PSYCHOLOGIE SPÉCIALE
L'étude spéciale des diverses manifestations de la vie affective nous fait pénétrer dans sa psychologie bien plus que les généralités qui précèdent. Elle n'est pas un simple complément ou éclaircissement qu'on puisse écourter, traiter en courant ou même omettre, comme le font quelques représentants de la théorie intellectualiste. Tant qu'on n'a pas considéré, l'un après l'autre, en détail, chaque sentiment simple ou composé, on n'a aucune idée de cette richesse, de cette multiplicité d'aspects dont les formules générales ne sont que de maigres abrégés.
Quelques-uns disent ou laissent entendre, dédaigneusement, que c'est une étude purement descriptive. Mais, tant qu'on n'aura pas trouvé d'autre méthode pour traiter la question, cela vaudra toujours mieux que le silence. Jusqu'ici l'expérimentation appliquée aux sentiments s'est tenue dans des limites très étroites et n'a guère fait que corroborer les données de l'observation. Il faut donc modifier notre orientation et chercher ailleurs : l'anthropologie, l'histoire des mœurs, des arts, des rehgions, des sciences, nous seront souvent plus utiles que les apports de la physiologie. Les expériences de laboratoire inspirent à certains une foi inébranlable ; mais l'évolution des sentiments dans le temps et l'espace, à travers les siècles et les races, est un laboratoire qui opère, depuis des milliers d'aimées, sur des millions d'hommes et dont la valeur documentaire n'est pas médiocre. Ce serait pour la psychologie une grande perte de
négliger ces documents. Longtemps renfermée dans l'observation intérieure, elle s'est isolée des sciences biologiques, de propos délibéré, les jugeant étrangères ou inutiles à son œuvre. Il ne faudrait pas qu'elle tombât dans une semblable erreur en ce qui concerue le développement concret de la vie bumaine et que, après s'être mutilée par en bas, elle se mutilât par en liant. Si la vie de l'esprit a ses racines dans la biologie, elle ne se développe que dans les faits sociaux. Une science ne gagne jamais à trop restreindre son domaine, l'excès contraire vaut encore mieux Puisque nous avons donc à passer en revue toutes les formes du '} sentiment, inférieures et supérieures, primitives et dérivées, à noter I les moments successifs de leur développement, à les suivre dans leurs transformations, une question domine tout notre sujet : Quelles sont les causes de l'évolution des sentiments?
Pour donner à celte question une forme claire et concrète, prenons l'homme primitif, tel que les antbropologistes l'ont restitué, non sans beaucoup d'hypothèses et de conjectures. Qu'il ait été la bête féroce décrite par les uns, ou un être faible, chétif, nu, taillant ses premières armes dans les silex roulés d'une rivière, soutenant à peine au jour le jour son existence famélique et ne trouvant dans le creux des rochers qu'un refuge insuffisant contre des dangers incessants, — il reste toujours certain qu'il faisait pauvre figure à l'origine sur la surface du globe. Comment de l'anthropophagie primitive en estil venu à la culture morale et sociale actuelle? comment de l'acte sexuel bestial à l'amour chevaleresque? du fétichisme grossier aux subtilités de la métaphysique religieuse ou au mysticisme ? des des-
' 1. Parmi les causes qui ont donné quelque impulsion à la psychologie des senlimenls pendant la dernière moitié de ce siècle, La(ld {Psi/chology : descriptive and explanatorij, p. 163-164) mentionne : 1° la théorie de l'évolution: parce que les phénomènes aiïectifs sont fondamentaux et permanents et que les hommes dillèrenl bien moins les uns des autres par leurs appétits, émotions et passions, que; par leurs pensées et leurs I idées; et parce que cette doctrine soutient que, sous les formes les plus élevées du sentiment, il y a toujours quelque tendance instinctive;
I 2° le mouvement liltéraire et artistique qui commence h J.-J. Rousseau j et « s'est affirmé de plus en plus avec le roman moderne et la musique wagnérienne » et qui devait inviter les psychologues à l'analyse. — Il conviendrait d'ajouter les études sociologiques contemporaines qui ont montré le rôle considérable d'éléments émotionnels, simples ou raffinés, que les économistes avaient délibérément retranché de leurs théories sur l'organisation sociale.
sins de Tâge néolithique aux raflinements du sentiment estliétique? d'une curiosité étroite et Ijornée à l'entliousiasme désintéressé pour la science? Gomment le passage s'est-il produit d'un extrême à l'autre? Il est clair qu'une forme nouvelle de sentiment ne peut surgir par génération spontanée; elle ne peut être que l'œuvre d'une transformation, d'un développement psychologique. Gomment cela s'est-il fait? Quelles causes ont opéré cette métamorphose?
