CHAPITRE VIT
L. — Les élus ne sont pas impuissants. Ils peuvent, ils peuvent beaucoup peut-être en notre faveur. Les chapitres précédents nous ont montré qu'ils connaissent et qu'ils aiment. Ils savent ce que nous sommes, nos besoins, nos défaillances et nos aspirations. [ls nous aiment plus et mieux qu'ici-bas. [ls nous veulent du bien, le véritable bien. Or, comment donc pourraient-ils être heureux si, connaissant nos besoins et nous voulant du bien, ils ne pouvaient rien pour nous? Ne seraient-ils pas au contraire soumis à un horrible supplice de - Tantale, ayant sous les yeux la vue de tout ce qui pourrait faire notre bonheur et le leur en même temps, le désirant de toutes leurs énergies et ne pouvant allonger la main pour le cueillir et nous l’offrir. Peut-on concevoir tor-
ture plus épouvantable que celle d’une mère. < qui est au bord du fleuve où son enfant se noie? i Son fils vient de tomber dans les flots, il est: pris dans leurs tourbillons et emporté. IL crie « vers elle, l'appelle à son aide. La pauvre mère « est là, adjurant le ciel, implorant un miracle. et ne peut rien, car se jeter à l’eau, c’est la cer- ” titude de périr elle-même sans sauver son malheureux enfant. Et elle reste la spectatrice ter- . rifiée et paralysée d'un drame qui la brise.
Dieu peut-il soumettre ses élus à un pareil : supplice ? Peut-il leur laisser la connaissance de » notre vie, le désir de notre félicité et puis les paralyser entièrement et les rendre incapables de la moindre intervention en notre faveur?
Non, s'ils sont heureux, et ils le sont pleine- : ment, il faut qu'ils puissent quelque chose pour. nous.
IL. — On objectera peut-être ici que ce rai- . sonnement prouve trop et par conséquent n'est d'aucune valeur. « Vous prétendez, nous dirat-on, que nos morts là-haut continuent à nous … connaître, nous suivent des yeux, savent nos angoisses, vous en concluez qu'ils peuvent sou- ! lager ces angoisses, ou que s'ils ne peuvent pas : les soulager, ils ne sauraient être heureux. Or, l'expérience nous atteste qu'une multitude de. malheurs ou de tristesses nous arrivent qui ne. nous sont pas épargnés par nos morts. Donc ils ne les connaissaient pas, ou s'ils les connais-. saient, 1ls ne peuvent rien pour nous et sont. malheureux en par adis. » Nous répondons à.
notre tour que cette objection elle-même prouve trop pour être dans la vérité, car si elle était vraie, 1l faudrait dire que Dieu lui-même, qui nous aime pius que nos chers élus ne nous aiment, serait malheureux en assistant À nos malheurs.
Nos morts nous voient et nous suivent, comme nous l’avons démontré plus haut. Cependant, de même qu'ici-bas l’homme est un être doué de vue et d’ intelligence et pourtant parfois ne voit pas et ne compr tend pas certaines choses, parce que les ténèbres les lui cachent, qu'un bandeau a été mis sur ses yeux ou qu’une fatigue momentanée annihile sa force cérébrale et paralyse sa raison ; pareillement, il peut se faire que, par exception, Dieu, dans sa charité pour un élu, lui cache par une intervention spéciale l’état malheureux d’une personne chère et lui laisse ignorer une situation qui le remplirait de trouble et d’angoisse. Ou bien encore, Dieu peut laisser cet élu assister aux luttes, aux tribulations des siens parce que, plus haut, dans l'horizon de la divine Providence, apparaît en même temps la suprême utilité de ces douleurs. L'’élu voit avec ravissement que ces épreuves n'auront qu'un temps et sont le germe d’une moisson infinie d'honneur et de joie.
Ainsi le laboureur se réjouit de voir la semence qu'il a confiée à la terre, attaquée par l’eau, décomposée par la chaleur, enlacée et comme broyée sous l’étreinte des éléments, parce que de cette corruption naîtra une riche jonchée d'épis. Les élus voient plus haut et plus loin,
et ces points de vue supérieurs leur font apprécier comme un bien ce qui à notre vue bornée semble être un désastre.
