Pierre Janet, État mental des hystériques
RlBOT. — Sentiments. 3
breux exemples clans les ouvrages spéciaux L'un broie du \erre (laus sa bouche, pendaut une demi-lieure, sans ressoitir aucun mal. Un autre, dans une lutte, se casse la jambe, un fragment du tibia fait saillie au dehors, après avoir déchiré la peau ; il n'en poursuit pas moins l'objet de sa colère, puis vient s'asseoir à table pour manger, sans que sa figure révèle la moindre soullrance. Très nombreux sont ceux (pii, par intention ou par mégarde, plongent un bras dans l'eau Itouillante, s'appuient sur un poêle rougi; la peau tombe en lambeau, sans qu'ils paraissent s en inquiéter. L'énumération de faits analogues serait sans fui ^
Les analgésies artificielles produites par le chloroforme et les divers anesthésiques, telles qu'on les emploie dans les opérations chirurgicales, sont plus instructives. On s'est demandé si les mouvements, les objurgations et les cris de certains patients ne prouvent pas que l'analgésie n'est pas complète, même lorsqu'elle semble telle. Richet a émis cette opinion que ce qui fait défaut, ce n'est pas la conscience, mais le souvenir; la douleur serait si rapide qu'elle n'est qu'un moment mathématique et ne laisserait aucun retentissement après elle : ce serait une série d'états de conscience tour à tour évanescents. Cette hypothèse est très soutenable; mais ce qui me paraît plus important parmi les faits rapportés par cet auteur, c'est que la douleur ayant disparu, un certain degré de connaissance persiste. En d'autres termes, il y a une scission : l'homme affectif a disparu, l'homme mtelleclucl reste.
1. Voir en particulier Morel, Trailë des maladies mentales, qui a résumé beaucoup de faits curieux, p. 324 et suiv.
2. Weir Milciiell (Médical Record, déc. 24, 1892, cité par Strong, Vsycholor/ical Review, 1893, t. Il, p. 332) rapporte le fait extraordinaire qui suit d'analgésie naturelle. Homme qui mourut à cinquante-six ans, corpulent, pesant environ 250 livres, joyeux vivant. Intelligent, vigoureux de corps et d'esprit, avait acquis une réi>utation considérable comme avocat et politicien. « Durant une campagne politique, ayant eu un doigt blessé dans un tumulte, il le détacha lui-même en le mordant et le craciia à terre. Il eut un ulcère à un orteil, qui résista trois ans au traitement, sans lui causer un seul instant la moindre douleur. 11 eut aussi un abcès à la main, qui se propagea au bras et à l'avant-bras, et causa une enflure énorme qui mit sa vie en danger : on usait de la lancette sans précaution et, pendant tout ce temps, il ne ressentit aucune douleur. De même pour l'opération de la cataracte sur ses deux yeux; il garda l'immobilité d'une statue. Ce n'est que pendant sa dernière maladie qu'il se plaignit de quelque douleur; mais elle passa vite et il était revenu à son état d'insensibilité naturelle, lorsqu'il mourut. •>
Pour beaucoup d'opérations simples, plusieurs sentent le contact de l'instrument : douleur nulle. Mais voici des cas plus complexes : Opération d'une fissure à l'anus avec fistule; la malade sent le contact des ciseaux et distingue bien qu'on lui fait quatre incisions ; elle ne peut parler, mais ne souffre pas. — Opération analogue. « Pendant qu'on l'opère, je lui demande : Quel âge avez-vous? Elle répond : quarante et un ans ; ne sent rien ; réveillée elle ne se rappelle ni la blessure ni la brûlure et se plaint de n'avoir pas été opérée. » — « A une autre, pendant l'opération, je demande : Comment cela va-t-il? Réponse : cela ne va pas mal. A ce moment, je la pince très fortement; elle ne sent rien. — J'introduis fortement une pince dans la bouche pour prendre la langue. « Otezmoi donc cette cigarette », dit l'opéré. Au réveil, aucun souvenir. » — Un autre à qui on passe une barbe de plume sous le nez, dit : « Ne me chatouillez pas ». Cette réponse eut lieu pendant qu'on lui liait les grosses artères, temps très douloureux de l'opération. » — Enfin, un homme chloroformé, pendant qu'on lui liait le cordon spermatique, entend sonner l'horloge et dit tranquillement : « Voici onze heures et demie. Au réveil, aucun souvenir', j
Si j'ai cité ces faits, c'est qu'ils prouvent à quel point la douleur comme état de conscience est réparable, comment elle peut être ajoutée et retranchée, à quel point elle otîre les caractères d'un épiphénomène.
