‹ La psychologie des sentiments [electronic resource]Chapitre 16 sur 113 · LA DOULEUR MORALE · texte numérisé non relu

LA DOULEUR MORALE

variant suivant les individus et les cas, que consiste la douleur morale. 11 est clair, et l'observation le prouve, que l'iiomme doué d'une imagination ardente et constructive, ressentira une douleur intense; tandis qu'un autre, à imagination froide et pauvre, reste insouciant, ne voyant guère dans son malheur que le présent, l'actuel, c'est-à-dire peu de chose : la somme des douleurs évoquées est proportionnelle à la somme des représentations évoquées. L'enfant reste insensible à la nouvelle d'une mort ou d'une ruine et s'il s'émeut, c'est par imitation ; parce qu'il n'a rien dans son expérience qui lui permette de déduire ce qui est contenu dans ces mots funestes et de se représenter l'avenir.

La douleur morale se présente sous diverses formes :

Positive : c'est une dépense de mouvement, la représentation d'un travail épuisant, d'un effort incessant à recommencer qui est déjà senti dans la conscience par anticipation. Tel est le cas d'un candidat refusé à son examen et qui ne peut pas y renoncer.

Négative : c'est un arrêt de mouvement, un amoindrissement, la conscience d'un déficit, d'une privation, de besoins sans cesse renaissants, sans cesse frustrés. La mort d'une personne aimée en est le plus parfait exemple.

Mixte : comme chez le millionnaire ruiné ou le roi détrôné qui se remettent à l'œuvre pour reconstituer leur passé. D'une part, représentation des longs travaux d'une nouvelle conquête; d'autre part, tendances de toute sorte jadis satisfaites, maintenant enrayées d'une manière inexorable.

Une étude complète de notre deuxième groupe des douleurs morales comprendrait deux moments : la forme égoïste, la première en date, et la forme sympathique ou altruiste. Celle-ci semble se produire d'assez bonne heure, puisque Darwin l'a notée à l'âge de six mois et onze jours chez l'un de ses enfants, qui se montra fort ému parce que sa nourrice fit semblant de se désoler et de crier. Preyer prétend même, nous l'avons vu, que le chagrin apparaît dès l'âge de quatre mois. Cette forme sympathique de la douleur se rencontre chez certains animaux, particulièrement ceux qui vivent en société. Pour certains couples monogames, la mort d'un des conjoints produit souvent le dépérissement de l'autre. Nous ne nous arrêterons pas, pour le moment, à la description de

ces deux grandes formes de la vie affective qui nous occuperont tant de fois au cours de notre étude.

Troisième période. — Le cliagrin est lié à de purs concepts ou à des représentations idéales. C'est la douleur intellectuelle, bien plus rare et qui d'ordinaire n'afflige pas, du moins longtemps, le commun des hommes. Telle est la douleur de l'homme religieux qui ne se sent pas assez fervent, du métaphysicien tourmenté par le doute, du poète et de l'artiste qui ont conscience d'une création avortée, du savant qui poursuit sans succès la solution d'un problème.

Ces formes de la douleur sont principalement négatives et secondairement positives. Elles consistent avant tout en besoins non satisfaits, privations, lacunes dans l'existence; ensuite en effort, dépense de force, fatigue, pour n'aboutir à rien.

Après avoir montré que le phénomène-douleur, au cours de l'évolution, s'attache à des représentations de plus en plus hautes et finalement à des conceptions supérieures, examinons la douleur morale objectivement, du dehors, pour montrer de nouveau son identité avec la douleur physique, ou plus exactement pour établir que la douleur est phénomène invariable en nature, sous quelque forme qu'il se manifeste.

1° La tristesse est accompagnée des mêmes modifications dans l'organisme que la douleur physique. Il est inutile d'en répéter la description : troubles de la circulation, constriction des vaso-moteurs, syncope; abaissement de la respiration ou changements perpétuels dans son rythme ; retentissement brusque ou prolongé sur la nutrition, inappétence, indigestion, arrêt ou diminution des sécrétions, vomissement. Remarquons que les cas de canitie rapide, rappelés plus haut, se rencontrent surtout dans les violentes secousses morales (Marie-Antoinette, Ludovic Sforza, etc.). Les muscles volontaires de la voix, du visage, du corps tout entier subissent les mêmes influences, ont le même mode d'expression; pour la douleur morale comme pour la douleur physique, il y a les formes muettes et les formes agitées.

Si l'on admet l'ancien adage : « Naturam morborum medi-

LA DOULEUR MORALE 47 cationes ostendunt », comme nous voyons cliaque jour la même thérapeutique générale employée pour les deux formes de la douleur, ceci est encore un témoignage en faveur de leur identité : sans doute chacune a des moyens curatifs qui lui sont propres : pour la douleur morale, les consolations, les distractions, les voyages; mais n'emploie-t-on pas pour guérir l'une et l'autre l'opium, les sédatifs, les toniques?

