CHAPITRE TROISIÈME
l'appétition
I. L'appétition n'est-elle qu'un renouvellement de mouvements déjà accomplis? Théorie de Spencer. Analyse du désir et de la tendance. Force de l'Idée. La tendance inhérente à l'appétition est-elle de nature tout intellectuelle. — II. Origine et développement des premiers mouvements appétitifs. Volonté primordiale. L'activité primitive peut-elle se représenter objectivement ?
l'appétition
I. — Ce qui frappe tout d'abord, dans l'appétition, c'est le renouvellement d'actes et de mouvements déjà accomplis antérieurement. Pourquoi, chez l'animal, la perception ou représentation d'une proie éveille-t-elle le penchant à la rechercher? C'est, répond Spencer, qu'elle est associée au souvenir de la poursuite, de l'attaque et du repas; elle fait donc renaître à un certain degré les sentiments et les mouvements impliqués dans les actes de poursuivre, de saisir, de dévorer. Cette excitation partielle, selon Spencer, serait tout ce qui constitue l'impulsion, le penchant. « Ressentir à un faible degré les états de conscience impliqués dans les actes de prendre, de tuer et de dévorer, c'est avoir le penchant à prendre , à tuer et à dévorer. Le penchant à produire un acte n'est autre que Vexcitation naissante des états psychiques impliqués dans cet acte. » On a fait à cette théorie, d'ailleurs incomplète, des objections qui ne nous semblent pas porter sur le point décisif. — Ou bien, a-t-on dit, dans la reproduction im-
ils PSYCHOLOGIE DES IDÉES-FORCES
parfaite de la première expérience par la mémoire de ranimai, il n'y a rien de plus que dans la première ; en ce cas la tendance , qui n'existe pas dans la première expérience , n'existe pas non plus dans la copie affaiblie, mais exacte, de cette première expérience ; ou bien, au contraire, vous admettez dans la remémoration une tendance à achever l'acte commencé, et alors cette tendance est un élément nouveau que vous avez introduit subrepticement et non déduit. — Voici ce qu'on peut répondre. La tendance à achever l'acte commencé est le corrélatif mental de cette loi mécanique qui veut que le mouvement commencé dans l'organisme se continue, se propage et se traduise en actes. Or, la tendance du mouvement à se continuer existait dès la première expérience : toutes les représentations et émotions de l'animal poursuivant ou déchirant sa proie étaient accompagnées d'exertion motrice : c'était mieux qu'un simple penchant, c'était une mise en action. Cette mise en action peut parfaitement et même doit recommencer sous une forme faible lorsque la proie n^est plus présente qu'en imagination ; il y a alors une série de faits mentaux à Fétat naissant, qui ne peuvent se développer entièrement faute d'objet, mais qui se développent en partie dans l'imagination; c'est cette attitude mentale qui constitue Timpulsion. Pour notre part, nous ne séparons ni la représentation de Vappètition, ni Tappétition de la motion; l'impulsion, au point de vue physiologique, est donc un commencement d'action et de mouvement, dont la direction est déterminée par la structure organique.
Ce que Spencer n'a pas assez mis en lumière, c'est qu'à la loi physique qui veut que le mouvement commencé se continue répond dès l'origine, dans la conscience, une certaine tension, une certaine tendance psychique, la conscience d'une activité qui demande à s'exercer, à se poursuivre, à s'achever. Sans cela, tout en s'accompagnant de mouvements extérieurs comme par une harmonie préétablie, le penchant n'apparaîtrait à la conscience que passif et contemplatif. En admettant même que le sentiment ù'effort musculaire se ramenât à des sensations musculaires afférentes , sans mélange d'aucun sen-
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liment d'innervation centrale et efiférente (1), il resterait toujours vrai que, dans la conscience môme, nous distinguons rattitude passive et Tattitude active. Quelque indéfinissable que soit Tidée d'activité en raison de sa simplicité même, elle est inhérente à la conscience; bien plus, elle est impliquée dans l'idée de passivité : se sentir modifié, c'est aussi se sentir agissant. L'activité ne survient donc pas après coup par-dessus le plaisir ou la douleur, comme une force nouvelle qui interviendrait pour les Satisfaire; l'activité est déjà au fond du plaisir et de la douleur, qu'on ne doit pas se représenter comme des états entièrement passifs et inertes ; elle ne fait que se continuer, plus ou moins transformée, pendant le plaisir et après le plaisir, pendant la douleur et après la douleur. Comme le mouvement libéré par la dépense nerveuse préexistait sous une autre forme dans la force de tension, ainsi l'acte particulier et le sentiment particulier sont la suite de l'activité préexistante.
