‹ La psychologie des sentiments [electronic resource]Chapitre 43 sur 113 · Cette opinion sera examinée plus loin · texte numérisé non relu

Cette opinion sera examinée plus loin

160 PSYCHOLOGIE DBS SENTIMENTS

1» La mémoire affective fausse ou abstraite consiste dans la représentation d'un événement, plus une marque affective — je ne dis pas un état affectif. Elle est certainement la plus fréquente. Que reste-t-il des petits accidents d'un long voyage? le souvenir des lieux où ils se sont produits, des détails et, de plus, que cela a été désagréable. Que reste-t-il d'un amour éteint, sinon l'image d'une personne, d'assiduités auprès d'elle, d'aventures et, de plus, que cela a été de la joie? Que reste-t-il à l'adulte du souvenir de ses jeux d'enfance? Que reste-t-il de ses croyances politiques ou religieuses d'autrefois à celui qui est devenu totalement indifférent? Dans tous les cas de ce genre, et il y en a des milliers, la marque affective remémorée est connue, non sentie ni éprouvée : ce n'est qu'un caractère intellectuel de plus. Elle s'ajoute au reste comme un accessoire ; à peu près de même qu'en nous représentant une ville, un monument, un paysage que nous avons visités autrefois, nous y ajoutons le souvenir d'un ciel lumineux ou gris, d'une pluie ou d'un brouillard qui l'enveloppait.

Je l'appelle une mémoire affective « abstraite » et je justifie ce terme. Les états affectifs sont susceptibles d'abstraction et de généralisation tout comme les états intellectuels. Celui qui a vu beaucoup d'hommes, qui a entendu aboyer beaucoup de chiens et coasser beaucoup de grenouilles, se forme une image générique de la forme humaine, de l'aboiement du chien et du coassement de la grenouille. C'est une représentation schématique, semi-abstraite, semi-concrète, formée par l'accumulation de ressemblances grossières et élimination des différences. De même celui qui a eu plusieurs fois mal aux dents, la colique ou la migraine, qui a eu des accès de colère ou de peur, de haine ou d'amour, se forme une image générique, une représentation schématique de ces divers états, par le même procédé. Voilà le premier pas. Il serait hors de propos de suivre ici en détail la marche ascendante de l'esprit vers des généralisations de plus en plus hautes. A leur degré le plus élevé, des concepts, tels que force, mouvement, quantité, etc., supposent deux choses : un mot qui les fixe et les représente, un savoir potentiel, latent, caché sous le mot et qui l'empêche d'être un pur « tlatus vocis ». Celui qui ne possède pas ce savoir potentiel, qui est incapable de résoudre les abstractions supérieures en moyennes, puis

en inférieures, puis en données concrètes, ne possède qu'un concept vide. De même pour les états affectifs : les termes émotion, passion, sensibilité, etc., ne sont que des abstractions, et pour vivifier ces termes, leur donner une signification réelle, il faut des expériences de l'ordre affectif, des données concrètes. Les gens qui parlent d'un état affectif qu'ils n'ont jamais éprouvé, qu'ils ne connaissent que par ouï-dire, ont un concept vide. Les états affectifs sont une matière qui peut subir tous les degrés d'abstraction, comme la matière sensorielle.

Le souvenir affectif, faux ou abstrait, n'est qu'un signe, un simulacre, un substitut de l'événement réel, un état intellectualisé qui se surajoute aux éléments purement intellectuels de la représentation, et rien de plus.

2° La mémoire affective, vraie ou concrète, consiste dans la reproduction actuelle d'un état affectif antérieur avec tous ses caractères. Cela est nécessaire, du moins théoriquement, pour qu'elle soit complète. Plus elle se rapproche de latoîalité, plus elle se rapproche de l'exactitude. Ici, le souvenir ne consiste pas seulement dans la représentation des conditions, circonstances, bref des états intellectuels ; mais dans la reviviscence de l'état affectif lui-même, comme tel, c'est-à-dire ressenti. J'en ai rapporté des cas plus haut : l'expérience de Fouillée, les cas de Littré, de Sully-Prudhomme, les observations III et IV, si nettes, si claires, montrent que la mémoire affective vraie, indépendante de son accompagnement intellectuel, n'est pas une chimère.

