Fouillée, owr. cité, t. I, p
Les plus nombreux ne se rappellent que les conditions, circonstances et accessoires de l'émotion; ils n'ont qu'une mémoire inieilectuelle. L'événement passé leur revient avec un certain ton émotionnel (souvent même il est absent) , une marque' affective vague de ce qui a été, mais qui ne ressuscite plus. Dans l'ordre affectif, ils sont les analogues des visuels et auditifs médiocres, dans l'ordre intellectuel. — C..., qui a failli être enveloppé sur un rocher par la marée, revoit les flots qui montent, sa course désordonnée vers la falaise où il se trouve en sûreté, mais l'émotion comme telle ne revient pas. — ■ A Constantine, j'ai manqué, il y a quelques années, de tomber dans les gorges du Rununel : quand j'y pense, je revois très nettement le paysage, l'état du ciel, les détails; la seule réminiscence affective est un léger frisson dans le dos et les jambes.
Les autres (bien moins nombreux) se rappellent les circonstances, plus l'état affectif lui-même qui est ravivé. Ceux-ci ont la mémoire affective vraie : ils correspondent aux bons visuels et aux bons auditifs. Elle se rencontre dans la plupart des tempéraments émotionnels. Comme nous touchons ici au point obscur et contesté de notre sujet, il convient de donner des exemples.
Les gens irascibles, au seul nom, à la seule pensée de leur ennemi, ressentent la colère à l'état naissant. Le peureux frissonne et pâlit au seul souvenir du danger couru. L'amoureux qui pense à sa maîtresse, ravive l'état complet de l'amour. Que l'on compare le souvenir d'une passion éteinte au souvenir d'une passion actuelle, on saisira clairement la différence entre la mémoire intellectuelle et la mémoire affective, entre le simple souvenir des circonstances et le souvenir de l'émotion comme telle. C'est une grande erreur de prétendre que l'on ne peut se rappeler que les conditions de l'émotion et non l'état émotionnel lui-même. Je ne fais qu'effleurer cette question en ce moment; j'y reviendrai.
Plusieurs personnes m'affirment que le souvenir d'une émotion les secoue aussi vivement que l'émotion primitive et je n'ai nulle peine à le croire. Est-ce que le seul souvenir d'une sottise ne fait pas rougir? L'une d'elles prétend « que sa représentation des émotions est plus vive que l'émotion elle-même et qu'elle se les rappelle bien mieux que les sensations visuelles, auditives et autres ».
Mais quelques observations détaillées feront mieux comprendre la nature de la mémoire affective vraie .
Littré raconte qu'il perdit, à l'âge de dix ans, une jeune sœur dans des circonstances très pénibles, et qu'il en ressentit une vive douleur; « mais le chagrin d'un garçon ne dure pas beaucoup ». A un âge fort avancé, cette douleur lui revint brusquement, sans cause extérieure : « Tout à coup, sans le vouloir ni le chercher, par un phénomène d'automnésie affective, ce même événement s'est reproduit avec une peine non moindre, certes, que celle que j'éprouvai au moment même et qui alla jusqu'à mouiller mes yeux de larmes ». Elle se répéta plusieurs fois dans le cours des jours suivants, puis cessa et fit place au souvenir habituel ' (c'est-à-dire sous sa forme purement intellectuelle).
Il était naturel de supposer que, chez les poètes et les artistes, la reviviscence affective doit être fréquente. M. Sully-Pmdhomme, dont les aptitudes philosophiques sont connues, a bien voulu me remettre, sur notre sujet, une communication écrite dont j'extrais quelques passages avec son autorisation :
« ... J'ai l'habitude de me séparer des vers que je viens de faire avant de les achever, de les laisser quelque temps dans mes tiroirs. Je les y oubhe même parfois quand la pièce m'a paru manquée et il m'arrive de les retrouver plusieurs années après. Je les recompose alors et fai la faculté d'évoquer avec une grande netteté le sentiment qui les avait suggérés. Ce sentiment, je le fais poser pour ainsi dire dans mon for intérieur, comme un modèle que je copie avec la palette et le pinceau du langage. C'est exactement le contraire de l'improvisation. Il me sembleque je travaille alors sur le souvenir d'un état affectif.
« Quand je me rappelle l'émotion que m'a causée l'entrée des Allemands dans Paris, après nos dernières défaites, il m'est impossible de ne pas en même temps et indivisément éprouver de nouveau cette émotion même: tandis que l'image mnémonique du Paris d'alors demeure dans ma mémoire très distincte de toute perception actuelle. Quand je me rappelle l'espèce d'affection que j'éprouvais dans mon enfance pour ma mère, il m'est impossible de ne pas redevenir en quelque sorte enfant dans le moment même où j'évoque ce souvenir; de ne pas laisser mon cœur d'aujourd'hui participer à ma tendresse ancienne due au souvenir. J'en viens presque à me demander si tout souvenir de sentiment ne revêt pas un caractère d'hallucination.
l. Revue positive, 1877, p. 660.