3° Nous avons rapproché plus haut les cas les plus grossiers de douleur physique des cas les plus raffinés de douleur morale : mais il y a des formes composites où les sensations et les représentations paraissent se faire équilibre, en sorte que ces états douloureux doivent s'inscrire sous l'un et l'autre titre. Tels certains mélancoliques dont nous aurons à parler plus tard; mais nous pouvons prendre comme type l'hypocondriaque : nous trouvons ici le point de jonction des deux douleurs. La description des troubles physiques de l'hypocondrie a été bien souvent faite. Il y a des douleurs locahsées, mais en outre combien de douleurs simplement représentées, grossies comme avec une loupe, attribuées au poumon, au cœur, au foie, à la rate, aux reins, à l'estomac, aux intestins, aux articulations qui craquent! que de conjectures sur la couleur de la fiice, de la langue, des urines et surtout quelle perpétuelle anxiété! L'un d'eux disait : « Gela va trop bien aujourd'hui, cela m'inquiète, car ce n'est pas naturel ». Est-ce douleur physique, est-ce douleur morale? Tantôt l'une, tantôt l'autre prédomine, suivant les individus et les moments. Clouston a noté que chez les mélancoliques souvent la tristesse diminue quand la douleur physique augmente. Elles sont si intimement entrelacées qu'on ne peut établir entre elles un point de départ. Cet état morbide, qui n'est pas rare, méritait d'être rappelé parce qu'il est lui aussi une forme de passage. On pourrait sans crainte généraliser et dire : il n'y a aucune douleur physique (c'està-dire localisée) si légère qu'elle soit ([ui ne s'accompagne de quelque agacement fugitif, aucun agacement qui ne s'accompagne de quelques légers troubles physiques.

Tout ce qui précède ne veut pas dire que le chagrin est une douleur physique très raffinée, qu'il en est issu, (ju'il en sort, comme, suivant la formule bien connue : Nihil est in intellectu quod non prius fiient in sensu, on suppose que les formes supé-

rieures de la connaissance sortent de la senle sensation. Ce serait un contresens. La douleur physique n'est pas un genre dont la douleur morale serait une espèce. La thèse que je soutiens c'est que la douleur est toujours identique à elle-même, qu'elle a ses conditions d'existence propres, que les innombrables modalités qu'elle nous présente dans l'ordre physique ' et dans l'ordre mental tiennent à l'élément sensoriel ou intellectuel qui la suscitent et qu'elle enveloppe.

Resterait à chercher pourquoi certaines représentations ont le fâcheux privilège de susciter la douleur. C'est une question que nous ne pouvons qu'effleurer, parce qu'elle appartient à une autre partie de notre sujet. Pour le moment, je réponds simplement : parce qu'elles sont un commencement de désorganisation mentale comme la douleur physique est un commencement de désorganisation physique. L'être sentant, homme ou animal, est un faisceau de besoins, d'appétits, de tendances physiques ou psychiques : tout ce qui les supprime ou les entrave, se traduit par la douleur. La souffrance physique répond a la réaction aveugle et inconsciente de l'organisme contre toute action nuisible. La tristesse répond à la réaction consciente contre toute diminution de la vie psychique. L'homme emprisonné dans le prosaïsme le plus étroit et le plus borné ne ressentira assurément aucune douleur esthétique, parce que n'ayant aucun besoin de ce genre, il ne peut être de ce chef ni amoindri ni entravé.

En résumé, la douleur, sous toutes ses formes, révèle une identité de nature. La distinction entre la douleur physique et la douleur morale a une valeur pratique, non scientifique.

1. Hiihnemann dislinguait 73 espèces de douleurs physiques, Georget, 38. Renaudiii, 12, elc. Je donne ces nombres à titre de curiosités. Plus récemment Gokischeider {Ueher den Schmerz) établit trois étages dans les douleurs physiques : 1° douleurs vraies, réelles (echte); elles dépendent des nerfs de la sensibilité générale et sont causées par des excilalions mécaniques, thermiques, chimiques, par rinflammation, les poisons; 2" douleurs indirectes, pseudo-douleurs qui consistent surtout en un état de malaise (Schmerzwe/i); elles peuvent dans les maux de tète, d'estomac, etc., être aussi oppressives et torturantes que les douleurs <■ réelles »; 3" douleurspsychiques ou idéales (ideel), qui sont une hyperesthésie de l'activité sensitive : elles se rencontrent dans les névroses (neurasthénie, hystérie, hypocondrie), dans les hallucinations, l'état hypnotii|ue, etc. Cette classification est peut-êb'e accei)table en physiologie. Pour la psychologie, toute douleur, à titre d'état de conscience, quelle qu'elle soit et d'où qu'elle vienne, est « vraie », « réelle ».

Page 1