CHAPITRE VII
I. — Le cœur ne.meurt pas. Les élus ont un cœur. Evidemment il ne s’agit pas ici d’un cœur de chair, de ce muscle si délicat et si puissant que nous avons tous, comme un foyer, au centre de notre être, et qui traduit en émotions douces ou douloureuses les impressions de notre vie morale ou physique. Ce cœur, nos morts l’avaient pendant cette vie; c’est peut-être de lui qu’ils sont morts, blessés dans cet organe par un fer meurtrier, ou par, la rupture de quelque vaisseau, ou par les assauts incessants d’une vie de luttes et d'efforts. Avec leur cerveau qui sentait, la tombe a reçu leur cœur qui tressaillait ; elle l’a vu se décomposer et tomber en une poussière glacée sans amour et sans vie.
Il yaun autre cœur que celui-là. Celui-là
appar tient à la vie animale, les bêtes en ont
tence de deux foyers d'amour chez l’homme vi-
Sans doute, le nôtre bat sous des impulsions
| plus élevées, vibre d'émotions plus nobles : en
lui retentissent les aspirations d'une vie immatérielle ; il est emporté par des élans dont le » bien moral et la beauté idéale sont la raison et le mobile. Mais il ne vaut ainsi que par le voi- | sinage de l’autre cœur : il n’a cette chaleur que par le rayonnement d'un foyer supérieur, plus ardent. ’
Quand la Sainte Eglise nous fait adorer le Sacré-Cœur de Jésus, est-ce simplement le cœur corporel du Sauveur qu'elle propose à notre culte ? Est-ce seulement cet organe percé par la lance du soldat et duquel coula du sang et de l’eau qu’elle vénère ? — Non, certes. Nous adorons ce cœur, comme organe et comme symbole, mais avec lui, en lui, nous adorons l’amour physique, l'amour spirituel humain, l’amour éternel divin dont était animé le Sauveur. Ce cœur de chair n’est que l’élément le | moins élevé de l’objet de notre culte. Dans nos élus, avant leur mort, il y avait deux amours, que nous nous permettons d'appeler deux cœurs : un amour organique, sensible, dont le cœur charnel était le théâtre et l’instrument : celui-là a disparu ; un amour inorganique, immatériel, dont la volonté était le siège et le principe : celui-là reste éternellement.
un de semblable structure dans leur poitrine. |
EE, nn Lors À
IT. —— Nous comprendrons facilement l’exis-
vant sur la terre, si nous nous rappelons ce qui a été dit de ses deux connaissances. L'homme, en ce monde, connaît d’une connaissance sensible et d’une connaissance intellectuelle, il connaît par ses sens et 1l connaît par son esprit.
Une belle prairie s'étale sous ses pas. Dans un gazon d’une verdure foncée et épaisse, sont piquées les blanches pâquerettes, comme des clous d'argent qui fixent au sol ce tapis moelleux ; les haies d’aubépine enclosent le pré et répandent leur senteur sauvage ; les troupeaux de ci de là paissent, allant devant eux avec une lenteur endormie où se révèle la paix de cette nature à peine troublée parfois par un sourd mugissement ou par un faible bélement.
Les sens sont saisis par toutes ces choses : les yeux s’emplissent de la beauté de ce cadre, l’odorat respire ces parfums, les oreilles écoutent le bruissement de la vie des plantes et les cris des animaux, la tiédeur de l'atmosphère détend les nerfs et délasse les membres ; 1l y a une compénétration de la nature et de l’homme, l’homme sent la nature dans cette sensation, il se la représente, il la connaît. Rentré chez lui, remis au labeur obligatoire, il se souvient de la prairie qu'il a traversée, 1l en fait renaitre l’image, les parfums, la musique. la tiédeur, dans ce sanctuaire du passé qui s'appelle la mémoire. Tout cela, c’est la connaissance sensible, qui est le fruit des vibrations excitées par les choses dans les organes des sens : tout cela se passe dans les sens, ces portes ouvertes sur l'extérieur, et dans le cerveau.
Mais il y a une autre connaissance qui est indifférente à la couleur des êtres, à leur murmure, qui ne s'inquiète ni de leurs effluves embaumées, ni du chaud, ni du froid, mais d’un coup d’aile s'élève bien au-dessus dans la sphère des idées pures ; qui s'occupe non pas de tel homme grand ou petit, de tel animal gracieux ou repoussant, de telle plante rose ou bleue, fraîche ou fanée, mais disserte sur la nature de l’homme, de l’animal ou de la plante’; qui va plus haut encore et discourt sur l’esprit, sur Dieu, sur la vertu et sur l'honneur, c’est-àdire sur des choses que les sens ne soupçonnent pas ; qui enfin, non contente de représenter les objets, raisonne encore sur eux, y découvre par ses raisonnements de nouvelles vérités, construit des vues d'ensemble, devine des r'apports intimes entre toutes les créatures et entre toutes les idées. C’est la connaissance intellectuelle, dont l’homme seul est capable ici-bas, et qu ’il emporte dans l’autre vie, tandis que tout le mécanisme de sa connaissance sensible, comme une montre brisée, périt avec son cadavre.