« Quand j'étais étudiant, j'ai eu une liaison dans laquelle j'ai été trompé : phénomène trop banal pour que l'observation n'en puisse être contrôlée, par mes semblables, sur eux-mêmes. Mon amour n'avait rien de profond, l'imagination en faisait presque tous les frais et j'ai pardonné l'injure qui n'intéressait guère que ma vanité. La rancœur et l'affection ont depuis bien longtemps disparu. Dans ces conditions, si j'en évoque les souvenirs, tout d'abord je me reconnais aujourd'hui étranger aux sentiments dont je me souviens; mais je remarque bientôt que je n'y demeure étranger qu'autant que ces souvenirs demeurent vagues, confus. Dès que, par un effort de réminiscence, je les précise, ils cessent par cela même de n'être que des souvenirs et je suis tout siirpi'is de sentir en moi se renouveler les mouvements de la passion juvénile et de la jalousie courroucée. C'est même cette reviviscence qui seule me permettrait de retoucher les vers que cette petite aventure, si ancienne, m'a fait commettre et de faire bénéficier de l'expérience que j'ai acquise dans mon art l'expression de mes sentiments d'autrefois. »
Obs. V. H... (20 ans). Sur la mémoire du sentiment d'ennui éprouvé le premier jour d'arrivée à la caserne.
« Pour bien me représenter ce sentiment d'ennui qui a été très intense et a duré tout un après-midi, je ferme les yeux et je m'absorbe. J'éprouve d'abord un léger frisson dans le dos, un certain malaise, un sentiment de quelque chose de désagréable qu'on ne voudrait pas ressentir de nouveau. Après ce premier moment, survient un certain état pénible, une légère oppression de la gorge : ce sentiment pénible est lié à certaines représentations vagues qui ne restent pas fixes; dans l'expérience qui est décrite ici, je me représente d'abord la cour de la caserne, où je me promenais, puis cette représentation de la cour est remplacée par celle de la chambrée au troisième, je me représente assis devant une fenêtre regardant la campagne — cette campagne, je la vois avec beaucoup de détails; mais ceci ne dure pas longtemps : bientôt cette représentation disparait, il ne reste qu'une représentation très vague que je suis assis devant la fenêtre et puis un sentiment d'oppression, de fatigue, d'abattement, une certaine lourdeur dans les épaules; c'est à ce moment que j'interromps l'expérience, j'ouvre les yeux, j'ai encore un sentiment de malaise général qui disparait assez vite. »
L'expérience totale a duré un peu plus de dix minutes.
En résumé : d'abord sentiment de lourdeur et d'oppression, fi"isson dans le dos, mais sans représentation nette des objets environnants, puis un sentiment pénible qui devient de plus en plus intense; représentations visuelles qui changent soit de nature, soit d'intensité, enfin disparition presque totale de ces représentations visuelles, le sentiment d'ennui persistant toujours.
LA MÉMOIRE AFFECTIVE IbS
Obs. VI. Une femme (28 ans). « II y a trois ans, je faisais dans un établissement des environs de P... des visites à l'un des miens qui s'y trouvait en traitement. Ces visites, très fréquentes, débutaient toujours par une longue attente dans un salon donnant sur un jardin. Si je veux repasser par toutes les impressions de cette attente qui m'était extrêmement pénible, je n'ai qu'à m'asseoir dans un fauteuil, comme j'étais assise, à fermer les yeux et à me mettre dans la même disposition d'esprit où j'étais, ce qui m'est facile. 11 ne se passe pas une demi-minute entre l'évocation et la reconstitution nette, absolue, de la scène. C'est d'abord les tapis que je sens sous mes pieds, puis que je vois avec son semis de roses rouges et havane, puis la table devant moi avec les livres qui sont dessus, leur cartonnage et leur couleur; puis, les fenêtres, avec les branches d'arbre derrière dont f entends le frémissement contre les vitres ; puis enfin l'atmosphère particulière de la pièce, son odeur à laquelle je ne me tromperais pas; puis tous les énervements de l'attente je les ressens comme autrefois, se compliquant d'une appréhension intense de l'arrivée du médecin, appréhension qui se termine par un violent battement de cœur : le battement de cœur, il m'est impossible de l'éviter. Quand je suis entrée dans cette voie, il faut que j'aille jusqu'au bout, en repassant par la série complète des états par lesquels j'ai passé. Je voudrais en éliminer que je ne le pourrais pas, j'en suis sûre; comme, dans un rêve, on essaie d'éviter une chute désagréable qu'on prévoit, sans jamais y parvenir. »
Ici rien ne manque, ni les circonstances ni la répétition de l'émotion elle-même et elle nous montre que la reviviscence complète d'une émotion, c'est l'émotion qui commence.