Cette indépendance relative du phénomène-douleur, contre laquelle les intellectualistes se sont toujours insurgés ^ me paraît corroborée par le fait du retard que nous avons signalé plus haut en passant. Si l'on se heurte un cor en marchant, on sent le choc avant la douleur ; on sent le froid du bistotiri avant la douleur de l'incision. Beau estimait que la douleur retarde de quelques dixièmes de seconde sur l'impression tactile. Burckhardt, d'après des recherches précises, fixe la vitesse de transmission dans la moelle à 12 m. 9 par seconde pour les impressions douloureuses, à 43 m. 3
1. Richet, Recherches expérimentales et cliniques sur la sensibilité, p. 2oS-259.
2. Voir sur ce point los explications embarrassées de Lehniann, ouv. cité, p. 51 et suiv.
pour les autres. Dans certaines maladies, comme le tabès dorsal, l'écart entre le contact d'une aiguille et la douleur éprouvée peut être de une à deux secondes. — On peut citer encore bien d'autres faits. Si l'on saisit, dans une pince à pression, un repli de la peau et qu'on s'arrête au moment où la pression est suffisante, la douleur qui n'existait pas d'abord, finit par apparaître. Elle vient graduellement, comme par ondée, et finit par devenir insupportable. — Un homme dont le pouce est pris dans une machine, ne fut averti de sa blessure que parce qu'il se sentit le bras attiré et c'est un quart d'heure après qu'il commença à souffrir. — On a remarqué aussi que la syncope causée par des chocs violents et des traumatismes ne se produit pas immédiatement ' ; entre l'accident et l'évanouissement, il peut s'écouler plusieurs minutes.
La douleur est le résultat d'une sommation. Naunyn a montré que, chez les tabétiques, une excitation mécanique (comme celle d'un cheveu sur la surface cutanée du pied), qui reste au-dessous du seuil de la conscience comme contact et comme douleur, si elle est répétée de 60 à 600 fois par seconde, est perçue au bout de 6 à
10 secondes et devient bientôt pour le malade une douleur intolérable.
Bien que la sensibilité excessive à la douleur (hyperalgésie) appartienne à la pathologie de notre sujet qui sera étudiée dans un autre chapitre, il convient d'en dire quelques mots pour l'opposer <à l'état contraire, l'analgésie, et surtout en vue de nos conclusions. Cet état est plus difficile à constater que l'insensibilité, parce que ici
11 n'y a plus qu'une différence de degré, non une différence de l'être au néant. Mais, dans certains cas, il y a entre l'excitation et la réaction du sujet sentant une disproportion telle, qu'on peut dire sans hésiter que la sensibilité n'est plus normale.
On a remarqué que, d'une manière générale, les races inférieures sont peu sensibles à la douleur. Les nègres d'Egypte subissent presque sans souffrance les plus grandes opérations chirurgicales (Pruner-Bey), Mantegazza en a rapporté un grand nombre d'exemples (ch. xxvi). Chez le paysan, la sensibilité est d'ordinaire moins vive que chez le citadin et l'on peut admettre, sans hésiter, que la
1. Richet, ouv. cité, p. 289-290 et 315-316 : beaucoup d'observations.
susceptibilité à la douleur augmente avec la civilisation ; pour beaucoup, ce qu'on appelle du stoïcisme, serait mieux nommé un faible degré de sensibilité. L'hyperalgésie se voit le mieux dans les cas d'extrême surexcitabilité nerveuse. Chez quelques-uns, elle est généralisée, c'est le « supplicium neuricum », et le patient se dit en proie à d'inexprimables tourments. Elle est moins fréquente en ce qui concerne les nerfs spéciaux, cependant elle se rencontre. L'un souffre du plus léger bruit, ne peut tolérer la moindre odeur. Pitres cite le cas d'une personne enfermée dans une chambre obscure dont elle ne sortait que la nuit, les yeux préservés par une visière épaisse contre le rayonnement des étoiles. Ceux qui pénétraient le jour dans sa chambre noire, devaient porter des vêtements sombres, cacher avec grand soin le col de leur chemise dont le reflet blanc lui était horriblement désagréable ^ L'hyperalgésie cutanée est très commune, tantôt sur toute la surface, tantôt hémilatérale, tantôt disséminée par îlots. Weir Mitchell, dans son livre sur Les lésions des nerfs, en a rapporté plusieurs exemples, entre autres d'un soldat blessé à qui le froissement seul du papier causait des douleurs atroces. Les fumeurs d'opium, lorsqu'ils interrompent leurs habitudes, sentent le moindre souffle comme un froid glacial et se plaignent de douleurs intolérables dans toutes les parties du corps. L'hyperalgésie des tissus profonds est aussi fréquente chez les hystériques et les hypocondriaques.
11 convient de remarquer en passant que de même que l'msensibilité à la douleur (analgésie) est indépendante de l'incapacité à percevoir les impressions sensorielles (anesthésie) ; de même l'hyperalgésie est distincte de l'hyperesthésie. Celle-ci est une faculté de percevoir qui dépasse de beaucoup la moyenne : on sait que certaines races, certains individus ont une acuité visuelle, auditive, olfactive, extraordinaires; on connaît l'hyperesthésie tactile des aveugles; enfin, chez les hj^^notisés, la finesse des sens a quelquefois paru miraculeuse. L'hyperalgésie, comme l'analgésie, montre donc l'indépendance relative de la douleur par rapport aux sensations qui la suscitent.