‹ La psychologie des idées-forcesChapitre 42 sur 74 · ÉVOLUTIOÎJ DE LA MÉMOIRE · texte numérisé non relu

ÉVOLUTIOÎJ DE LA MÉMOIRE

voie de formation : l'instinct est une mémoire complètement organisée, d'abord dans l'individu, puis dans l'espèce : c'est une « mémoire organique » et héréditaire. On pourrait dire plutôt que c'est une mémoire confiée par les centres supérieurs aux centres inférieurs, qui ont reçu peu à peu l'éducation nécessaire et sur lesquels le moi s'est déchargé de son travail.

En somme, c'est toujours Témotion résultant de l'appétit qui est le premier ressort, le primum movens; l'intelligence en est le substitut progressif et l'abréviation. La mémoire intellectuelle est un ensemble de signes au moyen desquels la conscience arrive à renouveler les idées par leurs contours sans renouveler les émotions et efforts qui en occupaient primitivement le fond. Quant à l'habitude et à l'instinct, ils sont un automatisme façonné peu à peu par la sensibilité même, par l'intelligence, par la volonté, pour les suppléer et accomplir sans effort ou faire accomplir par d'autres le même travail qui avait exigé un effort propre. La loi d'économie ou de moindre dépense n'est que la loi de moindre peine et de plus grand plaisir. C'est en vertu de cette loi que la nature tend à un minimum de complication, que la conscience distincte abandonne progressivement tous les phénomènes physiologiques où elle ne peut plus être d'aucun usage, que la mémoire enfin tend à se convertir en automatisme.

En faut-il de nouveau conclure, avec Maudsley et Th. Ribot, que la conscience soit elle-même une forme superficielle, sans efficacité propre? — Mais, répondrons-nous, puisque la sélection naturelle élimine le facteur de la conscience là où il est inutile, c'est donc qu'il sert parfois à quelque chose, c'est qu'il a ses moments d'utilité, d'activité, d'efficacité, c'est qu'il fait partie des forces qui concourent à produire le développement de la vie. Bien plus, la conscience ne s'élimine sous un mode , — tel que l'effort volontaire ou l'intelligence réfléchie, l'émotion pénible ou même agréable , — que pour subsister sous un autre mode plus fondamental, comme l'appétit, le sentiment immédiat de la vie, le bien-être continu et indistinct : la conscience n'a pas pour cela entièrement disparu. Supposons, avec Pascal, un homme devenu machine en tout.

Fouillée. — Psychologie des idées-forcei. 17

un homme dont les sens seraient entièrement fermés aux impressions nouvelles, dont la conscience même serait close à tout état nouveau, idée, image, sentiment ou désir, « les séries d'états de conscience et de souvenirs auxquelles cet homme serait réduit finiraient à la longue, dit Th. Ribot, par s'organiser si bien et d'une façon si monotone, qu'on ne trouverait plus en lui qu'un automate à peine conscient. » Les esprits bornés ou routiniers, ajoute le même auteur avec finesse, réalisent cette hypothèse en une certaine mesure, et c'est ce que Pascal a\^it déjà montré : « Pour la plus grande partie de leur vie, la conscience est un superflu. )> On ne saurait mieux mettre en lumière la part du mécanisme dans la mémoire et sa tendance à se faire suppléer par un instinct animal. Toutefois les fonctions organiques elles-mêmes, qu'on s'efforce de réduire à un pur automatisme, présupposent dans les cellules vivantes des états de conscience rudimentaires, non sous la forme de rintelligence réfléchie , mais sous celle de la sensibilité spontanée. Ne confondons pas, comme le fait trop souvent Maudsley, le pouvoir de sentir, qui est la conscience en son acception la plus générale, avec la conscience de soi. Celle-ci peut être du « superflu » ; Tautre, pour le psychologue, est le nécessaire. L'automate « à peine conscient, » dont toute la conduite n'est plus que routine, a toujours le sentiment sourd de la vie, de l'être et du bien-être (1).

Après révolution de la mémoire dans le passé, considérons son évolution probable dans l'avenir. Faut-il exagérer la pensée de Pascal jusqu'à croire que Têtre vivant pourra devenir par la suite, au sens propre du mot, « machine en tout » ? Quelques philosophes ont soutenu

(1) Dans son livi*e sur les Maladies de la personnalité. Th. Ribot a lui-même rectifié et adouci sa pensée. Tout en maintenant que « chaque état de conscience, pris en lui-même ^ n'est qu'une lumière sans efficacité, la simple révélation d'un travail inconscient, » il ajoute : « Au seul point de vue de la survivance du plus apte, Tap-

farition de la conscience sur la terre a été un fait capital. Par elle, expérience, c'est-à-dire une adaptation d'ordre supérieur a été possible pour l'animal... 11 est vraisemblable que la conscience s'est produite comme toute autre manifestation vitale, d'abord sous une

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