Essayons donc de pénétrer, plus avant que ne Fa fait Spencer, dans la nature de l'activité qui accompagne toute appétition et qui, dans le désir, se manifeste clairement à la conscience comme tendance ou tension interne.
IL — Le désir proprement dit implique 1** une idée sentie comme agréable ; 2° la réalité sentie comme pénible ; 3° le conflit de l'idée contre la réalité. L'élément moteur, dans le désir, est double. Il y a d'abord la peine du manque, qui tend à produire un changement d'état; en second lieu, il y a l'idée qui tend à se réaliser elle-même, principalement par contiguïté. Le plaisir ne meut qu'en tant qu'il renforce l'idée et ajoute à la peine par le contraste. Ceci établi, quel est le caractère essentiel de la tendaîîce ou tension qui se trouve au fond de tout désii\ et aussi de tout penchant plus ou moins conscient? Par exemple, lorsqu'un enfant désire jouer, qu'est-ce qui constitue l'impulsion intérieure par laquelle il est entraîné, et que Spencer, en somme, n'explique pas? — D'une part,
(1) Nous avons montré le contraire dans nos Principes d'une Philosophie des idées-forces.
la représentation du jeu possible provoque une réaction volontaire et motrice dans le sens de cette représentation. D'autre part, la représentation, demeurant tout idéale, n'est point adéquate à la réaction qu'elle provoque : il y a donc excès de réaction par rapport à la représentation ; c'est cet excès, selon nous, qui constitue la tension du désir. Nous revenons ainsi à Tidée- force. En effet, l'idée d'un mouvement est ce mouvement commencé et, par conséquent, ridée intense et exclusive d'un mouvement entraîne le mouvement réel. La conscience trouve donc ici, dans la seule idée d'un mouvement, la première condition suffisante et adéquate de ce mouvement. Lorsque l'enfant se représente le saut à la corde, il a conscience d'un mouvement commencé qu'il dépendrait de lui de continuer jusqu'au bout, la représentation dominante de ce mouvement étant le début cérébral du mouvement même. Il y a ainsi supériorité de la représentation sur le mouvement réel. C'est cet excès qui constitue le sentiment de puissance motrice. Mais, sous un autre rapport, il y a sentiment dimpuissance à réaliser pleinement, par le moyen d'une pure idée, les sensations et émotions de plaisir attachées au jeu. Il ne suffit pas à Fenfant de se représenter la corde et le saut pour actualiser pleinement les sensations que produirait la corde enveloppant le corps de son cercle mouvant, ni l'ivresse attachée à ces sensations. L'idée du saut à la corde, restant une simple idée, ne fournit pas à Tactivité qu'elle commence de quoi Tachever ; c'est ce qu'on exprime en disant qu'un désir veut être coiiddé, rempli, satisfait. De là une double tension : 1" ridée tend aux mouvements qui dépendent d'elle ; 2° les mouvements commencés par l'idée ne trouvent point des sensations de saut et do jeu capables d'une intensité adéquate à la leur. En un mot, puissante pour réaliser le rnoumment , l'idée est impuissante pour réaliser les sensations; elle produit donc à la fois : V un sentiment vif de puissance pour la réalisation des mouvements , 2" un sentiment vif d'impuissance pour la réalisation des sensations ; il en résulte une puissance arrêtée, contrariée, donc effort et peine. L'idée est, dans la conscience, comme une sorte de vide aspirant à se remplir et qui n'y parvient
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pas; ou plutôt Tidce tend, par le mouvement, à devenir sensation, à acquérir ainsi cette intensité suprême qui est attachée à Tactualité.