Bain nous dit : « Les émotions, dans leur caractère strict d'émotion proprement dite, ont le minimum de reviviscence; mais comme elles font toujours corps avec les sensations supérieures, elles participent à la reviviscence des perceptions visuelles et auditives ». Sur quoi, W. James fait la réflexion suivante : « Mais il oublie de montrer que les visions et sons ravivés peuvent être des images sans cesser d'être distincts, tandis que l'émotion pour être distincte doit devenir de nouveau réelle. Bain semble oublier qu'une émotion idéale et une émotion réelle causée par un objet idéal sont deux choses très distinctes »

d. Psijchologij, II, 474.

RiBOT. — Sentiments.

Je soutiens au contraire que nous n'avons là que deux degrés de la même chose, deux phases : la première fruste et avortée, la seconde complète, d'un même événement; et il faut que le sujet qui nous occupe soit bien confus ou ait été traité bien négligemment, pour qu'un esprit aussi pespicace que W. James n'ait pas vu que les souvenirs affectifs, comme les autres, ont pour idéal de redevenir actuels. On ne devrait pourtant pas oublier ce fait incontestable que notre conscience ne vit que dans le présent. Pour qu'un souvenir, si lointain qu'il soit, existe pour moi, il faut qu'il rentre dans le champ étroit de la conscience actuelle; sinon, il est enseveli dans le gouffre de l'inconscience et identique au néant. Nous avons ainsi (sans parler du présent-futur) un présent-présent et un présent-passé, celui de la mémoire, et celui-ci ne se distingue de l'autre que par certaines marques additionnelles qu'il n'importe pas d'énumérer, mais qui consistent surtout en ce qu'il apparaît comme une répétition d'un état initial et, généralement, avec une intensité moindre. Or, ces conditions indispensables delà mémoire sont les mêmes pour les états intellectuels et pour les états affectifs. Si, les yeux fermés, je me représente Saint-Pierre de Rome (si j'étais architecte et très bon visuel, j'en reverrais tous les détails), ma représentation est actuelle et ne devient souvenir que par l'addition de marques secondaires, entre autres la répétition et la moindre intensité. Si, au souvenir d'une agonie dont j'ai été témoin, le chagrin m'envahit, si mes larmes coulent (le cas de Littré cité plus haut n'est rien moins que rare), ma représentation est actuelle et ne devient souvenir que par l'addition de marques secondaires, entre autres la répétition et la moindre intensité. Les deux cas sont semblables ; pour l'un comme pour l'autre, la représentation, suivant la loi formulée par Dugald Stewart et Taine, est accompagnée d'une croyance momentanée qui la pose comme réalité actuelle. Mais le souvenir affectif, dira-t-on, a ce caractère propre qu'il s'accompagne d'états organiques et physiologiques qui en font une émotion réelle. Je réponds qu'il doit en être ainsi, car une émotion sans sa résonance dans tout le corps n'est plus qu'un état intellectuel. Demander qu'on se représente réellement un état aflectif sans que ses conditions organiques renaissent aussi, c'est demander l'impossible ; c'est poser le problème en termes contradictoires. Ce qui se

produira alors, c'est tout simplement son substitut, son abstrait, c'est-cà-dire la mémoire affective fausse qui est une variété de la mémoire intellectuelle ; l'émotion sera reconnue non ressentie.

Enfin, lïdéal de tout souvenir c'est, en gardant sa marque de déjà éprouvé, d'être adéquat, dans la mesure possible à l'impression originale. La représentation est une opération intérieure dont la limite extrême est l'hallucination. Pour les deux formes du souvenir— intellectuel, affectif — l'idéal est le même; seulement chacune a son mécanisme spécial pour y arriver.