La cause principale, essentielle, fondamentale, c'est le développement intellectuel.
Une autre cause, invoquée par beaucoup d'auteurs, mais plus douteuse et plus limitée dans son action, c'est la transmission héréditaire.
1° Malgré son im])ortance, la première cause ne nous retiendra pas longtemps, parce qu'elle ne peut être présentée , pour le moment, que sous la forme de généralités vagues. Son action consiste en ce que la marche ascendante qui des formes inférieures de la connaissance (sensations et perceptions) monte à la représentation concrète, puis abstraite (unages génériques), puis aux formes moyennes et supérieures de l'abstraction, entrahie dans son mouvement des modifications concomitantes de la vie affective, produites par contre-coup. L'homme primitif, comme l'animal et I cnfant, n'est d'abord qu'un faisceau de besoins, de tendances, d'instincts qui, lorsqu'ils ne sont pas simplement inconscients, ne sont liés qu'à des impressions externes ou internes. L'instinct de la conservation, formule synthétique ipii exprime un groupe d'instincts subordonnés et convergents, s'oriente difléreniment suivant les cas, tantôt défensif, tantôt offensif. Il n'est déterminé que par les tins successives qu'il doit atteindre, tout comme la force musculaire de nion bras peut être employée indilTéremment à soulever un poids, à tirer un coup de fusil, à battre, à caresser. L'élément intellectuel, quel (ju'il soit, est toujours le principe de détermination, jamais tout seul et par lui-même, le principe d'action. Le processus suit toujours la même marche et reste identique de bas en haut : il va du simple au complexe ; nous en aurons la preuve à propos de chaque émotion. L'enfant qui sent vivement la possession ou la privation d'un jouet, reste insensible devant un grand paysage, par raison de son exiguïté intellectuelle. On sait que (malgré l'opinion comnume)
un sauvage, même un barbare, n'est pas ému parles splendeurs de la vie civilisée, mais seulement par ses cotés mesquins et puérils. Ses. grands aspects ne lui inspirent ni désir, ni admiration, ni jalousie, parce qu'il ne les comprend pas. Déjà au siècle dernier, Bougainville en faisait la remarque, maintes fois confirmée depuis. Parlant de la profonde indifférence des Océaniens pour la construction savante de SCS navires et de leurs instruments : « Ils traitent, dit-il, les chefsd'd'uvre de l'industrie humaine comme ils traitent les lois de la nature et ses phénomènes » .
2° Faut-il admettre l'hérédité comme une cause spéciale et indépendante de l'évolution affective? C'est un problème très discuté. Darwin, Spencer et beaucoup d'autres à leur suite admettent que certaines variations ou modiiications acquises dans l'ordre affectif peuvent être transmises par voie héréditaire, puis fixées et organisées dans une race. Ils donnent comme exemples la peur, les sentimentsbienveillants, l'amour de la nature, le sentiment musical, etc. ; le retour brusque de soi-disant civilisés à la vie sauvage ou nomade, faute de transmission héréditaire s'exerçant sur plusieurs générations; les tendances déprédatrices coexistant avec la plus haute culture sont pour eux des cas d'atavisme ou de réversion '. — D'un autre côté, l'opinion dominante depuis une vingtaine d'années (ne commence-t-elle pas à décliner?) est radicalement hostile à l'hérédité des modifications acquises. Weismann et Wallace, qui ont touché, plus que les autres, aux parties psychologiques de ce sujets sont décidément pour la négative. — La question est donc ouverte et je l'accepte comme telle, afin qu'on ne m'accuse pas de faire la part trop belle à l'hérédité. Mais, même en admettant qu'il n'y ait aucun fait rigoureusement probant en faveur de la transmission des particularités psychiques, il reste pourtant que quelcjnes-uns sont vraisendjiables, surtout dans l'ordre pathologique, et ils ajipartiennent à la catégorie des appétits, tendances et passions, bien plus qu'au groupe des états intellectuels. C'était à prévoir; l'hérédité physiologique est plus stable que l'hérédité psychologique et les-
i. Pour plus (le détails, nous renvoyons à notre Héréditc psijchulogiqiie^ liv. 1, ch. V, et liv. III, ch. m. IJain a discuté assez longuement la (|ueslion du point de vue strictement psychologifiuc {The Emolioiu. eh. ii); il, incline à la « probabilité >• d'un 3 transmission dans certains cas.
conditions pliysiologiques régissent la vie afîective plus étroitement -que la vie intellectuelle.
