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LA FORME DES SENSATIONS

vements venus des objets extérieurs. En ce sens, il n'y a pas de réceptivité pure. D'autre part, qu'est-ce que cette spontanéité dont Kant gratifie l'entendement? Ce mot de spontanéité n'a aucun sens intelligible : Kant ne peut prétendre que Tentendement crée en toute liberté les formes qu'il applique aux choses et les rapports qu'il établit entre elles ; d'autre part, il n'admet pas que l'application de l'esprit dans l'attention soit libre ; que signifie alors la spontanéité ? — Une coopération de la conscience avec les objets extérieurs, soit; mais, encore une fois, cette coopération existe aussi bien dans la plus huïnble des sensations que dans la plus haute des connaissances. On ne fait pas plus de photographie sans plaque sensible à la lumière qu'on n'en fait sans la lumière qui la modifie, mais la part que prend la plaque n'est nullement de la spontanéité. La douleur que cause la faim a pour facteur non seulement l'action des objets extérieurs, mais une certaine modification de la conscience ; celle-ci , pour être un élément indispensable et interne , n'est pas pour cela spontanée.

Les kantiens et platoniciens invoquent aujourd'hui en leur faveur la théorie de Hebnholtz sur les sens et sur la perception : Helmholtz aurait prouvé, selon eux, que la perception de l'objet et de sa forme est l'œuvre d'une activité originale de l'esprit contenant des éléments suprasensibles: par exemple, en éprouvant une sensation particulière de la rétine avec deux angles aigus et deux angles obtus, je perçois une table carrée, que cependant je ne sens pas carrée. — Sans doute, mais qu'est-ce que cette forme de carré? Est-ce une idée platonicienne? Est-ce un produit purement intellectuel et spontané? N'est-ce pas simplement une des innombrables combinaisons de sensations possibles que le même objet (la table) peut me fournir et dont il éveille l'idée par association ? Je n'ai qu'à m'approcher du milieu de la table et à la regarder perpendiculairement, je la verrai carrée. L'objet est pour nous un ensemble de 'sensations virtuelles, comme dit Stuart Mill, et les qualités essentielles qui constituent la forme de cet objet sont des sensations triées parmi les autres selon les lois de la sélection natu-

relie, à cause de leur plus grande fréquence^ de leur plus grande utilité, de leur plus grand agrément, enfin de leur plus grande simplicité, qui est pour nous une économie de force. Telle est précisément cette qualité de oarré qui se détache des autres dans la table, comme la qualité la plus simple et la plus indépendante des positiOBS variables que mon œil peut occuper. Le groupement des sensations, leur caractère d'unité dans la diversité, où le kantien Helmholtz voit « l'œuvre d'une activité originale de Tesprit », est le produit nécessaire et même mécanique de Tassociation sous ses deux formes. Tune simultanée , l'autre successive. La première sorte d'^association est la fusion d'impressions simultanées en une sensation qui est leur synthèse : ainsi les harmoniques d'un son se fondent dans le timbre; ainsi les impressions produites par une roue aux sept couleurs qui tourne avec rapidité se fondent et aboutissent à la sensation du blanc ; ainsi encore les sensations produites par les deux parties d'un compas qu'on rapproche sur la peau finissent par se fondre en une seule. La seconde forme d'association est celle des impressions présentes avec les impressions passées , selon les lois de contiguïté et de ressemblance que nous avons précédemment étudiées. Cette forme d'association unit aux sensations présentes des images qu'elles évoquent et qui leur font cortège; elle nous permet ainsi d'interpréter les sensations présentes. Par exemple la vue d'un cube nous en fait imaginer la forme tactile, la résistance, etc. ; et toutes ces images sont tellement liées qu'il nous semble percevoir ce qu'en réalité nous imaginons. Mais aucun de ces deux modes de synthèse ne peut se prendre au sens kantien d'une « forme ordonnant les sensations », s'imposant à elles comme un moule extérieur. Quand le disque jaune d'une orange vu de loin éveille immédiatement en nous l'idée d'un fruit sphérique, cette interprétation des images n'a pas lieu par l'application d'une form£ et d'un moule intellectuel à une matière informe; elle a lieu par le lien de contiguïté, de fréquence, d'habitude, qui a uni dans notre expérience même la forme visible du disque avec la forme tangible de la sphère. La première sensation devient

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ainsi le signe de l'autre, et la classification des objets, où Platon voyait une opération du pur esprit, se fait alors par le fonctionnement automatique des cellules cérébrales, par le jeu de l'habitude et de la sélection mentale. Il n'y a toujours ici qu'une association qui lie des sensations présentes à des sensations absentes, mais possibles, actuelles même sous la forme afikiblie et la. pénombre du souvenir.