Il y a tous les degrés possibles de transition de la simple représentation sèche du mot plaisir ou douleur, amour ou peur, à la représentation vive, pleine et entière, sentie, de ces états. Dans une masse d'hommes pris au hasard, on pourrait, avec des informations suffisantes, fixer tous ces degrés de l'abstrait au concret. Il y a plus; ils peuvent se rencontrer dans le même individu. Quand le poète dit que :

Sur les ailes du temps la tristesse s'envole,

cela signifie en langage psychologique que peu à peu la mémoire affective s'est transformée en mémoire intellectuelle. On sait que certains artistes, pour se débarrasser du souvenir d'un chagrin ou d'une passion, les fixent dans une œuvre d'art. C'était le procédé de Goethe : tout le monde connaît l'histoire de Werther, pour ne citer que celle-là. Une des personnes que j'ai interrogées, emploie le même moyen et il lui réussit; c'est-à-dire qu'il s'agit, dans le cas qui nous occupe, de transférer l'émotion dans le domaine de l'imagination objective et par suite de l'intellectualiser.

Nous avons dit que, chez certaines personnes, la reviviscence de l'état affectif paraît complète. En fait, l'est-elle? Il me paraît impossible de répondre rigoureusement à cette question et voici un point par où la mémoire affective diiTère de la mémoire intellectuelle.

Tel souvenir est tenu pour exact ; mais ce n'est le plus souvent qu'une illusion. Presque toujours dans la reviviscence, il y a des déchets et des pertes, quelquefois des additions; tantôt du plus, tantôt du moins. Toutefois, dans l'ordre intellectuel, il y a certains cas où l'on peut dire qu'elle est parfaite, impeccable, sans la moindre lacune et l'affirmation est légitime, parce qu'elle est véri-

fiable. Il suffit de comparer la copie à l'original. Si j'entre, les yeux fermés, dans une salle de l'Alhambra, je puis constater si la vision intérieure que j'ai gardée d'une première visite est adéquate à la réalité. Je peux comparer mon souvenir d'un passage musical avec son audition effective. Le peintre de Wigan qui faisait ses portraits de mémoire, Mozart reconstituant le Miserere d'Allegri sont des exemples classiques de cas parfaits, où la représentation est d'une exactitude irréprochable.

Mais, dans l'ordre affectif, cette comparaison est impossible, parce que deux états subjectifs, dont l'mi est l'original et l'autre la copie, ne peuvent pas coexister dans le même individu et qu'ici l'impression première ne peut être objectivée. Je ne vois qu'un moyen de tourner la difficulté pour arriver à une réponse approximative. Il consisterait à comparer l'état affectif ravivé à un document écrit au moment même de la première impression et encore ce procédé est d'une sûreté douteuse. J.-J. Rousseau, à propos de l'enthousiasme excité par les lettres d'amour de sa Nouvelle Héloïse, nous apprend qu'elles étaient inspirées par son propre amour pour Mme d'Houdetot, et il ajoute : <: Qu'aurait-on dit, si l'on avait lu les originaux eux-mêmes ! » Il se peut que Rousseau se trompe en plus ou en moins : mais c'est une confrontation de ce genre que je propose. Une personne très apte aux observations de psychologie et qui note jour par jour ses impressions depuis plusieurs années, m'avait promis de tenter cette comparaison entre le souvenir actuel et le document écrit : des raisons multiples l'en ont empêchée. On pourrait sans grande peine, mais par hasard, retrouver une lettre écrite sous l'impression du moment et la comparer avec le souvenir affectif actuel que, à tort ou à raison, on considère comme bien conservé. Pour ma part, j'incline à douter qu'il y ait jamais conformité complète entre l'original et la copie, lorsqu'il s'agit des sentiments; mais ce n'est qu'une hypothèse.

Il me reste à dire quelques mots de l'oubli dans l'ordre affectif. L'amnésie affective se produit sous deux formes : l'une pathologique, l'autre normale.