Si donc, par une réserve peut-être excessive, on élimine l'hérédité comme facteur de l'évolution des sentiments, le rôle de conservation et de consolidation qu'on lui attribue d'ordinaire doit être assigné à d'autres causes; ce sont les influences de milieu, l'imitation, la tradition, l'éducation sous ses formes multiples. 11 est clair qu'un mode nouveau d'émotion, surgissant dans une conscience humaine isolée, ne peut durer, s'accroître, devenir contagieuse, dans un milieu totalement différent et réfractaire. Le mysticisme religieux était inconciliable avec le culte sanglant des Aztèques; qu'aurait pu un saint Vincent de Paul indigène chez des cannibales et un Mozart chez les Fuégiens?
Mais ces influences de milieu nous ramènent indirectement à notre prémière cause; car les mœurs, coutumes, traditions, institutions, ce sont des idées qui, avec les sentiments concomitants, se sont fixées et incarnées dans certaines manières d'agir, qui servent de point de départ à une nouvelle étape de l'évolution.
Toutefois, ce qui précède ne doit pas être admis sans restriction. Nous avons posé en loi que le développement intellectuel entraîne l'évolution afléctive ; mais cette règle n'est pas absolue et comporte de fortes réserves. 1° Ces deux formes de l'évolution vont rarement pai^i passa. Sans parler des cas où les idées restent complètement inefficaces, avortent, ne produisent aucun mouvement; généralement leur action ne se fait sentir qu'àla longue ; l'évolution affective retarde. 2° Dans certains cas, l'évolution des sentiments est directe et précède celle des idées.
Un historien philosophe, Buckle, étudiant les facteurs de la ciaI- •lisation, en trouve deux essentiels : le progrès intellectuel, le progrès moral; puis il se pose « une question très grave » : lequel est le plus important et tient l'autre sous sa dépendance? 11 choisit nettement le premier. La question de Buckle est en grande partie la nôtre ; car, si elle ne s'étend pas à toutes les manifestations de la vie affective, le groupe des sentiments moraux en forme du moins une très importante fraction. Sa réponse me parait légitime; mais il est trop imbu de ce préjugé qu'il suffit qu'une idée soit vraie et
clairement courue pour qu'elle fasse agir et il ne semble pas se douter qu'une idée ne supplante un sentiment qu'à la condition d'être devenue elle-même un sentiment
L'intelligence peut en un instant trouver une vérité nouvelle, reconnaître une idée comme juste, conforme à la nature des choses; mais tout cela reste théorique, c'est-à-dire sans ton émotionnel, sans tendance à se réaliser. Ce que la logique découvre si rapidement, exige des années, même des siècles, pour devenir un motif d'action. « Si les Grecs ne pouvaient pas étendre aux Barbares leurs sentiments d'humanité, la cause était non dans une insuffisance inlellectuelle, mais dans le pouvoir d'arrêt du sentiment national. Le christianisme renversa ces barrières, non par réflexion intellectuelle, mais par l'efiet d'un sentiment vif et profond. Puis, dans le christianisme, l'intolérance a élevé de nouvelles barrières et entravé le développement naturel de la religion ^ » On trouverait dans l'histoire des exemples abondants de cette inertie des sentiments (liistoire de l'esclavage, etc.). On se les figure toujours en état de mobilité et d'instabilité perpétuelles, tandis qu'une manière de sentir habituelle possède, en fait, une puissance d'arrêt formidable. Elle ne la perd que peu à peu, avec le temps. On dit communément qu'une discussion n'a jamais changé une conviction; mais c'est ne voir que le présent; elle peut agir par incubation et à long terme.
Une autre raison du désaccord entre les deux modes de d('veloppement — intellectuel, affectif — peut s'exprimer sous une forme un peu pédantesque, mais claire et précise. L'évolution intellectuelle est soumise au principe de contradiction ; l'évolution alfective ne l'est pas: elle est soumise elle aussi à un principe logique que nous déterminerons plus tard, mais qui est autre. Supposons un être purement intellectuel; l'affirmation et la négalion sur un même o]»jet ne peuvent coexister dans son cerveau; l'une élimine l'autre.
1. Pour la discussion, voir sa Cicilisalion in Enriland. 1. I, ch. iv : ollo se résume dans la pensée suivante qu'il a cmpruuléc à Cuvier et qui csl. très conlcslable : « Le bien ([ue l'on fail aux lionimes, (|uel(|ue grand qu'il soit, est toujours passager; les vérités qu'on leur laisse sont éternelles )'. Les institutions nées d'un ell'ort original, d'une poussée nouvelle des sentiments moraux, il les compte donc pour rien. C'est un aphorisme de pur savant.