En général, les rapports de nos états de conscience dans le temps, leurs rapports mêmes de dépendance mutuelle et de causalité empirique, leur ordre de succession constante et leurs lois de combinaison ne peuvent être attribués à notre conscience, mais à l'action plus ou moins immédiate des choses extérieures. Ce n'est pas dans ces lois de combinaison encore superficielles, c'est dans quelque chose de bien plus profond et de plus intime que nous trouverons la vraie part de notre conscience. Si quelque chose constitue l'apport de la conscience dans la connaissance , c'est précisément ce que platoniciens et kantiens dédaignent : la sensation même , avec sa qualité spécifique , avec la manière indéfinissable dont elle (nous affecte. Ce n'est pas l'ordre de mes sensations de couleurs qui vient de moi, qui est la part de ma conscience ; ce sont ces sensations elles-mêmes en tant que senties^ en tant qu'ayant telle nuance intérieure, telle qualité propre. .Ce qui est irréductible à la seule action des objets externes, au seul mécanisme, c'est précisément ce que Kant nomme, avec Platon et Aristote, la matière de la connaissance. Et si quelque chose mérite d'être appelé a priori comme indépendant de l'extérieur et propre au sujet conscient, c'est avant tout le sensible, le matériel de la connaissance. La forme intellectuelle, au contraire , est en grande partie, au moins à l'origine, un ordre imposé du dehors et qui demeure lui-même extérieur : c'est un rapport constant de simultanéité ou de succession qui n'affecte pas les termes eux-mêmes, mais leurs relations mutuelles. Nous retournons donc entièrement le point de vue du kantisme et du platonisme : où ils voient une spontanéité interne, nous voyons plutôt la contrainte du dehors : c'est la forme, c'est la nécessité

intellectuelle; où ils voient les données du dehors, nous voyons la part originale de la conscience : c'est la matière, c'est la sensation.

II. — Soit, dira-t-on, les relations de nos états de conscience sont produites par celles de leurs objets extérieurs ; mais la conscience même de ces relations, qui les dégage des sensations où elles sont réalisées, ne supposet-elle point un acte de Tesprit pur? Par exemple, deux termes différents ou semblables, comme deux couleurs, sont sans doute des images sensibles, mais « le rapport de différence ou de ressemblance, lui, n'est pas imaginable » ; il est absolument « pur de toute représentation sensible » ; les termes seuls sont sentis, la conscience des rapports n'a absolument rien de sensible.

Au point de vue du raisonnement, cet intellectualisme est un cercle vicieux. Comment, en effet, prononcer « sur le même et l'autre », sur la différence et la ressemblance, en un mot sur la relation, par exemple sur celle du bleu et du rouge, si cette relation n'est pas donnée à la conscience en même temps que les termes où elle est encore engagée et d'où je l'extrais pour la penser à. part? En fait, ce n'est pas le pur esprit qui fait les choses semblables ou différentes, unes ou multiples : il ne fait que dégager les rapports des objets. Or, il ne connaît les objets que par ses impressions; donc ces rapports existent déjà d'une manière concrète dans ces impressions mêmes ; donc il doit y avoir d'abord une certaine affection de notre conscience, un certain feeling, qui est l'effet propre en nous des choses multiples, différentes, identiques, et qui ne se retrouve pas dans les autres affections ou états de conscience; donc, enfin, les relations, avec leurs effets sur nous, sont l'objet d'une conscience sensitive avant de pouvoir être l'objet de cette « opération intellectuelle » où Platon voyait une contemplation des idées. En un mot, nous avons quelque conscience concrète et spontanée des relations réelles avant d'en avoir la pensée abstraite et réfléchie. S'il n'y avait pas déjà, dans le sentiment même des choses inégales ou égales, différentes ou semblables, dans l'impression spécifique qu'elles produisent

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