Je passe sons silence les manifestations morbides. Leur étude serait longue et curieuse, mais elle me détournerait de mon but

LA MÉMOIRE AFFECTIVE 16b

principal qui est pratique : on trouve de nombreux exemples de La perte des sentiments altruistes, moraux, religieux; d'indifférence partielle et totale pour le passé, d'insensibilité complète : le Gemûthslôsigkeit des aliénistes allemands.

Je m'en tiens à l'amnésie affective s(ms sa forme simple, courante, vulgaire. Rien de plus fréquent. D'abord, ce seul ftiit que la plupart des psychologues négligent la mémoire affective ou la nient, est une présomption qu elle n'a le plus souvent qu'un rôle efiacé. De plus cette mémoire affective que j'ai appelée fausse ou abstraite peut, sans préjudice, être considérée comme une forme mitigée de l'oubli. Enfin, en éliminant les tempéraments non émotionnels qui ne sont pas appropriés à notre étude, il se trouve que même parmi les émotionnels, beaucoup ressentent vivement, mais ne conservent pas. Tout le monde connaît des gens qui sont secoués de fond en comble parle chagrin, la joie, l'amour, l'indignation; ils en semblent possédés pour longtemps ; quelques semaines plus tard, il n'en reste plus de trace. Les émotions glissent sur eux comme une pluie ■d'orage sur les toits. Or, cette amnésie affective a une grande influence sur la conduite.

Voici, en effet, deux vérités générales, dérivées de l'expérience et qui me paraissent incontestables :

D'une part, l'agréable et le désagréable sont les plus puissants mobiles de l'activité humaine, s'ils ne sont pas les seuls;

D'autre part, il y a des gens chez qui la reviviscence affective est forte, faible ou nulle.

La conclusion c'est que cette portion de l'expérience individuelle qui résulte des plaisirs et peines éprouvés sera, quant à son efficacité, forte, faible ou nulle suivant les individus. Le prodigue qui s'est ruiné et qu'un hasard inespéré remet dans l'opulence, s'il n'a pas conservé un souvenir vif de ses privations, recommencera sa vie de gaspillage; si ses reviviscences pénibles sont stables, elles agiront sur ses tendances naturelles comme un frein, comme un pouvoir d'inhibition. L'ivrogne et le gourmand ne réitéreront pas, tant que durera la représentation vivace des lendemains de crapule et d'indigestion. L'enfant insensible au souvenir des récompenses et des punitions n'offre, tout le monde le sait, aucune prise à l'éducateur. J'ai rapporté précédemment les réflexions qui suivent souvent les

accoucliements dangereux, c'est encore un cas d'amnésie affective. Le man(iue de sympathie, cliez beaucoup d'hommes, n'est souvent ([ue l'impossibilité de raviver les souvenirs des maux dont ils ont souffert eux-mêmes et par suite de les ressentir en autrui. Voilà des faits bien connus dont il est inutile d'étendre la liste ; mais quelle que soit leur banalité, il me semble qu'on n'en saisit pas toujours la raison psychologique, parce que l'importance de la mémoire affective a été méconnue.

L'amnésie affective joue donc, dans la vie humaine, un rôle bien plus important qu'on ne le pense; elle donne souvent le secret de modes de conduite étranges, bien que je ne veuille pas soutenir que partout et toujours elle les explique seule.

L'étude qui vient d'être faite me paraît conduire aux conclusions suivantes.

1° Il existe un type affectif aussi net, aussi tranché que le type visuel, le type auditif et le type moteur. Il consiste dans la reviviscence aisée, complète et prépondérante des représentations affectives.

