ORIGINE DES PREMIERS MOUVEMENTS APPÉTITIFS
1. — Le plus simple des mouvements faits avec une intention définie doit avoir été précédé par un mouvement plus simple encore; car un mouvement intentionnel défini présuppose Vidée de ce mouvement même avant sa réalisation actuelle; l'idée, à son tour, présuppose un mouvement antérieur dont elle est le résidu mental. Comment sortir de ce cercle? Il n'y a que quatre hypothèses possibles : 1° l'explication du premier mouvement par un pur mécanisme , non précédé d'un sentiment de peine ou de plaisir {Spencer) ; 2° l'explication par le mouvement spontané (Bain) ; 3** l'explication par le mouvement expressif (James Ward) ; enfin 4° l'explication par le mouvement appétitif non défini, précédant le mouvement appétitif défini. Les trois premières explications représentent une partie de la vérité ; la quatrième, qui est la nôtre, nous paraît être la plus fondamentale. Il se produit certainement dans Vêtre animé, surtout dans un être de constitution très élémentaire, des mouvements explicables par une pure transmission mécanique, par une simple réflexion de mouvements ; mais il est probable que, dès le début, ces mouvements sont accompagnés d'un état de conscience sourde, l'animal étant sensible; et comme cet état de conscience a un ton agréable ou pénible, on ne comprendrait pas Que , du côté psychique , manquât une réaction à l'égard du plaisir on de la douleur. Le mécanisme doit, à l'origine, envelopper les germes du mental , puisqu'une combinaison de facteurs excluant ces germes et purement mécaniques n'aboutirait jamais à en faire sortir le mental. Quant à l'activité spontanée dont parle Bain, elle est toute
relative : elle désigne de la force emmagasinée, un ensemble de forces de tension , qui demandent nécessairement à se décharger sous les excitations vagues venues des profondeurs de Forganisme. Cette tension des forces emmagasinées est accompagnée, du côté mental, d'un sourd sentiment de plénitude, qui a tout ensemble son agrément et son malai^. Avant les enseignements mêmes de Texpérience^ nous tendons à déployer notre activité motrice sans objet- Ce sont probablement les sensations cVùmervation, accompagnées par celles de ronlrarlion musculaire^ qui donnent à cette tension de l'activité son caractère sensitif d'inquiétude et de besoin d'agir. C'est seulement par le passage à un degré de conscience plus élevé que Timpulsion primitive, qui tendait à s'exercer pour s'exercer, à se décharger pour se décharger, comme fait la force accumulée, devient un désir conscient de sa direction et de son but.
James Ward , développant une hypothèse que Bain avait exprimée, puis finalement rejetée, considère les mouvements appétitifs et intentionnels comme une différenciation et une évolution des mouvements primitifs et immédiats d'expression, A notre avis , il y a déjà appétition dès le premier mouvement, et avant la diffusion expressive. Cette appétition n'est pas encore définie sous le rapport de la direction des mouvements dans l'espace, mais elle est déjà définie sous ce rapport qu'elle est une tendance à supprimer la peine et à conserver le plaisir, sans savoir encore comment et par quel mouvement précis, sans même avoir besoin de se représenter d'avance cette suppression de peine ou cette conservation de plaisir. L'être qui souffre veut immédiatement ne pas souffrir, et immédiatement il réagit; cette réaction, immédiatement, produit un mouvement répulsif. Après cela, une fois le branle donné, le mouvement devient ce qu'il peut , selon les organes où il se répercute par di/fusion mécanique. Cette diffusion mécanique est Vexpression, Plus tard, parmi les mouvements nombreux ainsi produits en tous sens, les mouvements efficaces et utiles pour le soulagement de la peine ou l'augmentation du plaisir se feront trier par ïattention^ et finalement par Vin-
l'APPÉTITION ' i27
tention; mais Fintention générale de ne pas souffrir et de jouir existait dès le début. C'est donc bien le mouvement appétitif, sans idée de plaisir et de douleur futures, mais sous linfluence d'une peine ou d'un plaisir présents^ qui est le premier de tous les mouvements attribuables à ranimai et non purement mécaniques. J. Ward luimême se contredit presque à la fin. En effet, il reconnaît que, » les plus primordiales expressions de la peine semblent n'être qu'autant d'e/forts pour échapper à la cause de cette peine ; elles contiennent au moins le dessein aveugle d'échapper à un mal défini (1). » N'est-ce pas là une description du mouvement appétifif, non pas seulement expressif? N'est-^ce pas là reconnaître de l'effort et du vouloir dans le premier branle donné à l'organisme en réponse à la douleur? Nous verrons plus loin que Vexpression des émotions est, en définitive, l'expression des appétilions mêmes qui y répondent; d'où il suit que tout mouvement expressif présuppose un mouvement appétitif.