II. — Quoi qu'il en soit, et quelque mystère que ce problème contienne, n'oublions pas les vérités sur lesquelles est fondé le doux et salutaire dogme de la Providence, ainsi que la communion des saints aux directions providentielles. Dieu mène le monde, il le mène pour le bien des âmes. Ces âmes, il les aime, il leur a prodigué les moyens de perfection et de salut ; il a voulu cependant par dessus tout respecter leur liberté, et pour leur accorder au ciel une
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couronne véritablement conquise par eux, leur
laisser ici-bas la faculté de pécher et de préférer
leur caprice à la raison divine. Leur fidélité ré— | jouit son cœur sans rien ajouter à sa félicité, parce
que rien ne peut être ajouté à l'infini : leur infidélité le contriste sans rien enlever à sa félicité, parce que rien ne peut diminuer l'éternel et l’immuable. Dieu est souverainement et infiniment heureux, même quand il voit périr misérablement ceux qu’il aime d’un amour éternel et infini. Mystère tant que l’on voudra, mais certitude absolue. Le cœur de Dieu n’est point fait à la mesure humaine, ses battements
sont plus nobles, son idéal plus élevé, sa vie plus intense. Or, dans le ciel, les saints sont.
unis étroitement à Dieu, ‘c’est là surtout qu'ils peuvent répéter : « Ce n’est plus moi qui vis, mais c'est Dieu qui vit en moi ». La vie du cœur de Dieu devient la vie de leur cœur, comme
- la félicité divine devient leur félicité ; et tout en étant contristés avec Dieu des chutes et des malédictions que subissent ceux qu'ils ont quittés, tout en aimant ces pauvres amis ou parents plus que jamais et d’un amour plus ardent, ce-
pendant le mystère de la vie divine à laquelle ils sont associés permet que leur bonheur ne soit pas atteint. Une mère n’aime pas son fils d’une tendresse plus grande que la tendresse de Dieu pour ce méme fils, car sa tendresse procède de la tendresse de Dieu ; le malheur de ce fils ne saurait donc détruire son bonheur plus qu’il ne détruit le bonheur de Dieu. Ne cherchons pas plus longtemps à sonder cet insondable abîme du cœur glorifié ; qu’il nous suffise de savoir que nos malheurs ne trouvent pas nos chers morts insensibles, que s'ils ne brisent pas leur fécilité, ils les trouvent plus aimants et plus attachés à nous. Enfin concluons de toutes ces considérations que si, làhaut, les élus participent dans une mesure connue d'eux et de Dieu et déterminée par leurs mérites à la lumière de l'intelligence diviné, à la chaleur du foyer éternel de l’amour, on ne comprendrait pas que Dieu qui les éclaire sur nous et qui ranime et nourrit leur amour pour nous, ne leur donnât aucune part à sa puissance el à sa providence envers nous.
IV. — Du reste, ne sont-ils pas là-haut assimilés dans une certaine mesure aux Anges, et les semblables des saints placés sur nos autels ? Dans ces conditions, ils doivent participer à la
puissance des Anges et de ces saints, et pouvoir au moins en Dre ce que peuvent ceux-là.
Les Anges ont l'empire du monde. La nature leur est soumise et leur obéit. Profondément attachés à la Providence divine, ils n'interviennent dans la marche de l’univers que rarement et toujours pour seconder l’œuvre de cette Providence. Mais ils sont assez puissants pour pouvoir arrêter un astre dans sa cour se, et suspendre, comme le fit Josué, la marche du soleil au-dessus de Gabaon et la marche de la.
June au-dessus de la vallée d’Aïalon ! ; ils peuvent s’armer d'un glaive de feu pour garder l'entrée du paradis terrestre ?, ou de verges pour punir le sacrilège Héliodore *. Ils peuvent transporter au Sinaï le corps de la Vierge
sainte Catherine, apporter de Terre Sainte à
Lorette la maison habitée par la sainte famille. Ils peuvent enfin toucher la jambe de Jacob et le rendre boiteux # : ; frapper le côté de saint Pierre, l ASE et ouvrir devant lui les portes de sa prison
Chacun ie nous a près de soi un Ange qui le garde. Cette garde des Anges préposés à notre défense serait absolument inefficace s'ils ne pouvaient rien sur nous ou autour de nous. Il faut que ces esprits célestes puissent détourner les dangers qui nous menacent, et nous dé-
sr, Josué, x, 12,