Je n'ai fait qu'ajjpliquer à une partie à peu près inexplorée de la mémoire, les procédés de recherche inaugurés pour les sensations objectives par Taine et Galton, continués par beaucoup d'autres et qui ont réussi en leurs mains. On m'objectera peut-être que le type affectif complet est rare ; mais il n'est pas sûr non plus que les types visuel, auditif, moteur, à l'état pur, sont très fréquents. Ceci d'ailleurs importe ])eu ; l'essentiel était de le dégager. Ceux qui appartiennent à ce type le reconnaîtront bien. Je prévois ({ue ceux qui s(Tnt au pôle opposé refuseront de l'admettre : mais les savants de la Société royale et de l'Académie des Sciences interrogés par Galton — non visuels pour la plupart — ne comprenaient rien à ses ([uestions et rejetteraient probablement ses conclusions. C'est une tendance incurable chez beaucoup d'hommes de vouloir que tout le monde soit fait comme eux et de ne pas admettre ce (jui s'en écarte ; et pourtant, en psychologie plus qu'ailleurs, il faut se méfier des généralisations trop étendues.

LA MÉMOIRE AFFECTIVE 167 2° Il n'existe pas seulement un type affectif général; il comporte des variétés et même il est probable que les types partiels sont les plus fréquents. Ici j(> note une ressemblance entre mes recherches et celles qui ont été faites sur les représentations d'origine objective. On sait ([ue tel a une excellente mémoire des figures, des formes, des choses concrètes; non des couleurs ni des signes visuels (imprimerie, écriture). Tel a une mémoire excellente pour les langues et nulle pour la musique ou inversement. D'ailleurs, de norribreux faits pathologiques n'ont-ils pas démontré que, dans une catégorie déterminée d'images, tout un groupe peut disparaître, sans préjudice notable pour les autres?

Je n'ai pas présentement assez de documents pour entrer dans l'étude des variétés du type affectif; mais il est certain qu'ils existent; que, pour l'un, la reviviscence nette et fréquente n'a lieu que pour les représentations joyeuses, chez un autre pour les images tristes ou éroti(iues. J'ai obtenu des déclarations très affirmatives sur ce point; je transcris d'ailleurs une observation relative à la crainte seule :

Obs. YII. « Je ne suis pas ce que Ton pouri^ait, appeler un type général affectif, j'ai une mémoire aiïeclive spéciale, celle de la crainte qui est très prononcée chez moi... J'ai eu, dans ma vie, beaucoup de moments de joie — comme tout le monde; je vous dirai franchement que lorsque je me rappelle des incidents de ma vie qui m'ont causé une grande joie, je n'en ressens pas du tout. De plus, il m'est très difficile de me rappeler les moments dans lesquels j'ai été joyeux — les incidents même qui ont produit ma joie, — probablement parce que la mémoire représentative n'a pas été renforcée par la mémoire affective. Je n'en sais rien. De mon cas, je ne veux rien induire, et je ne parle que de moi.

« J'ai essayé de me rappeler l'un des moments de ma vie où j'ai ressenti la joie la plus vive : c'était en avril 1888. [Suit une très longue description de l'événement où l'auteur a obtenu un succès et des applaudissements inattendus pour son âge (vingt ans) devant un public imposant.] Je me rappelle bien les incidents que je viens de décrire, qui sont très exacts; je peux me rappeler la cause à laquelle, à tort ou à raison, j'ai attribué mon succès; je pourrais répéter presque tout ce que j'ai dit; je me rappellerais plus difficilement la salle et les figures; mais aujourd'hui je ne ressens aucune joie eu pensant à tout cela.

« En ce qui concerne la tristesse, mes dispositions sont analogues à la joie, quant à la mémoire alTective.

« Revenons à la crainte. J'ai deux cas très concluants de ma mémoire affective spéciale. Lorsque j'étais interne au lycée S... à Bucharest, je redoutais tout le personnel de l'internat à cause d'une punition qu'ils m'infligeaient souvent : la consigne à l'école les jours de fêtes. Je me rappelle que je craignais tellement d'être enfermé, que lorsque j'étais sorti, très difficilement j'aurais passé devant la porte du lycée, tant j'avais peur d'être retenu. Plus tard, ayant fini mes études, et ayant conservé des relations amicales avec tout le monde, je retournais au lycée; mais jamais sans ressentir une sorte de frisson de crainte en y entrant.