II. — L'appétit ajoute à la sélection mécanique la sélection mentale et, par là, il est un des facteurs essentiels de révolution , un facteur trop négligé par Darwin et par Spencer lui-même. La sélection naturelle et mécanique a pour premier caractère d'agir sur un ensemble d'individus, non dans un seul individu ; elle suppose un certain nombre d'organismes donnés en un milieu donné ; d'où résulte ce problème : lesquels survivront et se propageront? Alors se produit un triage tout mécanique et dû au hasard, c'est-à-dire à la nécessité. Voici, par exemple, des vers et chenilles de diverses couleurs qui sont dans la verdure : celles dont la couleur se trouvera trancher plus sur le fond vert seront aperçues des oiseaux et dévorées ; celles qui auront par hasard une nuance rapprochée du vert se confondront avec le feuillage et seront épargnées. Résultat : iLne restera plus à la fin que les chenilles vertes, — et Fénelon admirera la Providence qui leur a donné la couleur la plus propre à les conserver. Au contraire, certaines fleurs éclatantes, aperçues de loin par les frô-
(1) Psydu^^, 73.
Ions OU les abeilles, seront par eux visitées, et leur pollen, reporté ailleurs par abeilles et frelons, assurera la fécondité de leur espèce avec sa survivance. Multiplicité d'individus comme base de la loterie, coups de dé heureux dus au hasard, telles sont donc bien les deux conditions caractéristiques de la sélection naturelle.
La sélection mentale, au contraire, s'exerce au sein d'un même individu organisé, qui fait une série d'essais^ les uns heureux et les autres malheureux, sous l'impulsion de V appétit inhérent à la vie même. Nous avons ici, simultanément, l'appétit vital et un ensemble de mouvements organiques qui en est le corrélatif. En outre, il est essentiel que l'appétition vitale puisse prendre spontanément conscience de soi sous les deux formes du plaisir et de la douleur; bref, nous avons besoin des trois moments du processus appétitif. Voici alors ce qui se passera. Un animal , sous l'iniluence des forces de tension accumulées dans son système nerveux, fait des mouvements en tous sens, sans aucune espèce de but; il éprouve un sentiment d'aise, de plaisir même : le résultat 3era la continuation de mouvements semblables, généraux et mêlés ensemble, non intentionnels. Il n'y aura encore aucune sélection, aucun triage de mouvements, car pourquoi tel mouvement particulier se détacherait-il diin ensemble qui, étant agréable, tend comme tel à continuer sous la même forme confuse et non différenciée ? Tel est donc le premier moment, où les mouvements généraux ne font que multiplier en quelque sorte le plaisir général. Supposons maintenant que, parmi les divers mouvements spontanés , il y en ait un qui produise un contact douloureux, comme quand on heurte une pierre ou quand on touche une plante épineuse. Ce mouvement sera arrêté du coup. Voilà donc un premier triage, une première sélection. Nous pouvons admettre cette loi de Bain et de James Ward : « Un mouvement pénible tend, [)ar rintermédiaire de la peine, à sa propre suppression. » C'est là le premier germe de la finalité appétitive, le premier but distinct qu'un animal a poursuivi avec une conscience plus ou moins vague. C'est, en d'autres termes, la première différenciation du vouloir-vivre, un arrélj un recul, une con-
L'APPÉTITIOW 129
centration sur un point succédant à Texpansion générale des mouvements ; c'est, au sens étymologique, Vaversion. James Ward remarque avec raison que ce résultat suspensif produit par la peine sert à ce qu'on pourrait appeler réducation intérieure de l'animal, mais qu'il ne lui apprend encore que fort peu de chose sur le dehors et qu'il sert peu à étendre les relations de l'individu avec son milieu. A un troisième moment, la sélection fait de nouveaux progrès. Quand l'animal souffre, il accomplit des mouvements irréguliers^ souvent même en conflit l'un avec Tautre. Parmi ces mouvements , il peut s'en trouver un qui ait la chance d'éloigner la cause même de la douleur. C'est le dernier d'une série d'essais désordonnés et irréfléchis. Il est clair que ce mouvement, en supprimant la peine, supprimera Tattention attachée antérieurement à la peine; cette attention , devenue libre , ne pourra pas ne pas se fixer sur le mouvement même qui a introduit du nouveau dans la conscience. De là une association établie dans la mémoire entre le mal et le remède. Les mouvements sont moins nombreux et difius quand le mal reparait; le mouvement seul efficace devient plus distinct et est trié par sélection. Dès que la douleur revient, ce mouvement se produit et, cette fois, pour l'écarter; au mouvement spontané succède ainsi le mouvement volontaire, sans qu'il y ait d'ailleurs un déterminisme moindre dans un cas que dans l'autre.