Reste enfin une troisième catégorie de réponses dont je n'ai que 4 cas et que je mentionne à titre de curiosité et pour ne rien omettre. Ceux-ci se représentent l'émotion objectivement et en la plaçant dans un autre. L'un ne se représente la colère que sous la forme d'un homme déterminé qui est en colère. Un autre incarne la peur et la haine dans un certain personnage dont la physionomie et l'attitude expriment la peur ou la haine. L'état affectif ne se représente pour eux que sous la forme de son expression corporelle.
Est-ce parce qu'ils ont peu éprouvé pour leiu" part ces diverses émotions?
Cet exposé de faits, à manifestations multiples et souvent contradictoires, laisse peut-être le lecteur dans la perplexité. Elle serait plus grande encore, si je les énumérais tous. Essayons d'y mettre de l'ordre et d'en comprendre la signification.
Si, nous plaçant au point de vue de la question posée ci-dessus — la possibilité d'une reviviscence non provoquée par un événement actuel, — nous nous proposons de classer toutes les images quelles qu'elles soient, nous voyons qu'elles se répartissent en trois groupes :
Celles à reviviscence directe et facile (visuelles, auditives, tactiles-motrices, avec des réserves pour ces dernières) ;
Celles à reviviscence indirecte et relativement facile : plaisirs et douleurs, émotions. Elles sont indirectes, parce que l'état affectif n'est évoqué que par l'intermédiaire des états intellectuels auxquels il est associé * ;
Celles à reviviscence difficile, tantôt directe, tantôt indirecte. Ce groupe hétérogène et réfractaire comprend les saveurs, odeurs et sensations internes.
Quelles sont les raisons de ces différences? Je les réduis à deux principales que je résume ainsi :
La reviviscence d'une représentation est en raison directe de sa complexité et par conséquent en raison inverse de sa simplicité ;
La reviviscence d'une représentation est en raison directe des éléments moteurs qu'elle renferme (sauf des réserves qui seront motivées ci-après).
1. Un caractère propre à la reviviscence afTective, c'est la lenteur avec laquelle elle se produit et le temps qu'elle exige. Tandis que l'image visuelle ou auditive peut être évoquée immédiatement et au commandement, la représentation afTective se constitue lentement. C'est parce qu'elle parcourt deux moments. Le premier moment (intellectuel) consiste dans l'évocation des conditions et circonstances : d'un mal de dents, d'une brûlure, d'une passion. Beaucoup ne le dépassent pas, aussi le ton affectif concomitant est faible, ou nul. Le deuxième moment (affectif) ajoute des états naissants d'excitation, d'exaltation ou d'abattement et de diminution de vie. Celui-ci requiert des conditions organiques, une diflusion dans l'organisme, une excitation des centres moteurs, vasculaires,. respiratoires, sécrétoires, etc.
1° C'est un fait incontestable qu'un état de conscience isolé, sans rapports avec ce qui le précède, l'accompagne ou le suit, a peu de chances de se fixer dans la mémoire. J'entends un mot d'un langue inconnue, il s'évanouit aussitôt; mais si je le lis et l'écris, si je l'associe à un objet et à diverses circonstances : il est fixé. Il est plus facile de se rappeler un groupe ou une série, qu'un terme isolé et ' sans rapports. Or, par leur nature même, les images visuelles s'or- < donnent en agrégats complexes ; les images auditives en successions I (même en simultanéités, dans l'harmonie), les images motrices s'associent en séries dont chaque terme suscite et entraîne les autres. Elles remplissent donc les conditions de la reviviscence immédiate et aisée. Il en est de même pour les plaisirs, douleurs, émotions, i Toujours liés à des états intellectuels (perceptions, représentations ,' ou idées), ils font partie d'un agrégat et sont entraînés dans son mouvement de résurrection.
Il en est tout autrement pour les images de notre troisième groupe. Celles-ci ne s'associent pas entre elles; elles ont un caractère d'isolement et d'individualisme; elles ne contractent pas de rapport entre elles, ni dans l'espace ni dans le temps.
Prenons les odeurs. L'une exclut l'autre; elles ne s'associent pas dans l'imagination comme les images visuelles dans le souvenir d'un paysage. Une des personnes que j'ai interrogées ressuscite à volonté l'odeur d'œillet qu'elle aime beaucoup; elle a essayé de la raviver en se promenant dans un bois plein des feuilles flétries de l'automne et de leur odeur : sans succès, une odeur excluait l'autre. Elles ne s'ordonnent pas davantage en séries. Je n'ignore pas qu'un chimiste anglais, Piesse, a prétendu classer les odeurs en série continue, comme les sons, « le patchouli répondant à Yut d'en bas de la clef de fa et la civette au fa d'en haut de la clef de sol », le tout avec tons et demi-tons ; mais personne, que je sache, n'a pris au sérieux cette fantaisie!