De plus, je suis resté trois ans à Paris, sans rentrer dans mon pays. Et retournant à Bucharest, j'allai voir un nouveau proviseur avec qui j'étais en très bons termes. Même alors, en approchant de la porte de l'internat, j'ai senti une sorte de malaise qui n'était autre que mon ancienne crainte atténuée.

« La première année de mon arrivée à Paris, je me lis inscrire pour suivre les cours supérieurs du lycée L... Je n'y suis resté qu'une semaine. Dans la salle d'étude, je sentais un malaise; je craignais quelque chose, sans savoir quoi; j'avais le personnel en horreur, quoiqu'il fût plein d'égards pour mon âge (vingt-deux ans). Peur de quoi, puisque je pouvais partir à mon gré? Quoique habitué à travailler de longues heures dans les bibliothèques, je ne pouvais rien faire dans cette salle d'étude. Je crois que cet état était une réminiscence de l'ancienne crainte, celle du lycée de Bucharest... Longtemps après, fréquentant la Faculté de droit comme étudiant, mon chemin me conduisant devant le lycée L... je me sauvais vite, éprouvant la même crainte qu'au temps où je passais devant la porte du lycée de Bucharest.

« Je suis très moteur, pas du tout visuel et très peu auditif. »

On pourra dire que, dans cette observation, la reviviscence est souvent provoquée et associée à des circonstances particulières ; mais elle m'a])aru tellement nette que j'ai cru devoir la rapporter.

Je n'ai pas besoin de faire remarquer (|ue ces différences individuelles dans la reviviscence des états affectifs joue certainement un rôle dans la constitution des diverses formes de caractère. De plus l'existence des variétés du type affectif coupe court à une question discutée avec acliarnement par certains auteurs : « Si Ton se rappelle plus aisément les douleurs que les plaisirs? » Optimistes et pessimistes se sont livré bataille autour de ce fantôme de pro-

LA MÉMOIRE AFFECTIVE 169 bième : mais c'est là une (luestioii factice et vaine, autant (lu'on suppose qu'elle ne comporte qu'une seule réponse. Il n'y a pas, il ne peut pas y avoir une réponse générale.

Certaines personnes ravivent les images joyeuses avec une étonnante facilité; les souvenirs tristes, quand ils surgissent, sont refoulés aussitôt et aisément. Je connais un optimiste renforcé, à qui tout réussit et ([ui a bien de la peine à se représenter les rares diagrins quïl a éprouvés. « Je me rappelle beaucoup mieux les joies que les états pénibles », est une réponse que je relève plusieurs fois dans mes notes.

Par contre, beaucoup disent : « Je me rappelle plus vivement les cliagrins que les états agréables ». Dans mon enquête, je constate qu'ils sont les plus nombreux, mais je ne vois rien à en conclure. L'un d'eux me dit : « Je ravive bien plus facilement les émotions désagréables, d'où ma tendance au pessimisme. Les impressions de joie sont fugitives. Un souvenir pénible me rend triste dans un moment joyeux ; un souvenir joyeux ne me rend pas gai dans un moment pénible. »

Voilà les cas francs. En deliors d'eux, la question posée ci-dessus ne peut être tranchée qu'au hasard et d'après une simple vue de l'esprit.