III. — Spencer dit que tous les changements psychiques sont organiqtiement àéi^vmmé^, — Oui, sans doute, peuton lui répondre, tous les changements psychiques sont organiquement déterminés en tant qu'ils ont tous des concomitants organiques ; mais, d'autre part, aucun changement psychique n'est organiquement déterminé, en ce sens que les événements physiques et les événements psychiques n'ont point, pour nous, de facteurs communs. Aucune formule de mécanique ou de physiologie ne fera comprendre pourquoi je jouis, souffre, désire ; tout, dans ma jouissance et ma souffrance, ou dans mon appétition, n'est donc pas déterminé par des facteurs purement mécaniques. C'est ce qui fait qu'on ne peut pas expliquer l'appétition sensible par
Fouillée. — Psychologie des idées-forces. 9
des complications purement mécaniques d'actes réflexes. Les sensations ont ce caractère qu'elles entrent, comme on Ta dit, ex abrupto, dans la conscience (1) : elles sont pour nous un commencement, un bout de série, et nous ne pouvons leur assigner des antécédents psycbiques. Au moment où un éclair jaillit de la nue, nous avons beau regarder dans notre conscience, nous n'y trouvons rien qui explique pourquoi nous avons la sensation de lumière soudaine. C'est précisément pour cela que nous objectivons les sensations, que nous prolongeons bors de notre conscience la série qui y fait irruption tout d'un coup. Au contraire, les mouvements qm suivent une représentation, une émotion et une appétition, ont des antécédents psychiques assignables ; et même ils ne peuvent recevoir une explication adéquate sans Fintroduction des éléments psychiques. On nous dit bien que, si nous ne souffrions pas, si nous ne jouissions pas, nous accomplirions les mêmes mouvements, que nous retirerions les doigts de la flamme, même si nous n'éprouvions pas la douleur de la brûlure, — pourquoi pas si nous éprouvions du plaisir à être brûlé? — On nous dit cela, mais les mouvements ont beau être explicables mécaniquement par des mouvements antérieurs, cette explication mécanique laisse en dehors la représentation, Témotion, Tappétition, la motion même. Or, ce qui est à expliquer pour le psychologue, ce n'est pas un mouvement comme celui d'une horloge insensible , c'est un mouvement vital et appétitif, qui se sent lui-même et se rend compte de lui-même à lui-même. Puisqu'il y a nécessairement des facteurs psychiques dans le problème, c'est que ces facteurs ont un rôle effectif dans le résultat concret, dans la réalité philosophiquement considérée. « Le rugissement du lion, a-t-on dit, qui rassemble les chacals, disperse les moutons. » D'où vient une telle diversité de mouvements avec la même sensation pour point de départ? On peut à coup sûr répondre que Teff^et mécanique consécutif de la sensation n'est pas le même dans les divers cerveaux, que ce qui produit un ;orage dans l'un laisse
(i) James Ward, ihid., p. 42.
l'APPÉTITION 43!
l'autre calme. Mais cette explication, mécaniquement suffisante, n'est cependant pas adéquate à la réalité, ni métaphysiquement suffisante, puisque, si les mouvements se suffisaient à eux-mêmes dans la réalité, jil n'y aurait pas de sensations, ni déplaisirs, ni de pensées, ni d'appétitions. Une explication complète doit donc, encore une fois, embrasser les facteurs psychiques en même temps que les rapports mécaniques (1). Même au point de vue de révolution , nous avons montré qu'on ne peut se contenter de la sélection par « heureux accidents » ; il faut faire intervenir la sélection cérébrale et mentale qui a lieu au sein d'un individu donné , et qui provient de ce que , dans la multitude des sensations que l'individu éprouve , il y en a seulement un petit nombre qui occasionnent des émotions de peine ou de plaisir assez distinctes pour devenir des objets possibles A'appétition déterminée. De là résulte le triage associant tels mouvements à telle sensation qui nous intéresse par tel plaisir ou telle peine.