2. Hôirding, Psychologie, 4" éd., Irad. ail., 1893, p. 411-ili'. Ce point est brièvement, mais très bien traité.
Supposons un être purement atl'ectif; deux tendances contraires peuvent agir en lui, chacune allant vers sa fin, pourvu qu'elles n'entraînent pas la destruction de l'individu. Dans tout individu qui se contredit, il y a au moment où il se contredit un élément alTectif enjeu. Nous verrons plus tard que là est la clef des caractères contradictoires, très naturels du point de vue aftèclif, quoiqu'ils soient le scandale de la raison.
Enfin, dans certains cas, le développement affectif est complètement émancipé de l'autre et même le devance ; c'est une évolution directe. Le sentiment, a-t-ondit, est le pionnier de la connaissance, c'est-à-dire qu'il enveloppe quelquefois une connaissance confuse, il est l'anticipation d'un idéal. Alors ce n'est pas une idée qui suscite un sentiment, mais l'éclosion d'un sentiment qui finit par se concréter dans une idée ; sa source est dans le tempérament et le caractère. Le transformisme nous a familiarisés avec la notion des variations spontanées dans les animaux et les plantes. Ce phénomène n'est pas plus rare en psychologie : dans l'ordre intellectuel, dans l'ordre affectif, dans l'ordre de l'action. On est trop porté à croire que les inventeurs, révélateurs, initiateurs, n'existent que dans le domaine de la connaissance ou de l'activité ; mais il y a aussi dans le domaine des sentiments des variations spontanées, utiles ou nuisibles. S'il y a des façons de penser originales, il y a des manières de sentir originales qui s'imposent, créent une contagion. Nous en trouverons de nombreux exemples ; ces « variations » ont joué un grand rôle, notamment dans l'évolution du sentiment moral.
Ces remarques trop générales se compléteront dans la suite, en étudiant chaque forme d'émotion l'une après l'autre. Tel est l'objet de cette deuxième partie. Elle consistera en une série de monographies brèves ou longues. Sauf une vue d'ensemble sur la loi qui paraît régir la dissolution des sentiments, leur pathologie ne sera pas traitée sous un titre spécial, mais à l'état disséminé; elle terminera l'étude de chaque forme normale, seulement dans la mesure où elle en fait mieux saisir la nature et relève de la psychologie.
Avant de nous mettre en marche, il faut tracer notre itinéraire. Au début de cet ouvrage, on a présenté au lecteur un tableau général de la vie affective ; il est nécessaire de re\ enir sur ce sujet, sous une forme plus brève, plus précise et plus limitée. Puisque les émotions complexes dérivent des émotions simples, celles-ci debesoins et instincts, satisfaits ou entravés — de tendances qui sont l'expression directe et immédiate de notre constitution physique et mentale; — puisque l'élément irréductible est un phénomène moteur, actuel ou virtuel, réalisé ou à l'état naissant, il est indispensable de dresser la liste de ces tendances ou instincts primitifs qui sont les racines des émotions.
Sur ce point, on est bien peu éclairé. Les uns ne s'en occupent pas, les autres se contentent d'une énumération quelconque. W. James, qui s'est occupé sérieusement de la question, pose en principe qu'il y a chez l'homme autant et même plus d'instincts que chez les anhnaux, ce qui me paraît incontestable. Mais sa liste, qu'il termine en disant que les uns la trouveront trop longue et les autres trop courte, contient des éléments très hétérogènes : instincts certainement primitifs, instincts dérivés (ex. : l'amour de la possession), instincts contestés comme tels (ex. : l'imitation), instincts pathologiques (ex. : phobies, kleptomanie, etc.), qui ne peuvent être considérés que comme des anomalies et, à ce titre, très diflérents des instincts simples et irréductibles '.
Quoiqu'il soit téméraire de s'engager dans une campagne où les uns ont fui et les autres échoué, il faut pourtant essayer de dresser une liste des instincts (ou tendances) primitifs, puisqu'ils sont les sources d'où jaillissent tous les plaisirs, toutes les doideurs, toutes les émotions, toutes les passions. Pour cela, je ne vois qu'une méthode à suivre, employée depuis longtemps dans la psychologie animale : n'admettre dans la liste des instincts humains que ceux qui présentent franchement les caractères qui suivent : 1° Innéité. Cela ne veut pas dire qu'ils apparaissent à l'heure même de la nais-