3" La reviviscence dépend des conditions cérébrales et internes (quelles qu'elles soient, connues ou inconnues) bien plus que de l'impression primitive elle-même. Ressentir vivement les émotions et les raviver -sivement sont deux opérations différentes; l'une n'implique pas l'autre. Nous avons vu (jue, chez beaucoup, la reviviscence paraît même en raison inverse de l'intensité du phénomène initial. Ceci nous ramène à la question des caractères. 11 ne suffit pas que l'impression soit vive; il faut qu'elle se fixe. Sou^ent elle se renforce par un travail d'incubation latente qui dépend du tempt'rament individuel. Chateaubriand, parlant d'un garde-chasse auquel il était très attaché et qui fut tué par un braconnier, nous dit : « Mon imagination (il avait alors 16 ans) me représentait Raulx tenant ses entrailles dans ses mains «t se traînant à la chaumière où il expira. Je conçus l'idée de la vengeance; j'aurais voulu me battre contre l'assassin. Sous ce rapport, je suis singulièrement né : dans le premier moment d'une offense, je la sens à peine ;

mais elle se grave dans ma mémoire ; son souvenir au lieu de décroître s augmente avec le temps; il dort dans mon cœur des années entières, puis il se réveille à la moindre circonstance avec une force nouvelle et ma blessure devient plus vive que le premier jour'. » — Encore une analogie avec ce qui se passe dans l'ordre des représentations objectives. Il ne suffît pas d'avoir de bons yeux pour posséder une bonne mémoire visuelle et je connais des myopes chez qui la vision intérieure est excellente.

Je termine cette exploration qui n'est qu'une ébauche plutôt qu'une étude du sujet, en rappelant que ce qui a été établi pour l'autre partie de la mémoire — la mémoire intellectuelle — n'a été l'œuvre ni d'un homme ni d'un jour ^

1. Mémoires, t. I, p. Ti. Les italiques ne sont pas dans le texte.

2. Ce chapitre a été publié d'abord dans la « Revue philosophique >< en octobre 1894. 11 m'a valu de nouvelles communications. Parmi elles, je n'en ai choisi que deux qui ont été ajoutées au texte primitif. L'affirmation d'un type de mémoire affective a soulevé, comme je m'y attendais, des critiques et des dénégations. Mon principal contradicteur, Titchener, a publié, sur ce sujet, un articleassez étendu dans la Pliitosophical Reviev;- (1895, t. IV, p. 6o-77), où il me reproche de ne pas citer un seul exeniph^ de mémoire affective pure, c'est-à-dire dont tout élément de sensation et d'idée soit absent, où il y ait une reviviscence du sentiment comme tel (as such). Un exemple de ce genre, bien probant, me paraît à i)eu près impossible à produire. Un plaisir, une peine, une émotion sont toujours associés à une sensation, une représentation ou un acte; la reviviscence ramène nécessairement l'état intellectuel qui fait partie du complexus et en est le support. Mais la question est ailleurs : la reviviscence, du moins chez certaines personnes, est-elle une notation sèche ou un état senti"] Dans ce dernier cas (et il se rencontre), il y a souvenir de l'état atfectif comme tel.

Autre objection : Peut-on dire qu'une émotion est la rei)roduction d'une émotion antécédente et non une nouvelle émotion? La reproduction d'une émotion ne peut être qu'une émotion, mais qui i)orte la marque d'une répétition. Sans revenir sur ce qui a été dit plus haut, je remarque que les psychologues contemporains qui étudient avec une patience admirable le mécanisme de la mémoire, négligent celle de ses conditions les plus générales. Or, la princi|)ale c'est que tout souvenir doit être une réversion par laquelle le iiassé redevenant présent, nous vivons présentement dans le passé. Le souvenir d'une émotion comme telle n'échappe pas à cette loi; il faut qu'elle redevienne actuelle, qu'elle soil une émotion réelle, vive ou faible.

Après les critiques et les documents nouveaux qui m'ont été livrés, je I résume encore une fois mon enquête. 1" La mémoire atîective est nulle chez la plupart des gens. 2° Chez d'autres, il y a une mémoire demi-intellectuelle, demi-alTective, c'est-à-dire que les éléments émotionnels ne sont ravivés qu'avec peine, partiellement, à l'aide tles états intellectuels auxquels ils sont associés. 3° D'autres, les moins nomln'eux. ont la mémoire alTective vraie, c'est-à-dire complète; l'élénu'nt intellectuel n'est qu'un moyen de reviviscence qui s'ell'ace i-apidement.

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