites de nos horizons intellectuels imposent “à des bornes correspondantes à nos affections. Là-haut, nos morts ont dépouillé ces ombres qui, même involontairement, pouvaient envelopper leurs sentiments les plus affectueux ; 1ls sont au comble du bonheur et pour l'éternité ;. Ç ils n’ont plus rien à craindre ni à désirer ; | toute considération personnelle, tout égoïsme est nécessairement exclu de leur amitié. Leur mot a disparu,vivo aulem, jam non ego,pour céder
Ja place au mot du Christen lequel ils se sont transformés, vivit vero in me Christus !. Les sens sont éteints, les élus voudraient en rallumer le foyer et en ranimer la cendre qu'ils ne le pourraient pas; l'affection charnelle est impossible aux morts.
Enfin, les horizons se sont élargis, les vrais biens sont apparus, la trame providentielle de, chaque vie est dévoilée, les amis que nous pleurons connaissent parfaitement ce qui nous convient ; ils savent ce qui est bien pour nous, ce
qui est mal, ils connaissent les volontés du ciel
à notre endroit, ils nous aiment donc d’une façon plus intelligente en même temps que plus désintéressée et plus pure.
IX. — Pendant qu'ilse purifiait, leur amour s’universalisait. Il y a dans l’histoire de la sainteté un exemple frappant de ce que peut être le cœur de nos morts : c’est le cœur du séraphique et tout céleste patriarche d'Assise, saint François. « L'amour intarissable et tendre qui remplissait l'âme du bienheureux et qui découlait directement du cœur de Jésus-Christ, s’épanchait sur tous les hommes et par delà les hommes sur toutes les créatures. Remontant, dit saint Bonaventure, jusqu’à la première origine des choses, il considérait toutes les créatures comme sorties du sein paternel de Dieu et reconnaissant qu'elles avaient le même principe que lui, il les appelait avec une ravissante
É Galau, 10:
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tendresse ses frères’ et ses sœurs. Il les aimait, les caressait, leur parlait ; par un divin privilège, elles semblaient entendre sa voix et lui obéissaient comme des êtres intelligents et raisonnables. Sa sainteté et sa parfaite union à Jésus-Christ, souverain maître et Seigneur de toutes choses, lui avaient rendu sur la création l'empire primitivement accordé à Adam et que le péché originel lui avait fait perdre. Il commandait au fer rougi, qu'on promenait sur son front pour ranimer sa vue, de ne pas lui faire mal, et le fer et le feu faisaient leur office sans lui causer aucune souffrance. Il parlait également avec autorité aux créatures animées et nulle ne résistait au doux commandement de son amour. Les bêtes sauvages lui obéissaient comme les pécheurs, et de même qu'il réconcihait entre eux les ennemis acharnés, 1l réconciliait le loup de Gubbio avec le peuple dont il avait été la terreur. Parmi les créatures, 1l ai- - mait de prédilection celles qui, par leur dou- -ceur, leur innocence et leurs qualités naturelles, lui rappelaient davantage la bonté et l'humilité du Sauveur !.» N'est-elle pas suave cette tendresse du saint d’Assise pour toutes les créatures, n'est-elle pas touchante cette fraternité universelle qui lui fait traiter de frères et de sœurs tous les êtres, toutes les natures sorties de la main et du cœur de Dieu, qui lui fait saluer comme des sœurs jusqu’à la souffrance, jusqu’à
1. Le comre Axaroce De SéGur, — Histoire populaire de saint François d'Assise, c. vu.
L'AMOUR CHEZ LES. ÉLUS 119 la mort ? Eh bien! le cœur de saint François était un cœur d’élu sur la terre, et nos morts, là-haut, embrasés au même foyer du cœur de Jésus, dilatent leur âme, donnent à leur amour la mesure même de l’univers, et enveloppent dans leur tendresse tout ce que Dieu aime et nourrit, c’est-à-dire toute créature.
X. — Nous avons maintenant les caractères de l’amour de nos morts ; ils aiment, ils nous aiment surtout, ils nous aiment mieux qu’en ce monde, d’un amour plus intense, plus désintéressé, plus pur, plus éclairé, plus étendu. Les fruits de cet amour se résument en ce seul mot : félicité. Tout à l’heure nous disions qu'ils aiment parce qu'ils sont heureux, ajoutons qu'ils sont heureux parce qu'ils aiment. Aimer rend heureux. En effet, le bonheur ne consistet-il pas dans la jouissance débordante de la perfection ? Or la perfection pour l’âme, c'est une intelligence inondée de lumière, c’est cette lumière se changeant par l’amour en chaleur, ce sont les deux activités spirituelles, voir etaimer, poussées au suprême degré, c'est l'être développé jusqu’à sa dernière limite, et là, déversant le trop plein de sa vie et de son énergiesur ceux qui l'entourent et qui communient à sa perfection et à sa joie. La perfection c’est ètre, c'est vivre, c'est agir, c’est faire du bien autant que cela se peut; c'est-à-dire c'est se donner, c’est aimer. Du reste, quel plus grand bonheur que sentir qu'on à un cœur, que dilater ce cœur, que d'y mettre toutes les ten-
; dresses, toutes les délicatesses, puis de répandre É
ces trésors accumulés sur tous ceux qui peinent et qui souffrent? Là-haut, nos chers disparus
sont heureux, parce qu'ils aiment, ils sont heu- 2
reux parce qu'ils aiment beaucoup. Puissions-
nous ajouter qu'ils sont heureux parce qu'ils sont aimés : car être aimé fait du bien et donne 574 de la joie. FLD |