IV. — Il faut, en définitive, admettre sous le désir intentionnel et conscient de son objet une activité plus profonde et plus fondamentale qui s'exerce sans se représenter encore le résultat de son action. Elle agit parce qu'elle agit et pour agir. En agissant elle jouit plus ou moins vaguement d'elle-même. En agissant, elle rencontre aussi des obstacles^ qui ont pour résultat, avec l'efibrt et le travail, le commencement de la peine.
On peut donner à cette activité primordiale le nom de volonté , mais c'est une volonté sujet qui , à proprement parler, n'a pas encore d'objet et n'est point encore représentative. Elle n'enveloppe qu'une sourde conscience d'agir, un sourd bien-êti^e attaché à l'action et un sourd malaise attaché à la limite de l'action. Au reste, nous ne pouvons avoir sur le fond des choses que des formules symboliques. Métaphysiquement , on ne comprend pas l'existence sans quelque action qui la manifeste, ni le plaisir ou la douleur sans une facilité ou difficulté dans cette action. D'autre part, comment et pourquoi agir si
(1) Voir nos Principes d'une philosophie des idées-forces*
on ne sent rien et si on n'a pas quelque conscience de ce qu'on sent, de ce qu'on fait, de ce qu'on produit? Nous arrivons donc à ce cercle : « Il faut agir pour sentir et penser, il faut sentir et penser pour agir. » Il n'y a d'autre moyen d'en sortir que d'admettre, dans l'être primordial, une unité immédiate de l'agir, du sentir et du penser.
Cette activité dont nous avons la conscience permanente au milieu même de nos changements, et qui fait que nous nous sentons vivre, nous ne pouvons nous la représenter elle-même sous une forme directe et distincte^ qui lui soit adéquate; nous ne pouvons nous en faire une image ^ une idée déterminée. On en peut dire tout ^autant de l'être , de la vie , de la conscience , avec lesquels d'ailleurs l'aclion ne fait qu'un. Nous sommes certains de notre existence non comme d'une existence abstraite et générale, mais comme d'une existence réelle qui est présente a tous nos états successifs; et pourtant, nous ne pouvons nous représenter ce qu'est être. De même, nous sommes certains de vivre, mais essayez de vous représenter ce qu'est vivre. Nous sommes certains d'avoir conscience , mais essayez de vous représenter ce qu'est avoir conscience.
La critique du savoir découvre deux limites : ce qui est au delà de notre atteinte, et ce qui est trop près de nous pour être posé devant nous : « parce qu'on ne peut voir ses yeux, ce n'est pas une raison pour dire qu'on n'a pas d'yeux ; » de même l'activité de la pensée ne peut se voir elle-même comme un objet. Ceux qui refusent l'activité à la conscience considérée dans sa totalité et dans son unité sont obligés d'attribuer l'activité à ses éléments, de dire que ces éléments « luttent » ensemble, qu'ils agissent et réagissent; il faut donc toujours, sous une forme ou sous une autre, admettre quelque part une activité. 11 va là un élément ultime qui est la limite de la connaissance proprement dite, c'est-à-dire de la représentation. C'est pour cette raison que Texistence même de cette activité a pu être niée ; mais l'impossibilité de représenter sous la forme d'un état particulier ce qui est le fond commun de tous nos états, ne prouve nullement que l'activité n'existe point et même n'ait pas conscience de son existence. Ce
l'APPÉTITION 133
qui est vrai, c'est que la notion abstraite et générale d'activité n'exprime point une faculté réelle et distincte de ses actes concrets, une entité métaphysique. Mais ce qui est en question , ce n'est pas Texistence d'une activité comme faculté, c'est Texistence de Vaction même, de Taction réelle, de Vagir; or, c'est cette action dont nous avons perpétuellement conscience dans tous nos états, quoique nous ne puissions, encore une fois, nous la représenter, c'est-à-dire l'imaginer sous la forme passive d'une sensation affaiblie. Le sujet, quelle qu'en soit la nature ultime, ne peut se saisir lui-même comme tel ou tel objet. De même pour Tactivité primitive qui le constitue; le sujet est présent à lui-même, mais non représenté à lui-même ; il a conscience , mais il n'a pas conscience de soi comme d'un changement particulier, ni comme d'un état particulier, quoiqu'il n'acquière la conscience distincte et claire de soi que dans des changements et des états offrant eux-mêmes distinction et clarté. Il est encore moins une substance cachée derrière les faits intérieurs ; cette substance, loin de pouvoir être un sujet, serait encore un nouvel objet ajouté aux autres, et de plus un objet inconnaissable. On ne peut donc, en dernière analyse, concevoir le sujet voulant et pensant que comme une action.