Il y a donc, chez l’homme, deux flambeaux, l’un qui éclaire le monde sensible et qui s'éteint avec la mort, l’autre qui éclaire le monde des esprits et des idées et qui continue à briller au delà de la tombe.
[IL — Or ces deux flambeaux ne sont pas seulement sources de lumière, 1ls sont encore deux foyers et deux sources de chaleur. Les an-
ciens disaient qu'on ne désire par l'inconnu. Ignoti nulla cupido. Un bien n’est désiré qu’autant qu'il est connu et apprécié. Les plaisirs, les jouissances ignorées ne causent aucun regret, n’excitent aucune concupiscence. En un mot, il y a un lien très étroit entre la connaissance et l'amour, entre le cerveau et le cœur. Pour être aimés, les objets doivent passer par la connaissance. La tête est le chemin du cœur.
Allons plus loin encore dans l'étude des rapports entre la connaissance et l'amour. La connaissance n’est pas seulement la condition de l'amour, elle en est encore la source et la cause naturelle. Dès qu'un objet se manifeste à nous par la connaissance, aussitôt il agit sur notre cœur ; il l’attire ou le repousse, il y provoque de l’antipathie ou de la sympathie, rarement il nous:laisse indifférents. Ses qualités nous plaisent, nous séduisent et nous attachent à lui ; ses défauts nous déplaisent et nous éloignent. Plus il nous apparaît, et plus grandissent les sentiments qu’il a provoqués en nous. À mesure que la religieuse pénètre par la méditation, les grandeurs, les sublimités de sa vie de perfection, elle sy attache de toutes les fibres de son âme, chaque pas dans la lumière est un lien de plus entre elle et sa vocation. Quand le pécheur a une fois aperçu le caractère déraisonnable, désordonné et coupable de ses fautes, il les rejette ; si la grâce l’a touché et lui apporte des lumières surnaturelles sur les conséquences et sur la nature de ses égarements, son repentir devient inconsolable et l’accroissement
de clarté sur son état se traduit par un progrès semblable dans le désaveu.
Lumière produit affection ou désaffection, suivant qu'elle fait briller des qualités ou des défauts.
Enfin une dernière conclusion à tirer de ces rapports entre connaître et aimer, c’est que de même qu’il y a deux façons de connaître, il ya deux manières d'aimer.
La connaissance sensible, qui fait vibrer des organes, provoque un amour organique. Elle excite la chair, y fait courir la chaleur de . l'émotion ou y répand la glace de la peur. Le cœur se soulève, les passions réclament, la bête. humaine exige la proie que les sens ont fait miroiter à ses yeux, ou fuit l'ennemi qu'ils lui ont dénoncé. Phénomènes de l’amour physique, éteints avec la vie du corps et avec les perceptions ou images sensibles qui les ont fait naître.
La connaissance intellectuelle qui a pour théâtre l’âme pure, qui s'épanouit dans la
sphère immatérielle et immortelle de notre être, ÿ provoque aussi des amours immortelles, des désirs purs et immatériels. Quand la beauté
immatérielle, quand la séduction si saine de
la vertu ont été montrées à l’âme dans le re-
gard de l'esprit, l'âme s’émeut, s’éprend de
cette beauté, se laisse séduire par la vertu. Tout
cela se passe en dehors des sens indignes de
pareils spectacles et de semblables jouissances,
tout cela c’est la vie qui ne meurt pas: c’est le
cœur immortel de l’homme.
on, C4
IV. — Nos morts peuvent donc aimer dans le ciel ; 1l leur reste un cœur, un cœur immatériel, un cœur immortel, que les savants
appellent du nom de volonté et qui reste un
foyer supérieur d’attachement et de dilection.
Ils peuvent aimer et ils aiment |
Ils aiment plus et mieux ià-haut qu'ici-bas ! Leur amour est plus intense parce qu'ils connaissent mieux, parce qu'ils sont meilleurs, parce qu’ils sont heureux. Ce sont là; en effet, les sources qui alimentent le torrent de l’amour chez les élus.
Là-haut, ils sont dans la lumière parfaite, Dieu qui s’est fait leur instituteur se révèle à eux, ils le voient avec ses perfections, ils assistent aux mystérieuses opérations de la vie divine, voient le Fils naître du Père, le Saint- Esprit jailir de leur amour réciproque. S'il est vrai qu'il y a une contagion dans l’amouret que voir aimer porte à aimer soi-même, quels élans ne doit pas provoquer chez nos morts le spectacle inexprimable des amours infinies de Dieu. En même temps, la Providence déroule la série de ses desseins et les secrets de son gouvernement des choses d'ici-bas. L’âme voit que tout, dans la création, est mené par l’amour dans un ordre parfait. Dante dit quelque part que les plans divins dont nous sommes la réalisation, Dieu les enfante en aimant.
Che partorisce amando ul nostro Sire 1.