Maintenant, la tendance intérieure à Fidée et au désir estelle de nature tout intellectuelle, et consiste-t-elle simplement dans une tendance à la clarté, à la plénitude de conscience? Telle fut, on s'en souvient, l'opinion de Herbart. Pour lui, la tendance active qui se manifeste au fond de toute impulsion n'est que la tendance de la représentation dominante à se maintenir contre les représentations opposées, à atteindre son summum d'intensité et à s'élever ainsi dans la conscience au plus liant degré de clarté possible. Il y a dans cette opinion une part de vérité qui ressort de notre analyse précédente. D'abord il est certain que ridée, par cela seul qu'elle est, tend à subsister et à s'accroître ; nous ajoutons même, pour notre part, qu'elle tend à se réaliser au dehors comme au dedans, par le mouvement et l'action extérieure comme par l'attention intérieure. Mais est-il vrai de soutenir avec Herbart que la tendance tout intellectuelle de l'idée à la clarté précède Tappétition et soit la cause de Tappétition même? Ce que l'enfant désire, est-ce simplement la représentation claire et complète du jeu pour cette représentation même, ou n'est-ce pas la plénitude du plaisir attaché au jeu? Assurément, dans le seul fait de penser, par exemple de penser au jeu, il y a une activité qui tend à se maintenir contre les obstacles, mais n'est-ce pas ici une conséquence toute secondaire, résultant de cette loi que l'activité, en s'exer- Çant, en prenant conscience de soi, prend aussi ipso facto jouissance de soi, et par cela même tend à se maintenir? Ce n'est encore là que la tendance à penser pour penser, pour le plaisir de penser. Mais le désir complet n'est pas purement intellectuel, il ne suffit pas qu'une idée quelconque s'élève dans la conscience pour être vraiment ellenième désirée. Telle idée qui a fait une profonde impression sur nous, idée pénible, effrayante même, peut s'imposer de plus en plus, monter au premier rang dans notre conscience : cette obsession, cette idée fixe, quoique enveloppant encore en elle-même une certaine appétition cor-
relative à toute activité, n'est cependant pas vraiment le désir. Le désir suppose une sorte de consentement plus ou moins complet à Tidée, un accord de l'idée avec l'ensemble de nos tendances, par conséquent une certaine activité antérieure qui, au lieu d'être un simple effet de l'idée, tend au contraire elle-même à la produire ou à la maintenir, et à la réaliser au dehors par des mouvements. Toute idée peut donc avoir une double force , 1** une force comme acte de représentation, qui fait qu'elle tend à croître par cela seul qu'elle est, car toute représentation comme telle, même d'un objet pénible, est un exercice d'activité intellectuelle tendant à se maintenir; 2** une force comme sentiment, comme dépression ou surcroît de notre activité totale, non plus seulement de notre activité intellectuelle. Ces deux forces de l'idée peuvent être en opposition : une idée peut tendre à être maintenue comme pensée et à être supprimée comme sentiment. Quand les deux forces de l'idée coïncident , il y a à la fois attention croissante à l'idée et désir croissant de réaliser l'idée.
Le vieux dicton philosophique sur le désir, nihil appelimus nisi sub specie boni, n'est applicable qu'au désir produit par l'anticipation d'un plaisir dans notre pensée ; mais ce désir né de l'idée n'est pas le désir primitif, le penchant. Primitivement, nous ne désirons pas les choses parce qu'elles sont conçues bonnes ou agréables en ellesmêmes, indépendamment de notre désir, mais nous les concevons bonnes et agréables, comme dit Spinoza, parce que nous les désirons. En effet, peut-on dire, dans l'acte même de désirer, elles se trouvent mises en rapport par la représentation avec notre malaise présent ou notre plaisir présent, et alors seulement elles se font connaître à nous comme une dissolution de ce malaise, comme une augmentation de ce plaisir. Souvent même le plaisir est secondaire, et on n'y songe pas tout d'abord : il y a simplement un effort accompagné de peine , puis un objet ou un ensemble de mouvements qui se révèle comme changeant la peine en plaisir ; plus tard, nous pourrons désirer l'objet en tant que causant du plaisir, mais c'est toujours la relation de l'objet à notre activité antécédente qui l'a
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rendu bon pour nous. Au lieu de dire : nihil appetimus nisi sub specie boni^ il faut dire : nihil appetimus nisi sub sensu boni mit mali, sub dolore mit voluptate^
Mais, de ce que nous ne désirons pas Tobjel en luimême et pour lui-même, il n'en résulte pas que nous désirions simplement la représentation dans sa pleine mesure d'intensité (1). Nous ne désirons cette intensité de représentation ou de conscience que parce qu'elle se trouve être une intensité d'action et de jouissance actuelle ; dans le cas contraire, nous faisons effort pour éloigner la représentation et Fobscurcir.
La théorie de Wundt, tout en s'écarlant de Herbart et de Volkmann, reste encore à moitié chemin. Pour Wundt, le désir réside dans Factivité de Faperception qui, spontanément, maintient une représentation au point visuel de la conscience : il est la réaction de Fattention aperceptive. Selon nous, Faperception et Fattention ne sont au contraire que des dérivés : nous ne désirons pas parce que nous faisons attention ; nous faisons attention parce que nous désirons. C'est Yappétition produite par le sentiment présent de malaise ou de bien-être qui détermine la direction de notre attention et de notre aperception (2).
(1> Volkmann.
(2) Voir plus loin le chapitre consacré à Faperception.
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