De même pour les saveurs. Elles peuvent s'associer à d'autres images, par exemple la faim (j'en ai recueilli plusieurs cas), ce qui rend leur reviviscence moins difficile. Entre elles, elles forment non des associations, mais des combinaisons; ou si quelques associations se rencontrent, elles sont extrêmement restreintes et rares.
La faim et la soif sont des états spéciaux, indécomposables. Le
dégoût et la fatigue sont assez facilement ravivés et, comme nous l'avons vu, par presque tout le monde; mais il faut remarquer que ces états sont composés d'éléments assez hétérogènes, — sensoriels et moteurs, — et qu'ils se rapprochent des agrégats.
Cette antithèse entre les deux premiers groupes et celui des saveurs, odeurs et sensations internes, dépend sans doute de certaines conditions physiologiques. Gomme on ne pourrait hasarder sur ce point que des iiypothèses, mieux vaut s'abstenir.
2" La deuxième tlièse énoncée plus haut — que la reviviscence est en raison des éléments moteurs inclus dans l'image — est plus contestable. Je ne la donne que comme une explication partielle, secondaire, subsidiaire, convenant à beaucoup de cas, non à tous, et comportant beaucoup d'exceptions. Puisqu'il s'agit d'une loi empirique, d'une pure généralisation de l'expérience, il faut l'essayer sur les faits, pour en fixer la portée et la valeur. Cet examen rapide justifiera mes restrictions et mes réserves.
Entre toutes nos représentations, celles de la vue et de l'ouïe sont les plus faciles à raviver. Or si la vision dispose d'un appareil moteur très riche, très varié, très déhcat, il n'en est pas de même de l'audition. Pour un sens supérieur, il est très pauvre en éléments moteurs (mouvements de la tête, d'accommodation de la membrane du tympan, à la rigueur mouvements des organes vocaux et, d'après les dernières hypothèses, un certain rôle des canaux semi-circulaires). Entre les deux sens, la différence est frappante sous le rapport moteur.
L'odorat est plus varié et plus étendu que le goût, il lui est très supérieur comme moyen d'information et cependant il lui est inférieur, quant à la somme de mouvements dont il dispose pour s'exercer.
Les plaisirs, douleurs, émotions, agréables ou pénibles, renferment tous des éléments moteurs. Cela est évident, toutefois remarquons ce qui suit : si nous établissons dans les états affectifs une division grossière, mais suffisante à notre dessein, en deux groupes : d'une part, les douleurs et émotions pénibles; d'autre part, les plaisirs et émotions agréables, une difiiculté se présente. Le premier groupe, celui des états « asthéniques », se manifeste par une diminution des mouvements, de la circulation, de la respiration, etc.
Le deuxième groupe, celui des états « sthéniques se manifeste par des phénomènes inverses : augmentation des mouvements de la circidation, etc. Dira-t-ou que le second groupe — qui contient plus d'éléments moteurs — se ravive plus facilement et plus fréquemment que le premier ? La conclusion serait conforme à la logique, mais contraire à l'expérience. On trouverait même, je crois, plus de partisans de l'opinion contraire
Les sensations organiques paraissent dépendre principalement des actions chimiques qui se passent dans l'organisme : ainsi, la faim,, la soif, le besoin de sommeil, la suffocation, le dégoût, la fatigue, etc. Ici le rôle de l'élément moteur est faible. Gomme leur reviviscence est vague, ce groupe paraît se conformer à la loi énoncée ci-dessus.
En somme, examinée dans le détail, notre formule n'est qu'une explication partielle, une généralisation à portée restreinte.
Arrivons maintenant à la question principale ; tout ce qui précède n'avait pour but que d'y préparer : Y a-t-il une mémoire affective réelle ? Quoique la plupart des psychologues ne posent pas cette question ou ne la traitent qu'en passant, la majorité est certainement pour la négative. Ils soutiennent que nous rappelons les conditions et circonstances d'un événement d'ordre affectif, mais non l'état affectif lui-même.
Je rejette complètement cette thèse et elle n'aurait pas été soutenue, si ce sujet n'avait été traité a priori, à la légère, sans observations suffisantes. Une étude plus serrée, appuyée sur les faits que j'ai cités et sur d'autres qui vont suivre, montre qu'il y a deux cas bien distincts. Les uns ont une mémoire affective fausse ou abstraite; les autres, une mémoire afiéctive vi-aie ou concrète. Chez les uns, l'image affective se ravive peu ou point; chez les autres, elle se ravive en grande partie ou totalement. Pour faire comprendre la différence de ces deux formes de mémoires, examinons séparément les éléments constitutifs et le mécanisme de chacune d'elles.