ÉVOLUTION DE LA MÉMOIRE
récemment cette hypothèse ; ils ont cru pouvoir prédire que, dans les siècles à venir, Thomme deviendra de plus en plus inconscient. Tous les actes de la vie physique ou intellectuelle, disent-ils, tendent à se faire d'une façon automatique, et c'est en cela même que consiste le progrès. Si les opérations intellectuelles pouvaient devenir aussi automatiques que celles de la vie organique, ajoutenUls, elles seraient bien supérieures à ce qu'elles sont maintenant. Étant donnés les éléments d'un problème, Tintelligence le résoudrait avec autant de précision que les cellules contenues dans l'intérieur d'un œuf en mettent à se réunir pour former les diverses parties de l'animal, « opération bien autrement compliquée que le plus difficile de tous les problèmes que Tintelligence peut résoudre » (1). L'œuf se souvient à sa manière de la loi selon laquelle il doit évoluer, lex insita; de même, l'intelligence porterait en soi son « Discours de la Méthode » à l'état de souvenir inconscient ; la mémoire serait devenue tout organique, tout héréditaire, et la conservation des idées n'aurait pas besoin de la reconnaissance. En un mot, l'instinct, cette mémoire de l'espèce, aurait remplacé partout la mémoire et la conscience de l'individu.
Telles sont les prévisions que l'on a hasardées sur l'avenir de l'humanité. Elles nous paraissent contraires aux inductions qu'on peut tirer du passé même. Le résultat des lois de l'hérédité, chez les êtres vivants, n'a pas été jusqu'ici un accroissement d'inconscience, mais au contraire un accroissement de conscience. A mesure qu'on s'élève dans l'échelle animale, les êtres deviennent plus sensibles. C'est que, dans l'évolution intérieure et dans le développement des opérations mentales,
forme rudîmentaire et, en apparence, sans grande efficacité. Mais dès qu'elle a été capable de laisser un résidu, de constituer dans ranimai une mémoire au sens psychique, qui a capitalisé son passé au profit de son avenir, une chance nouvelle de survie s'est
Sroduite. Ar« Tadaption inconsciente, aveugle, accidentelle, dépenante des circonstances, s'est ajoutée une adaptation consciente, suivie, dépendante de l'animal, plus sûre et plus rapide que l'autre : elle a abrégé le travail de la sélection. »
(1) Docteur Le Bon, C Homme et les Sociétés,
il faut distinguer deux choses : les procédés mécaniques et leurs résultats dans la conscience. Par Thabitude acquise ou héréditaire, les procédés mécaniques deviennent de plus en plus inconscients et finissent par être du pur automatisme : c'est ce qui arrive, par exemple, chez le pianiste, dont les doigts fonctionnent avec Texactitude d'un instrument de précision. S'ensuit-il que les résultats des opérations échappent à la conscience ? Au contraire, ils viennent se résumer dans une synthèse de plus en plus complète, qui n'est autre qu'une sensibilité de plus en plus riche et de plus en plus intuitive. Chopin était inconscient du jeu mécanique de ses muscles, et même du jeu de ces muscles intérieurs qui sont le raisonnement et le calcul; élait-il pour cela inconscient de ces joies ou de ces souffrances intérieures, de ces intuitions du génie où vient se concentrer tout un monde? Sa mémoire, sans savoir comment, conservait et reproduisait mille images, mais, quand elles apparaissaient évoquées par l'inspiration, il les reconnaissait comme les émotions de toute une existence, condensées en une série d'accords joyeux ou tristes. Dans la vie comme dans l'art, ce sont les résultats qui importent et non les procédés par lesquels ils ont été obtenus : dans la mémoire, c'est la puissance de ressusciter aux yeux de la conscience un monde disparu qui importe, non les moyens de mnémotechnie naturelle ou artificielle par lesquels les idées sont conservées et associées. Si l'évolution semble étendre d'un côté la sphère de rinconscience, c'est pour pouvoir étendre d'un autre côté celle de la conscience même : les chefs-d'œuvre de son subtil mécanisme ont pour effet de rendre possible une sensibilité plus subtile encore.