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CHAPITRE II

la douleur morale (le chagrin, la tristesse)

En passant de la douleur pliysiiiue à la douleur morale, entronsnous dans un autre monde et changeons-nous de sujet? Nullement. Les langues, avec leurs termes spéciaux : tristesse, chagrin [sorrow, Kûmmer), etc., créent une illusion dont la plupart des psychologues paraissent avoir été dupes : c'est qu'entre ces deux formes delà douleur, il y aurait une différence de nature. En tout cas, ils ne s'expliquent pas nettement sur ce point et paraissent partager l'opinion commune'. Le but de ce chapitre est d'établir au contraire que, entre la douleur physique et la douleur morale, il y a une identité foncière, qu'elles ne diffèrent l'une de l'autre que par le point de départ : la première étant liée à une sensation, la seconde à une forme quelconque de représentation, image ou idée.

Au premier abord, il semblera paradoxal et même révoltant à plus d'un de soutenir que la douleur que cause un cor au pied ou

1. Je ne vois guère que Hartmanu qui ait traité ce point inriileinmont, mais avec beaucoup de netteté. « Que j'aie mal aux dents ou au doigt ou à restomac; que je perde ma femme, un ami ou ma place, si dans tous ces cas, on distingue ce qui est douleur et n'est que douleur et ne peut être confondu avec la perception, l'idée, la pensée, on reconnaîtra (juecet élément spécial est identique dans tous les ras. Vliiloaophie de l'Inconscient, t. I, -2'' p., ch. m.

un furoncle, celle que Michel-Ange a exprimée dans ses Sonnets de ne pouvoir atteindre son idéal ou celle que ressent une conscience délicate à la vue du crime, sont identiques et de même nature. Je rapproche à dessein des cas extrêmes. Il n'y a pourtant pas lieu de s'indigner si l'on remarque ({u'il s'agit de la douleur seule, non des événements qui la provoquent, qui sont, eux, des phénomènes extra- affectifs. An reste, la meilleure manière de justifler notre thèse, c'est de suivre l'évolution de la douleur morale dans sa marche ascendante, du plus has au plus haut. Il suffira d'en noter les principales étapes.

Preyiiière période. — La douleur morale est liée d'abord à une représentation extrêmement simple, à une image concrète, c'est-àdire à la copie immédiate d'une perception. On peut la déthiir : la reproduction idéale de la douleur physique. Elle ne suppose qu'une seule condition, la mémoire. L'enfant qui a dû avaler un remède désagréable, celui qui s'est fait extraire une dent, lorsqu'il faut recommencer, éprouvent une douleur (ju'on ne peut appeler physique, puisqu'elle est liée à une simple image; elle en' est la copie affaiblie et l'écho. On peut dire dans le langage des mathématiciens que, dans ce cas, la douleur morale est à la douleur physique comme l'image esta la perception. C'est une forme si simple qu'elle se rencontre môme chez beaucoup d'animaux, non des plus élevés. Ce n'est pas encore la douleur morale (tristesse, chagrin) au sens complet et rigoureux, mais elle devait être notée parce qu'elle répond à ce que les naturalistes appellent une forme de passage.

Deuxième période. — Elle est liée à des représentations complexes et forme une très grande classe dont les manifestations sont les seules qui se rencontrent dans la moyenne de l'humanité. A ce degré, la douleur morale suppose la réflexion ou plus explicitement : d'abord la faculté de raisonner (déduction ou induction), ensuite l'imagination constructive. On en peut citer des exemples en foule, pris au hasard : la nouvelle d'une mort, d'une maladie, de la ruine, d'une ambition frustrée, etc. Le point de départ est un fait tout simple et tout sec, mais la douleur s'attache à tous les résultats aperçus qui en découlent. Ainsi la ruine, c'est tout un cortège de privations, de misères, de travaux à recommencer, de fatigues et d'épuisements. C'est dans cette traduction de détail,

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